Derrière l'autorisation américaine du 17 septembre 2026, un précédent embarrassant que personne ne mentionne à Washington ni à Riyad : les Émirats arabes unis, normalisés avec Israël depuis 2020, n'ont toujours pas reçu le moindre F-35 six ans plus tard
Le département d'État a approuvé jeudi la vente potentielle de 48 F-35A à l'Arabie saoudite pour 24,3 milliards de dollars. L'armée de l'air israélienne s'y oppose ouvertement, le Pentagone redoute une fuite technologique vers la Chine, et le seul pays arabe qui a rempli toutes les conditions politiques pour obtenir cet avion, les Émirats arabes unis, attend toujours. L'écart entre l'annonce et sa réalisation mérite d'être nommé.
Jeudi 17 septembre 2026, en fin d'après-midi à Washington, un document technique de quelques pages est venu clore, en apparence, près de deux ans de tractations. Le département d'État a notifié au Congrès son feu vert à la vente potentielle de 48 avions de combat furtifs F-35A Lightning II à l'Arabie saoudite, ainsi que de 49 moteurs Pratt & Whitney F135, pour un montant estimé à 24,3 milliards de dollars.
L'annonce tombe alors que le royaume saoudien mène une guerre active contre les rebelles houthistes du Yémen, dont l'oléoduc Est-Ouest et plusieurs installations frontalières viennent d'être visés. Il s'agit du dernier achat d'armement majeur du royaume depuis le début de la guerre avec l'Iran. Cette coïncidence de calendrier n'est mentionnée nulle part dans le communiqué officiel. Elle n'en constitue pas moins la clé de lecture la plus solide de ce dossier.
Une autorisation, pas une livraison
Le vocabulaire employé par Washington mérite d'être pris au pied de la lettre. Il s'agit d'une « proposed sale », une vente proposée, et non d'un contrat signé. Les termes de l'accord ne sont pas définitifs, les prix et les quantités pouvant encore fluctuer durant les négociations, et la notification du département d'État ouvre une période d'examen de trente jours pour le Congrès, qui a le pouvoir de bloquer la vente.
Ce délai n'est pas une simple formalité administrative. Alors que la plupart des ventes d'armes suscitent peu de controverse au Capitole, celle des F-35 à l'Arabie saoudite a attiré une attention bien plus vive, après qu'un rapport du New York Times a révélé que les services de renseignement américains redoutaient qu'elle ouvre à Pékin un accès à la technologie la plus sensible de l'appareil.
Autre donnée que le communiqué du 17 septembre passe sous silence : même en cas de feu vert définitif du Congrès, le premier appareil ne rejoindra pas le ciel saoudien avant longtemps. Si la vente aboutit, il faudra probablement au moins sept ans avant la livraison des premiers appareils. Entre l'autorisation d'aujourd'hui et un éventuel F-35 opérationnel dans l'armée de l'air saoudienne, il existe donc une fenêtre de plusieurs années pendant laquelle tout, politiquement et technologiquement, peut encore se dénouer autrement.
Le précédent que personne ne cite à Riyad
C'est là que la question posée mérite une réponse directe, appuyée sur des faits vérifiables plutôt que sur l'optimisme des communiqués. Il existe un précédent presque identique, et il est accablant pour les partisans d'une livraison rapide à l'Arabie saoudite.
En 2020, les Émirats arabes unis ont normalisé leurs relations avec Israël dans le cadre des accords d'Abraham. En récompense politique, Washington leur a promis un accès aux F-35. Abou Dhabi s'était vu promettre la possibilité d'acheter les F-35 dans le cadre d'un accord parallèle lorsqu'il avait accepté de normaliser ses relations avec Israël en août 2020. Un contrat de 23 milliards de dollars a même été signé fin 2020.
Il n'a jamais abouti. Les Émirats ont suspendu les discussions dès décembre 2021, invoquant des « exigences techniques » et des « restrictions opérationnelles souveraines ». « Des exigences techniques, des restrictions opérationnelles souveraines et une analyse coûts-avantages ont conduit à cette réévaluation », avait déclaré un responsable émirati. Derrière cette formule diplomatique se cachait un désaccord frontal sur les liens d'Abou Dhabi avec la Chine, notamment l'usage des réseaux Huawei que Washington jugeait incompatibles avec la sécurité de l'avion furtif.
