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Dans les caisses des mosquées, l’argent que personne ne sait tracer

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Quêtes en espèces, dons étrangers non déclarés, associations gestionnaires mises en examen pour blanchiment ou financement terroriste : l'enquête sur les circuits financiers du culte musulman en France révèle un système que l'État lui-même peine à surveiller

Un imam mis en examen pour financement du Hamas, un gestionnaire de mosquée condamné pour blanchiment de fraude fiscale, une fondation d'État censée organiser la transparence qui vient de disparaître faute de fonds. Depuis 2016, les rapports parlementaires se succèdent sans jamais aboutir à un dispositif de contrôle qui tienne. Entre 2 600 lieux de culte musulmans recensés et des millions d'euros en espèces qui transitent chaque vendredi sans traçabilité, la France n'a toujours pas résolu l'équation qu'elle s'était pourtant fixée il y a dix ans.

Une association épinglée pour blanchiment de fraude fiscale. Un imam mis en examen pour financement du Hamas. Une fondation d'État qui s'éteint faute d'argent, celle-là même qui devait garantir la transparence des flux financiers de l'islam de France.

Trois dossiers, trois années différentes, un seul fil conducteur. Personne, ni le ministère de l'Intérieur, ni Tracfin, ni les fédérations musulmanes elles-mêmes, ne sait aujourd'hui dire avec certitude où va l'argent des quêtes du vendredi.

Un paysage qui a triplé en cinquante ans

Le chiffre sert de point de départ à toute discussion sur le sujet. Selon les derniers chiffres publiés par le ministère de l'Intérieur, la France compterait actuellement environ 2 600 lieux de culte musulman. Ce nombre a fortement augmenté durant la dernière décennie, puisque le précédent recensement faisait état de 1 536 lieux de culte en 2000.

La progression est ancienne et continue. Le ministère de l'Intérieur et des cultes recensait 150 lieux de culte en 1976, 900 en 1985 et 1 555 en 2001. En 2012, il en dénombrait près de 2 500, soit un doublement sur les vingt dernières années.

Mais un lieu de culte n'est pas une mosquée au sens architectural du terme. Pour l'essentiel, les musulmans français prient dans des salles discrètes, même si on constate depuis la fin des années 2000 une vague de constructions de mosquées. On comptait en 2009 seulement 64 mosquées dotées de minarets pour près de 2 500 lieux de prière, soit 2,5 % environ.

Plusieurs centaines de chantiers sont encore ouverts aujourd'hui, avec des estimations qui varient fortement selon les sources, de 200 à plus de 400 projets en cours. C'est précisément cette multiplication des chantiers, et donc des besoins de financement, qui pose la question centrale de l'enquête, celle de la traçabilité de l'argent qui les alimente.

Ce que dit la loi, et ce qu'elle ne peut pas vérifier

La loi de 1905 interdit tout financement public direct des cultes. Les lois sur la laïcité, en particulier la loi de 1905, compliquent la tâche des musulmans désireux de bâtir de nouveaux lieux de culte. Les questions de financement deviennent également problématiques, puisque les contributions publiques sont interdites. Cela signifie que la communauté musulmane doit s'appuyer principalement sur des dons privés et des financements étrangers.

Face à cette dépendance structurelle, la loi confortant le respect des principes de la République, dite loi séparatisme, promulguée le 24 août 2021, a créé un régime de transparence renforcé. Les deux principaux objectifs de cette loi sont à la fois le respect des principes républicains et le contrôle des associations cultuelles et des lieux de culte. Plus précisément, l'idée était de se doter de lois mieux adaptées à la lutte contre le repli communautaire et le développement de l'islamisme radical.

Concrètement, le texte impose un seuil de déclaration. Les dons d'un montant supérieur à 10 000 euros provenant de l'étranger devront par exemple être déclarés et ces associations devront se déclarer auprès du préfet tous les cinq ans. L'amende pour défaut de déclaration s'élèvera à 1 500 euros si le manquement à cette obligation de dépôt persiste une deuxième année consécutive.

