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Les Gilets jaunes vont-ils devenir rouges face à la hausse croissante des prix du carburant et des produits de consommation ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Un sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro credite à 88 % la conviction que le mouvement de 2018 peut renaître. L'Appel a recoupé les données de terrain, les alertes des services de renseignement et les stratégies politiques qui s'y greffent : la colère est réelle, la mécanique de 2018 ne l'est pas.

Face à un litre de gazole qui frôle de nouveau les 2,30 euros, huit Français sur dix redoutent un retour des « gilets jaunes ». Entre appels viraux sur TikTok, canal Telegram surveillé par le renseignement territorial et gouvernement contraint de prolonger ses aides jusqu'au 31 décembre, L'Appel démêle ce qui relève de la panique collective et ce qui constitue un risque social réellement mesurable, à sept mois de l'élection présidentielle.

Mercredi 16 septembre, en fin de journée, un chiffre est tombé dans les rédactions parisiennes et il a l'allure d'un signal d'alarme politique. Selon le sondage Odoxa-Backbone réalisé pour Le Figaro, 88 % des Français jugent qu'un mouvement comparable aux « gilets jaunes » de 2018 pourrait renaître de la flambée actuelle des prix du carburant. Près d'un sondé sur deux, 48 %, pense même que cela arrivera « certainement ».
Ce chiffre n'est pas isolé. Un mois plus tôt, en avril, un précédent baromètre Odoxa mesurait déjà que 79% redoutent désormais un mouvement de colère de type « gilets jaunes », dans un climat où les internautes se disaient traités en « dindons » par un exécutif déconnecté des difficultés vécues en région. En cinq mois, la peur a donc grossi de neuf points. Ce n'est pas un simple bruit de fond, c'est une tendance qui s'installe.
Le terrain, lui, raconte une histoire plus fragmentée qu'un simple copier-coller de 2018. Sur TikTok, sous le mot-clé « gilets jaunes 2026 », des vidéos filmées par de jeunes automobilistes dans des stations-service cumulent des centaines de milliers de vues. L'une d'elles a même dépassé le million. Les internautes y fixent une date, samedi 17 octobre, et somment leurs abonnés de la retenir.

Pourquoi cette peur explose précisément maintenant

Le calendrier explique une partie de la panique. Le prix moyen du gazole a battu, ces derniers jours, des niveaux qui n'avaient plus été observés depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient en février. Le baril de Brent a repassé la barre symbolique des 100 dollars à plusieurs reprises depuis début septembre, porté par les tensions dans le détroit d'Ormuz puis, le 14 septembre, par la prise de contrôle du littoral yéménite de la mer Rouge par les rebelles houthis, qui leur donne la maîtrise du détroit de Bab el-Mandeb.

Le baril de Brent de la mer du Nord, pour livraison en novembre, gagnait 3,36 %, à 108,12 dollars, ce lundi 14 septembre, dans un marché déjà marqué par la fermeture d'un oléoduc stratégique en Arabie saoudite. Les exportations du Golfe restent, elles, structurellement amputées : les estimations compilées par Reuters situent désormais ces exportations autour de 15 à 16 millions de barils par jour, contre environ 25 millions auparavant.

Ce choc géopolitique arrive à un moment où le calendrier intérieur ne laisse aucune marge de manœuvre à l'exécutif. Le gouvernement de Sébastien Lecornu prépare le budget 2027 dans un contexte où le sort des retraités va être au cœur du budget, en quête de 30 milliards d'économies, et le gouvernement entend mettre à contribution les retraités à hauteur de 6 milliards d'euros. Chaque euro dépensé pour amortir le choc carburant est un euro qui manquera ailleurs.

C'est dans cette tension budgétaire que le Premier ministre a tranché, ce mercredi. Sébastien Lecornu a demandé à son équipe gouvernementale de « prolonger » jusqu'au 31 décembre les dispositifs d'aides aux pêcheurs, agriculteurs et entreprises du BTP face à la nouvelle flambée des prix du carburant, l'objectif étant de préserver l'activité économique, l'emploi et la croissance, en donnant de la visibilité aux entreprises.
L'annonce suit de quelques heures une consigne présidentielle rarement formulée avec autant de fermeté. Emmanuel Macron a demandé, en conseil des ministres, une « totale mobilisation » du gouvernement sur l'approvisionnement et la maîtrise des prix des carburants. Un chef de l'État qui exige une « totale mobilisation » sur un sujet aussi étroit que la logistique pétrolière, cela ne se produit pas quand la situation est jugée anodine en interne.