Six ans plus tard, en 2026, ce dossier n'a toujours pas bougé. Un chercheur du King's College de Londres qualifie l'accord d'« effectivement bloqué » et juge improbable sa reprise malgré le retour de Trump au pouvoir. Un pays du Golfe entièrement normalisé avec Israël depuis six ans, allié de confiance de Washington, opérateur historique du F-16 américain, n'a toujours pas obtenu le F-35 qu'on lui avait promis. Le même blocage frappe la Turquie, membre de l'Otan, exclue du programme F-35 en 2019 après l'achat du système russe S-400, et dont la relance annoncée par Trump reste, selon une analyse américaine récente, « à l'arrêt » plus d'un mois après l'annonce.
Ce précédent n'est cité nulle part dans les éléments transmis au Congrès le 17 septembre. C'est pourtant lui, et non les assurances diplomatiques échangées à la Maison-Blanche, qui donne la mesure la plus réaliste des probabilités de livraison effective à l'Arabie saoudite, un pays qui n'a même pas rempli, à ce jour, la condition politique que les Émirats avaient satisfaite en 2020.
La fracture qu'Israël s'efforce de maquiller
Le deuxième non-dit du dossier tient à la véritable position israélienne, que le gouvernement de Benjamin Netanyahou s'emploie à minimiser en public tout en la laissant filtrer, en creux, dans la presse militaire.
Le jour même de l'approbation américaine, un porte-parole du gouvernement israélien a balayé le sujet en évoquant un « accord de longue date » avec Washington. La porte-parole du gouvernement, Shosh Bedrosian, a écarté l'accord avec les Saoudiens en évoquant un « accord de longue date » entre Jérusalem et Washington, affirmant que cela avait été vrai hier, que cela l'est aujourd'hui et que le premier ministre estime que cela le restera demain. Mais cette communication officielle contredit frontalement la position de l'institution la mieux placée pour en juger : l'armée de l'air israélienne elle-même.
L'armée de l'air israélienne a présenté une objection explicite à la vente potentielle de F-35 à l'Arabie saoudite dans un document formel remis aux responsables politiques, affirmant que la supériorité aérienne d'Israël dans la région pourrait être compromise par cet accord. Le document va plus loin sur un point rarement rapporté hors de la presse militaire israélienne : au-delà de la question stratégique, une commande saoudienne massive risquerait d'engorger les chaînes de production de Lockheed Martin et de retarder les propres livraisons israéliennes, notamment celles d'un quatrième escadron de F-35 déjà commandé.
Benjamin Netanyahou a choisi une autre ligne, publique celle-là. « Ils ne nous ont pas demandé notre avis avant la vente des F-35, mais une fois que c'est arrivé, j'ai parlé avec Rubio et je m'en suis assuré », a-t-il déclaré à un média israélien. Il a ajouté que Mohammed ben Salmane n'avait pas obtenu de Trump tout ce qu'il voulait.
L'écart entre les deux discours est la véritable information de cette séquence : l'establishment militaire israélien affirme, dossier à l'appui, que la supériorité aérienne du pays sera affectée ; l'échelon politique affirme le contraire pour ne pas s'aliéner Washington au moment où Israël a besoin de l'administration Trump sur d'autres dossiers, à commencer par l'Iran. Ce n'est pas une divergence d'appréciation technique. C'est un arbitrage politique assumé, mais jamais présenté comme tel devant l'opinion israélienne.
« L'armée de l'air israélienne a présenté une objection explicite à la vente potentielle de F-35 à l'Arabie saoudite. »
Document interne de Tsahal, cité par la presse israélienne
Le silence sur la Chine, ou la vraie ligne rouge du Congrès
Le communiqué du département d'État affirme sobrement que la vente « ne modifiera pas l'équilibre militaire dans la région ». Cette phrase est vraie sur un point précis, et taisante sur un autre, bien plus explosif.