Une amende de 1 500 euros face à des flux qui se comptent parfois en dizaines de millions. C'est là que le dispositif montre sa première limite, purement arithmétique.

Le texte ne couvre en outre que les virements identifiés et les dons au-dessus du seuil. Il ne dit rien des espèces déposées dans les troncs, ni des transferts effectués de la main à la main lors de voyages, ni des sommes rassemblées par des collectes informelles entre particuliers, hors de toute structure associative déclarée.

Les États étrangers, une part du problème que l'on connaît

Sur les financements identifiés, les montants sont documentés depuis longtemps par les travaux parlementaires. Entre 10 % et 30 % des financements de mosquées sont assurés par de l'argent venant de l'étranger. Cela comprend à la fois de l'argent venu d'États étrangers ou de donneurs privés étrangers. Ces chiffres concernent aussi bien l'argent destiné à construire les mosquées qu'à les entretenir.

Le détail par pays a été établi par une mission sénatoriale. C'était en premier lieu le Maroc qui finançait les mosquées avec 6 millions d'euros en 2016, ce chiffre comprenant les salaires des imams détachés. Ensuite, l'Algérie a versé 2 millions d'euros à la Grande Mosquée de Paris en 2016. Enfin, entre 2011 et 2016, l'Arabie Saoudite a versé 3,8 millions d'euros.

À cela s'ajoute le dispositif des imams fonctionnaires envoyés par leur pays d'origine. Au total, ce seraient donc 301 imams sur 2 500 lieux de culte en France qui sont financés par des États étrangers, le plus souvent les communautés d'origine des mosquées concernées.

La Turquie occupe une place à part dans ce paysage, via sa Direction des affaires religieuses. La Diyanet est active en France et met à disposition des imams pour environ 270 mosquées. Une autre source indique le chiffre de 250, auquel il faut rajouter 70 mosquées administrées par le Millî Görüş, un organisme pro-frériste coopérant étroitement avec le Ditib. Cela aboutirait à 320 mosquées turques sur les 2 600 que compte la France, soit un sixième.

Paris a décidé d'y mettre fin. Dans un délai de quatre ans, le gouvernement mettra fin au financement par des gouvernements étrangers d'imams venus d'Algérie, du Maroc et de Turquie pour exercer comme responsables religieux en France. Cette annonce, faite dans le sillage de la loi séparatisme, n'a réglé en rien la question des flux privés, bien plus difficiles à saisir.

Ce que les journalistes ont trouvé et que les rapports officiels n'ont pas vu

C'est là que l'enquête « Qatar Papers », publiée en 2019 par Christian Chesnot et Georges Malbrunot, a rebattu les cartes. Les deux journalistes ont eu accès à des archives confidentielles de l'ONG Qatar Charity. Les « Qatar Papers » révèlent la cartographie du prosélytisme en France et en Europe mené par Qatar Charity, la plus puissante ONG de l'Émirat. Au terme d'une enquête dans six pays européens et une douzaine de villes de l'Hexagone, les auteurs exposent des documents confidentiels, divulgués pour la première fois, détaillant les divers projets de financement de mosquées, écoles et centres islamiques, au profit d'associations liées à la mouvance des Frères musulmans.

Rien qu'en France, le chiffrage dépasse largement ce que les autorités affichaient. En France, les deux journalistes mettent la lumière sur plus d'une vingtaine de projets pour près de 30 millions d'euros.

L'écart avec les estimations officielles antérieures est frontal. Les révélations font voler en éclat la fable des mosquées construites avec le seul argent des fidèles, ainsi que les conclusions d'un rapport du Sénat de 2016 qui dédouanait curieusement le Qatar de toute responsabilité et estimait à seulement 15 % les financements d'origine étrangère. Un exemple cité par les auteurs illustre l'ampleur de la sous-déclaration. Le lycée Averroès de Lille annonce avoir reçu 1 million d'euros du Qatar, quand les documents financiers produits dans l'ouvrage font ressortir un montant trois fois plus élevé.