Ce que le gouvernement dit en public, ce qu'il fait en coulisses

L'écart entre le discours officiel et les précautions prises en interne constitue, à lui seul, une information. Publiquement, l'exécutif minimise. Face aux appels à la mobilisation générale du 17 octobre qui essaiment sur les réseaux sociaux, l'exécutif temporise, estimant que les situations de 2018 et 2026 ne sont pas « comparables ».
Mais derrière ce discours rassurant, les services ne prennent visiblement aucun risque. Le renseignement territorial demande une « vigilance particulière » concernant tout rassemblement se revendiquant des gilets jaunes, en raison de possibles troubles à l'ordre public, et a identifié un canal Telegram baptisé « GJ2026 », qui rassemble environ 800 membres et se présente comme un mouvement citoyen pacifique. Un service qui parle de « vigilance particulière » et surveille un canal Telegram nommé comme un décompte, cela ne colle pas avec l'argument du « pas comparable » distillé devant les caméras.

La raison de cette double parole n'est pas mystérieuse. À l'époque également, les premiers appels diffusés sur les réseaux sociaux avaient été largement sous-estimés, et le renseignement territorial surveille donc désormais attentivement tous les signaux annonçant une reprise du mouvement. Le gouvernement a été échaudé une fois, en 2018. Il ne veut pas l'être une deuxième.

La différence que personne ne veut dire à voix haute

Il existe pourtant une différence structurelle entre les deux séquences, et c'est précisément ce que les communiqués officiels, comme les vidéos virales, ont intérêt à taire chacun pour des raisons opposées. En 2018, le mouvement disposait d'un déclencheur unique, identifiable, et d'une masse critique immédiate. Le mouvement était né d'une pétition contre la hausse du prix du diesel, alors autour de 1,45 euro le litre, et le 17 novembre 2018, près de 300 000 personnes avaient manifesté sur les ronds-points, un mois avant que le gouvernement d'Édouard Philippe suspende la hausse des taxes carburant pour six mois.

En 2026, cette architecture n'existe pas. Interrogé sur la campagne numérique en cours, Jérôme Rodrigues, l'une des figures historiques du mouvement de 2018, a été catégorique. Il dit n'avoir trouvé aucun groupe structuré derrière cette campagne numérique, et contrairement à 2018, où la hausse de la fiscalité sur les carburants et des relais locaux avaient servi de moteur, l'appel actuel agrège des mécontentements dispersés.

C'est là que se loge le premier mensonge par omission de cette rentrée sociale. Les vidéos TikTok, en donnant l'illusion d'une organisation, masquent l'absence de la seule chose qui a rendu 2018 politiquement dangereux pour l'exécutif d'alors : un porte-parolat, même informel, capable de négocier, de fédérer et de tenir une ligne dans la durée.

La cause elle-même a changé de nature, ce qui n'est pas un détail. Le gazole était passé de 1,26 à 1,53 euro entre octobre 2017 et octobre 2018, sur fond de hausse du pétrole et de défiance fiscale, alors qu'en septembre 2026 la flambée actuelle est aussi alimentée par un pétrole reparti fortement à la hausse dans un contexte international tendu. En 2018, on pouvait manifester contre une taxe et exiger son retrait, ce qui a fonctionné. En 2026, on ne manifeste pas contre une décision de Bercy, mais contre une guerre au Moyen-Orient que ni Matignon ni l'Élysée ne peuvent arrêter d'un trait de plume.

Le choc, lui, est pourtant bien réel et documenté chiffre à l'appui. Le 4 septembre 2026, les données officielles de la Direction générale de l'énergie et du climat donnaient 2,257 euros pour le gazole, contre 1,477 euro huit ans plus tôt à la même période, soit environ 53 % de hausse, ce qui fait passer un plein de 50 litres de gazole d'environ 73,85 euros à 112,86 euros.

À qui profite la peur de la rue

Cette peur collective, mesurée par les sondeurs, n'est pas seulement un fait social. C'est aussi une ressource politique que plusieurs acteurs se disputent déjà, à sept mois du premier tour de l'élection présidentielle. Le candidat communiste Fabien Roussel a été le premier responsable politique de premier plan à s'emparer explicitement du registre des ronds-points. Il appelle les Français à « se mobiliser sur les ronds-points », si le gouvernement n'agit pas « dans les jours qui viennent ».

Côté droite, la stratégie diffère mais poursuit un objectif tout aussi électoral. Bruno Retailleau, désigné candidat des Républicains, a saisi l'occasion du débat budgétaire pour remettre sur la table un totem que le gouvernement avait mis sous cloche l'an dernier. Le candidat LR à la présidentielle a indiqué que sa famille politique allait demander le retour de la réforme des retraites dans le prochain budget, une réforme que le gouvernement avait suspendue l'année dernière dans le cadre d'un compromis avec les socialistes.