Des responsables du renseignement américain ont exprimé des inquiétudes selon lesquelles la vente proposée de 24 milliards de dollars de F-35 à l'Arabie saoudite pourrait exposer certaines des technologies les plus sensibles de l'appareil à l'espionnage chinois. Un rapport détaillé de l'Agence du renseignement de la défense a examiné l'accès militaire chinois aux bases saoudiennes et la dépendance du royaume à la technologie chinoise dans ses réseaux de télécommunications, mettant en doute la capacité des États-Unis et de l'Arabie saoudite à sécuriser les sites liés au F-35 face à la Chine.
Trois élus démocrates de la Chambre ont formalisé cette inquiétude dans une lettre adressée au secrétaire à la Défense et au secrétaire d'État. Ils avertissent que la vente pourrait exposer certaines des technologies militaires les plus sensibles des États-Unis à la République populaire de Chine, rappelant qu'il existe un précédent clair pour bloquer l'accès au F-35 lorsque la relation de défense d'un partenaire avec un adversaire met en péril la technologie américaine, comme lors du retrait de la Turquie du programme après son acquisition du système russe S-400.
Ce que le département d'État ne dit pas, c'est que cette même architecture de sécurité a déjà fait échouer, avec les Émirats, un accord bien plus avancé que celui-ci. La Chine n'est pas une note de bas de page dans ce dossier. C'est potentiellement son point de rupture, exactement comme elle l'a été pour Abou Dhabi.
Ce que Trump a réellement conditionné, et ce qu'il n'a pas conditionné Le troisième non-dit concerne la normalisation avec Israël, sujet sur lequel une confusion entretenue mérite d'être dissipée avec précision.
En novembre 2025, des responsables israéliens ont demandé explicitement que la vente des F-35 soit subordonnée à la normalisation. « Nous avons dit à l'administration Trump que la fourniture de F-35 à l'Arabie saoudite devait être conditionnée à la normalisation saoudienne avec Israël », a déclaré un responsable israélien, affirmant qu'un accord sans cette concession serait « une erreur et contre-productif ».
Washington a refusé cette demande pour le F-35. Les États-Unis ne sont pas disposés à conditionner leur vente de F-35 à l'Arabie saoudite à une normalisation avec Israël, comme l'espérait Jérusalem, et les responsables saoudiens ont affirmé qu'il n'existait aucun lien entre l'accord et un quelconque rapprochement avec l'État hébreu.
En revanche, sur un tout autre dossier signé la même année, celui du nucléaire civil, Trump a fait précisément l'inverse. Il a écrit que l'accord nucléaire, déjà signé, serait approuvé mais « totalement subordonné à l'adhésion de l'Arabie saoudite aux accords d'Abraham, très respectés et couronnés de succès ». Sa porte-parole a confirmé que l'accord était caduc tant que l'Arabie saoudite ne normaliserait pas ses relations diplomatiques avec Israël.
Cette asymétrie n'est pas un hasard. Elle révèle un usage instrumental et sélectif du levier de la normalisation selon le dossier et selon l'interlocuteur à convaincre. Sur le F-35, où l'urgence saoudienne face aux Houthistes sert les intérêts industriels et stratégiques immédiats de Washington, Trump ne veut pas s'encombrer d'une condition qui retarderait la vente. Sur le nucléaire, dossier plus sensible sur le plan de la prolifération et davantage scruté par le Congrès, la même condition devient soudain un totem qu'il agite publiquement, y compris au risque de brouiller un texte déjà paraphé par son propre secrétaire à l'Énergie.
Le calcul saoudien : obtenir sans concéder Mohammed ben Salmane n'a jamais dévié de sa position affichée depuis 2025. Lors de sa visite à Washington, il a déclaré que le royaume souhaitait des relations officielles avec Israël, mais voulait aussi garantir une voie claire vers une solution à deux États avec l'indépendance palestinienne. Un an plus tard, le ministre saoudien des Affaires étrangères a formulé la même exigence en des termes plus tranchants encore. L'Arabie saoudite ne normalisera pas ses relations avec Israël tant qu'un État palestinien ne sera pas établi et que la guerre à Gaza ne sera pas terminée.