Un cas précis avait déjà attiré l'attention des services antiblanchiment bien avant la publication du livre. En 2017, le compte bancaire de l'association Amana a été fermé en raison du financement massif reçu de l'État du Qatar, selon la section antiblanchiment du ministère français de l'Intérieur.

Six ans plus tard, le rapport commandé par le gouvernement sur l'entrisme des Frères musulmans confirmait le rôle central du même pays. Plusieurs pages du rapport sur les Frères musulmans en France pointent des financements par le Qatar de structures islamiques liées à la confrérie. Doha aurait joué un certain rôle dans l'entrisme des Frères musulmans dans l'Hexagone. Le même rapport chiffre l'ampleur du phénomène. Si l'on se fie aux chiffres publiés, le nombre de mosquées ou de centres islamiques liés à la confrérie ne représente que 7 % des 2 800 lieux de culte musulmans répertoriés sur le territoire français.

Sept pour cent, c'est peu en proportion. C'est beaucoup en valeur absolue, et surtout, c'est un chiffre qui ne dit rien du volume financier réel qui circule dans ce sous-ensemble précis.

Quand la justice met un nom sur les soupçons

Deux dossiers judiciaires, distincts par leur nature mais convergents dans leur mécanique, montrent ce que peut recouvrir concrètement l'expression « financement opaque ».

À Grande-Synthe, dans le Nord, le gestionnaire de la mosquée Al-Houda a été condamné en 2023. Le gestionnaire d'une mosquée de Grande-Synthe a été condamné, le lundi 6 février, pour abus de confiance, blanchiment de fraude fiscale, escroquerie aux prestations sociales et ouverture d'une école clandestine, à un an de prison ferme et deux ans avec sursis probatoire. Amirouche Ouarab, reconnu coupable de toutes les infractions pour lesquelles il était poursuivi, est également condamné à 5 000 euros d'amende, à la confiscation de deux biens immobiliers, à une interdiction de cinq ans d'enseigner, d'émettre des chèques et de participer à une association en tant que bénévole.

Le mécanisme frauduleux tenait en une phrase. Le principal suspect faisait l'objet depuis plusieurs mois d'une enquête préliminaire portant sur le financement de deux biens immobiliers, achetés à son nom, pour un montant d'environ 350 000 euros, alors qu'il déclarait aux impôts zéro euro de revenu depuis des années.

Le second dossier, ouvert à Poitiers, est d'une tout autre gravité et reste, à ce stade, au niveau des accusations. Boubaker El Hadj Amor, imam de la Grande Mosquée de Poitiers et responsable de l'organisation Musulmans de France, a été mis en examen en février 2026. Cinq personnes, dont l'imam de Poitiers, sont mises en examen depuis le 20 février 2026. Elles sont soupçonnées de faire parvenir des fonds, sous couvert d'aide humanitaire, au Hamas, organisation terroriste, selon le parquet national antiterroriste.

Le montant des sommes saisies donne la mesure du dossier. Une première série de perquisitions effectuées au siège social des associations et aux domiciles des membres ou d'anciens membres du bureau de Humani'Terre avait permis de saisir du matériel informatique et des documents comptables listant des associations françaises, européennes, palestiniennes et jordaniennes destinataires de fonds. Les fonds concernés et saisis, près de 40 millions d'euros, se répartissent entre 35 millions placés sur des comptes bancaires ou en chèques de banque, et 5 millions d'euros en espèces saisis au siège social et dans plusieurs antennes d'Humani'Terre.

La qualification retenue par les magistrats est lourde. Les cinq personnes sont poursuivies pour financement d'une entreprise terroriste, abus de confiance en bande organisée et blanchiment d'abus de confiance en bande organisée en relation avec une entreprise terroriste.