Chacun joue sa partition sur le même terrain. Le gouvernement mise sur les aides ciblées pour éteindre l'incendie avant qu'il ne prenne, l'opposition de gauche mise sur la mobilisation de rue pour incarner la colère populaire, l'opposition de droite mise sur la rigueur budgétaire pour incarner le sérieux face à un exécutif jugé dépensier. Les trois calculs sont incompatibles entre eux, et tous se nourrissent du même sondage à 88 %.

Ce que mesurent réellement les Français, au-delà du symbole

Le seuil de tolérance des ménages français a lui aussi été chiffré, et il éclaire pourquoi la comparaison avec 2018 s'impose spontanément dans les esprits. Un sondage Elabe pour BFMTV a établi que les Français fixent désormais à 1,84 euro le litre le seuil au-delà duquel le prix des carburants devient trop cher et inacceptable, soit neuf centimes de moins qu'en avril.

Ce seuil de tolérance recule alors que le prix réel, lui, grimpe dans la direction opposée. L'écart entre ce que les Français jugent supportable et ce qu'ils paient réellement au comptoir de la pompe dépasse aujourd'hui les quarante centimes par litre. C'est précisément ce type d'écart, entre attente sociale et réalité vécue, que le sociologue Louis Chauvel avait théorisé pour expliquer 2018, en évoquant une « spirale du déclassement » frappant des classes moyennes qui se sentent glisser sans qu'aucun discours officiel ne semble le reconnaître.
« Contrairement à 2018, où la hausse de la fiscalité sur les carburants et des relais locaux avaient servi de moteur, l'appel actuel agrège des mécontentements dispersés. »
Jérôme Rodrigues, figure du mouvement des « gilets jaunes » de 2018

Les trois lignes de faille à surveiller avant le 17 octobre

La tournure des événements la plus probable, dans les prochaines semaines, tient à un scénario intermédiaire, ni l'embrasement de 2018 ni le pschitt d'un simple emballement numérique. Les blocages ponctuels de dépôts pétroliers, déjà observés à Fos-sur-Mer, Sète et Port-Vendres, se multiplieront probablement autour du 17 octobre, sans pour autant produire les 300 000 manifestants du premier acte historique. Le signal à surveiller sera le nombre réel de rassemblements déclarés en préfecture dans la semaine précédant cette date, et non le nombre de vues sur TikTok.

Une deuxième issue, moins probable mais politiquement la plus explosive pour l'exécutif, verrait une figure politique installée, et non plus seulement des comptes anonymes, endosser publiquement l'organisation du 17 octobre. Si Fabien Roussel, ou une autre personnalité en quête de visibilité présidentielle, transformait son soutien verbal en présence physique sur un point de blocage filmé et relayé nationalement, le mouvement gagnerait d'un coup la légitimité de porte-parole qui lui manque aujourd'hui. L'indicateur à observer sera la présence ou l'absence de responsables politiques nationaux sur le terrain, et non plus seulement dans les colonnes des journaux.

Une troisième hypothèse, la moins probable en l'état des informations disponibles, tiendrait à un essoufflement pur et simple de la mobilisation d'ici la mi-octobre, si une accalmie sur le front pétrolier venait desserrer l'étau des prix. Cela supposerait une désescalade simultanée dans le détroit d'Ormuz et sur le littoral yéménite, dont rien dans les développements des derniers jours ne permet d'anticiper la survenue à court terme.

La lecture qui s'impose, au terme de ce recoupement, est la suivante. Le chiffre de 88 % ne mesure pas la probabilité qu'un mouvement organisé descende dans la rue le 17 octobre, il mesure l'ampleur d'une angoisse sociale devenue permanente depuis 2018, réactivée à chaque pic de prix, avec ou sans structure militante derrière. C'est cette angoisse diffuse, plus que le canal Telegram à 800 membres, qui pousse Matignon à débloquer des aides et l'Élysée à réclamer une « totale mobilisation » gouvernementale. Le vrai risque politique pour l'exécutif ne se situe donc pas dans la rue le 17 octobre, mais dans les urnes de 2027, où cette peur sondée pourrait se convertir en vote sanction bien après que les gilets fluo auront été rangés dans les coffres de voiture.

LES CHIFFRES QUI ENCADRENT LA COMPARAISON

Gazole le 7 septembre 2018 - 1,477 euro le litre, contre 2,257 euros le 4 septembre 2026, soit environ 53 % de hausse en huit ans Manifestants au pic du mouvement de 2018 - environ 300 000 personnes le 17 novembre, contre un canal Telegram identifié à ce stade à 800 membres pour 2026 Seuil de tolérance des Français en 2026 selon Elabe - 1,84 euro le litre, en baisse de 9 centimes par rapport à avril, alors que le prix réel a augmenté sur la même période Sondage Odoxa-Backbone du 16 septembre 2026 - 88 % des Français jugent un retour du mouvement possible, 48 % le jugent certain, contre 79 % en avril 2026

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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