Ce que cette constance dissimule, c'est un rapport de force que la guerre contre les Houthistes a inversé au profit de Riyad. Le royaume n'a plus besoin de payer le prix politique de la normalisation pour obtenir des armements américains de pointe : la nécessité pour Washington de maintenir un allié saoudien stable au moment où l'Iran, les Houthistes et des groupes irakiens frappent simultanément ses infrastructures suffit à justifier, aux yeux de l'administration Trump, une vente d'armes qu'aucune concession diplomatique n'accompagne. Mohammed ben Salmane obtient ainsi, sans rien céder sur la Palestine, ce que les Émirats avaient dû payer par une normalisation en bonne et due forme, et que la Chine, à travers ses liens militaires et technologiques avec Riyad, pourrait pourtant finir par lui faire perdre.
QU'EST-CE QUE LE « QUALITATIVE MILITARY EDGE » (QME)
C'est l'obligation légale, inscrite dans une loi américaine de 2008, imposant à Washington de garantir à Israël une supériorité militaire qualitative sur tout autre pays du Moyen-Orient dans les ventes d'armes américaines.
Ce principe explique pourquoi les F-35 promis à l'Arabie saoudite seraient dépourvus de certaines capacités d'armement et de guerre électronique dont dispose la version israélienne, dite F-35I Adir.
Israël dispose par ailleurs d'un droit unique de modifier ses propres F-35 pour y intégrer des systèmes nationaux, un privilège qu'aucun autre opérateur du F-35 dans le monde ne possède.
Trois chemins possibles pour un avion qui n'existe pas encore dans le ciel saoudien L'issue la plus probable, si l'on se fie au précédent émirati et à l'intensité des réserves déjà exprimées par les services de renseignement américains, tient à un enlisement progressif du dossier au stade de l'examen technique de sécurité, sans annonce spectaculaire de rupture. Le Congrès dispose de trente jours pour formuler des objections formelles, et plusieurs élus ont déjà réclamé des garanties sur l'étanchéité des sites saoudiens face à la Chine. Le signal à surveiller dans les prochaines semaines sera la teneur exacte de cet examen parlementaire, ainsi que l'éventuelle exigence de restrictions d'accès comparables à celles qui avaient fini par braquer Abou Dhabi.
Une autre issue, moins probable à court terme mais nourrie par l'urgence sécuritaire saoudienne, verrait Washington accélérer la procédure par une clause d'urgence invoquant la situation régionale, comme l'envisagent déjà certains responsables cités par la presse israélienne. Cette voie supposerait que l'administration Trump traite la guerre contre les Houthistes comme un argument suffisant pour court-circuiter les objections du Congrès. L'indicateur à observer serait ici une déclaration officielle invoquant explicitement l'état de guerre au Yémen pour justifier un calendrier accéléré.
Une troisième trajectoire, plus lointaine mais cohérente avec l'histoire même du dossier, tiendrait à un blocage pur et simple du contrat par le Congrès sur la base des inquiétudes chinoises, reproduisant le schéma qui a mis fin, de fait, aux espoirs émiratis. Rien dans les informations disponibles aujourd'hui ne permet d'écarter cette hypothèse, dans la mesure où le rapport du renseignement militaire américain continue de circuler auprès des commissions parlementaires sans que ses conclusions aient été rendues publiques.
Ce qui ressort de l'ensemble de ces éléments, c'est que l'écart entre l'annonce du 17 septembre et un F-35 saoudien réellement opérationnel dépasse de très loin la simple question du calendrier administratif. Il repose sur une architecture de sécurité américaine qui a déjà, une fois, sacrifié un accord de 23 milliards de dollars avec un allié pourtant normalisé avec Israël, au nom d'une relation avec Pékin bien moins profonde que celle qu'entretient aujourd'hui Riyad. Si l'histoire récente du F-35 dans le Golfe enseigne quelque chose, c'est que la lecture la plus honnête de l'annonce américaine n'est pas celle d'une vente en cours, mais celle d'un geste politique et industriel destiné à rassurer un allié en guerre, dont la traduction en avions de combat livrés reste, à ce stade, une hypothèse de travail plus qu'une certitude.