L'ironie n'a échappé à personne, y compris dans la presse spécialisée sur ce sujet. La mosquée que dirigeait l'imam mis en examen avait elle-même bénéficié, à sa construction, d'un financement direct de l'ONG qatarie déjà citée dans les révélations de 2019. La Grande Mosquée de Poitiers avait déjà suscité des controverses lors de sa construction en 2012, notamment en raison d'un financement de 400 000 euros provenant de la fondation qatarie Qatar Charity.

La défense conteste fermement toute intention terroriste. Pour l'avocat de Boubaker El Hadj Amor, la question est cruciale, car dans un territoire tel que celui de Gaza et dans cette situation de guerre, le Hamas infuse toute la population civile. La question posée par la défense est de savoir si une aide humanitaire était possible, viable, légale sans qu'à un moment donné un contact ne se fasse avec des représentants du mouvement. À ce stade de la procédure, les avoirs des deux associations restent gelés. Les avoirs des associations Humani'Terre et Soutien Humani'Terre sont gelés depuis plus d'un an.

Deux dossiers, deux échelles, un même défaut structurel identifié par les enquêteurs à chaque fois, celui d'une comptabilité associative que rien n'oblige à documenter précisément l'origine réelle des fonds en espèces.

Le maillon qui manquait n'a jamais tenu

C'est peut-être l'élément le plus révélateur de cette enquête. L'État français avait lui-même conçu, dès 2005, l'outil censé résoudre le problème du financement étranger. Il vient de s'effondrer, sous les yeux mêmes des responsables musulmans qui en réclamaient la survie.

La première tentative remonte à la Fondation pour les œuvres de l'islam de France, créée par décret le 31 mai 2005. Poursuivant le but d'améliorer les conditions d'exercice du culte des musulmans français, elle se donnait comme principale mission le financement de la construction et de la gestion des lieux de culte musulmans. Cette centralisation avait pour objectif de couper le lien de dépendance financière entre les mosquées et les pays d'origine.

L'échec a été total. Jusqu'à aujourd'hui, les associations musulmanes et les États étrangers n'ont pas souhaité mobiliser cet outil, hormis la dotation initiale, cette fondation n'a reçu aucun financement et n'a jamais distribué de fonds aux acteurs de l'Islam en France.

Une seconde structure a pris le relais en 2016, la Fondation de l'islam de France, avec la promesse d'un soutien financier public. Cette promesse n'a jamais été tenue et l'organisme, à vocation culturelle, s'est vu retirer son statut d'utilité publique par le ministère de l'Intérieur en août 2026, selon un décret publié jeudi 13 août au Journal officiel. La raréfaction, puis l'extinction de ses financements ont eu raison de sa destinée, a réagi son président Ghaleb Bencheikh auprès de l'Agence France-Presse.

Le montant promis et jamais versé donne la mesure du décalage. Le recteur de la Grande Mosquée de Lyon rappelle qu'en 2020, le président de la République avait annoncé la mobilisation d'une enveloppe de 10 millions d'euros en faveur de la Fondation. Or, dès 2024, son président tirait la sonnette d'alarme, affirmant n'avoir jamais perçu ces fonds et alertant sur la situation financière critique de l'organisme.

L'État avait donc, sur deux tentatives successives en vingt ans, promis de bâtir l'outil de transparence qu'il exige aujourd'hui des mosquées elles-mêmes. Sur deux tentatives, il a lui-même failli à le financer.

Ce que les banques savent déjà et ce que Tracfin ne peut pas voir L'autre versant du problème se joue au guichet, pas dans les préfectures. Les banques elles-mêmes ferment de plus en plus de comptes d'associations gestionnaires de mosquées, faute de pouvoir tracer l'origine des espèces.

Le mécanisme a été documenté à Lyon. La traçabilité de l'argent liquide versé lors des quêtes auprès des fidèles pose problème. Ces dépôts en espèces éveillent les soupçons des établissements bancaires du fait qu'il soit impossible de connaître l'identité des donateurs. Ce flou décide ensuite les banques à fermer les comptes des associations gérant les mosquées plutôt que de les signaler à Tracfin, l'organisme public chargé de la lutte contre la fraude fiscale, le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme.

Le Conseil français du culte musulman a lui-même reconnu la difficulté. L'une des difficultés auxquelles sont confrontées les banques est le contrôle de l'origine de l'argent liquide déposé par les associations. Ces dernières elles aussi ont du mal à obtenir des justificatifs auprès des donateurs, notamment lorsqu'il s'agit de petites sommes.

Un ancien conseiller de l'exécutif sur les questions religieuses, Hakim El Karoui, avait proposé une solution plus radicale dans un rapport remis à l'Élysée, celle d'une tour de contrôle des flux financiers et des dons, à l'image d'un Tracfin islamique. Cette proposition, comme la fondation censée l'incarner, n'a jamais été mise en œuvre à l'échelle nécessaire.

Le dossier de Chanteloup, ou l'argent saisi avant la preuve définitive Le développement le plus récent illustre ce que peut faire l'État lorsqu'il agit vite, sans attendre l'issue d'un procès. À Aulnay-sous-Bois, la mosquée de Chanteloup, fermée depuis le 27 juillet 2026 pour des motifs liés à l'apologie du terrorisme, a vu ses comptes bloqués avant même le jugement définitif de son dossier administratif.

Les avoirs de l'association gestionnaire avaient été gelés par arrêté gouvernemental le 2 juillet. Ce gel intervient donc trois semaines avant l'arrêté de fermeture lui-même, ce qui suggère que le volet financier du dossier était instruit en parallèle, et probablement avant, le volet strictement religieux des prêches.

Le tribunal administratif de Montreuil a validé l'ensemble du dispositif début août. La décision préfectorale ne porte pas, selon les juges, une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés de culte et d'expression. Le tribunal évoque des propos constitutifs de provocation à la violence, à la haine ou à la discrimination. Des intervenants sont accusés de légitimer publiquement des actes de terrorisme et de faire l'éloge du djihad armé.

Le gel des avoirs, dans ce dossier comme dans celui de Poitiers, révèle une évolution méthodologique des autorités. L'arme financière précède désormais l'arme administrative ou judiciaire, plutôt que de la suivre.

ZONES D'OMBRE NON RESOLUES A CE JOUR

Aucune statistique consolidée du ministère de l'Intérieur ne mesure le volume total des collectes en espèces dans les 2 600 lieux de culte musulmans de France, contrairement aux flux bancaires identifiés.

Le nombre exact de comptes bancaires d'associations cultuelles musulmanes fermés par les banques pour soupçon de blanchiment n'est publié par aucun organisme officiel.

L'identité des donateurs privés étrangers, distincte de celle des États, reste la catégorie la moins documentée de tout le système, alors que les Qatar Papers l'identifiaient déjà en 2019 comme la source la plus opaque.

Le sort exact des 10 millions d'euros annoncés en 2020 pour la Fondation de l'islam de France, jamais reçus selon son ancien président, n'a fait l'objet d'aucune explication publique détaillée de la part de l'État.

Ce que le silence de l'État raconte

Le calendrier de ces révélations n'est jamais neutre. Le dossier Poitiers, le dossier Chanteloup et la disparition de la Fondation de l'islam de France tombent tous en 2026, la même année où le rapport sur les Frères musulmans a placé la question du financement étranger de l'islam politique au cœur du débat public. Le moment n'est pas un hasard de calendrier judiciaire, il correspond à une pression politique accrue sur l'exécutif pour montrer des résultats concrets après un rapport qui a fait grand bruit au printemps 2025.

Ce que les communiqués officiels ne disent jamais, en revanche, c'est que l'appareil d'État chargé de garantir la transparence financière de l'islam a lui-même échoué deux fois de suite à se doter des moyens de sa propre ambition. La Fondation de 2005 n'a jamais reçu un centime au-delà de sa dotation initiale. Celle de 2016 vient de disparaître faute des dix millions promis par l'exécutif lui-même. Exiger des mosquées une transparence que l'État ne finance pas revient à demander une réforme sans en payer le prix, une contradiction que ni le ministère de l'Intérieur ni Bercy n'ont pour l'instant assumée publiquement.

L'écart entre le discours et la réalité se mesure aussi dans les chiffres eux-mêmes. En 2016, un rapport sénatorial évaluait le financement étranger à 15 %. Trois ans plus tard, une enquête journalistique documentait, chiffres bancaires à l'appui, des montants trois fois supérieurs à ceux déclarés pour un seul établissement scolaire lié à une mosquée. Cet écart entre estimation officielle et réalité documentée n'a, à ce jour, jamais été comblé par une contre-enquête administrative publique.

Quant aux bénéficiaires réels de cette opacité persistante, ils sont multiples et contradictoires. Les réseaux qui veulent échapper à tout contrôle, qu'ils soient liés au financement d'une entreprise terroriste comme le soupçonne le parquet national antiterroriste dans le dossier Humani'Terre, ou simplement à de la fraude fiscale personnelle comme à Grande-Synthe, profitent structurellement de l'absence d'obligation de traçabilité sur les petites sommes en espèces. Mais le flou profite aussi, paradoxalement, aux discours politiques qui l'exploitent sans jamais avoir à le régler, dès lors qu'aucune statistique officielle ne vient contredire ni confirmer les estimations les plus alarmistes.

Les lignes de fracture à surveiller dans les prochains mois

Le procès des cinq mis en examen du dossier Humani'Terre, dont l'instruction se poursuit sous la responsabilité d'un juge d'instruction depuis le printemps 2026, constitue l'échéance judiciaire la plus déterminante. Une mise en accusation confirmée établirait, pour la première fois en France, un lien judiciaire direct entre une mosquée de premier plan et le financement d'une organisation terroriste étrangère, avec des conséquences probables sur le statut de l'organisation Musulmans de France elle-même. C'est l'issue la plus probable à moyen terme, tant le volume des sommes saisies rend improbable un classement sans suite.

Une seconde évolution, plus administrative, concerne le sort de la Fondation de l'islam de France. Les explications réclamées par plusieurs recteurs de mosquées sur les dix millions d'euros jamais versés pourraient déboucher, si la pression médiatique se maintient, sur une communication officielle de Bercy ou de Matignon détaillant l'usage réel de ces crédits budgétaires. L'indicateur à surveiller sera une éventuelle question parlementaire écrite ou une réponse gouvernementale publiée au Journal officiel dans les prochains mois.

Une troisième trajectoire, plus incertaine, tiendrait à un durcissement législatif du seuil de déclaration des dons étrangers, aujourd'hui fixé à 10 000 euros. Si le débat parlementaire sur le financement du culte musulman reprend dans le sillage du rapport sur les Frères musulmans, certains parlementaires pourraient proposer d'abaisser ce seuil ou d'étendre les obligations comptables aux collectes en espèces elles-mêmes, une mesure que les fédérations musulmanes considèrent déjà comme techniquement inapplicable faute de moyens de traçabilité adaptés aux petites sommes.

Reste une dernière hypothèse, la plus difficile à documenter, celle d'un statu quo prolongé. Les rapports parlementaires se succèdent depuis 2016 sans qu'aucun d'entre eux n'ait débouché sur un organisme de contrôle financier réellement doté, réellement mobilisé et réellement respecté par l'ensemble des acteurs concernés. Rien, dans les dix dernières années de tentatives avortées, ne permet d'exclure que ce schéma se reproduise une troisième fois.

Les billets continueront de circuler dans les troncs des mosquées de France, chaque vendredi, sans que personne ne sache vraiment, au bout de la chaîne, qui a donné combien, ni où l'argent finit vraiment.

« Il faudrait que les financements passent par la fondation, ce qui sans doute ferait décliner les fédérations. »

Amine Nejdi, vice-président du Rassemblement des musulmans de France, cité par la mission d'information du Sénat

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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