Derrière les sourires du palais d'Ittihadiya, la visite éclair de Mohammed ben Salmane en Égypte, mardi 15 septembre, expose l'isolement militaire d'un royaume qui dépense 83 milliards de dollars par an et ne trouve plus personne pour se battre à sa place
Quarante-huit heures avant l'arrivée du prince héritier saoudien, une lettre partie de Sanaa est arrivée sur le bureau du président de l'Autorité du canal de Suez, via la chambre internationale de la marine marchande à Londres. Les rebelles houthis y proposaient de négocier directement avec Le Caire les règles de navigation à Bab el-Mandeb. L'Égypte a refusé la lettre, puis l'a transmise à ses services de renseignement. Ce double geste, plus que toutes les déclarations de solidarité arabe, dit ce que l'Égypte est prête à faire pour l'Arabie saoudite, et ce qu'elle ne fera pas.
La proposition était arrivée à la chambre maritime égyptienne d'Alexandrie depuis Londres, et portait sur l'établissement de nouvelles règles de sécurité et de navigation dans la zone de Bab el-Mandeb, après la prise par les rebelles houthis des îles et des villes qui dominent le détroit du côté yéménite. Selon une source égyptienne citée par le quotidien Al-Araby Al-Jadeed, la demande s'est heurtée au refus catégorique du président de l'Autorité du canal de Suez, Ossama Rabie, qui a estimé qu'il ne fournirait pas à une partie non reconnue internationalement l'occasion d'obtenir une reconnaissance implicite, fût-ce par une simple réponse téléphonique.
La même source ajoute que Le Caire a renvoyé le dossier vers des instances sécuritaires, pour le traiter en dehors des institutions officielles.
Voilà la position égyptienne réelle, formulée avant l'atterrissage du prince héritier. Pas de reconnaissance politique du mouvement houthiste, pas d'affrontement non plus : un canal discret, tenu par les services, et la porte officielle close.
Ce que le communiqué du Caire dit, et ce qu'il évite soigneusement Le 15 septembre, la présidence égyptienne a indiqué qu'Abdel Fattah al-Sissi et Mohammed ben Salmane avaient souligné la nécessité de garantir la liberté et la sécurité de navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb et en mer Rouge, le président égyptien apportant son soutien aux mesures saoudiennes destinées à protéger la sécurité et la stabilité du royaume, ainsi qu'aux efforts en vue d'une solution politique globale et durable de la crise yéménite. Sissi a ajouté que la sécurité de l'Arabie saoudite et des États du Golfe faisait partie intégrante de la sécurité nationale égyptienne.
Trois absences structurent ce texte. Aucune mention de troupes. Aucune mention d'une coalition militaire nouvelle. Aucune mention de l'Iran.
Et une présence qui n'est pas anodine. En réclamant la liberté de navigation à Hormuz autant qu'à Bab el-Mandeb, et en soutenant une « solution politique » au Yémen, Le Caire a inscrit dans le même communiqué le mot que Riyad ne voulait pas y lire.
Le calendrier d'un homme à court d'alliés
Le choix de la date n'a rien d'un hasard diplomatique. Les rebelles houthis ont achevé la prise de la totalité du littoral yéménite de la mer Rouge, s'emparant de Mokha et de l'île de Mayyun, et se trouvent désormais à une vingtaine de kilomètres de la côte africaine, en position de contrôler le détroit. Dans les jours qui ont précédé la visite, des missiles et des drones ont frappé quatre villes du sud du royaume - Abha, Khamis Mouchaït, Jazan et Najran -, faisant au moins 73 blessés selon la coalition dirigée par Riyad.
Le jour même de la rencontre, une nouvelle attaque visait la base aérienne du Roi Khaled à Khamis Mouchaït et blessait treize civils.
Riyad avait pourtant frappé à d'autres portes. Selon des responsables américains cités par Axios, le prince héritier a appelé Donald Trump à deux reprises pour lui demander d'ordonner des frappes américaines, après le passage, en juillet, d'une demande de soutien politique à une demande d'action militaire directe. Trump a refusé. L'administration américaine offre un appui substantiel en renseignement et en désignation d'objectifs, mais n'envisage pas de frappes directes contre les rebelles houthis.
« Cette guerre n'est pas celle de l'Arabie saoudite seule, mais du monde entier »
Mohammed ben Salmane, dans des messages transmis au Caire, selon le quotidien israélien Israel Hayom
L'humiliation de La Mecque, un mois plus tard
Le 7 août, dans la ville sainte, le prince héritier signait avec Recep Tayyip Erdogan et Shehbaz Sharif un pacte stipulant qu'une attaque armée contre l'un des trois États serait considérée comme une attaque contre tous. Quarante-huit heures plus tard, une raffinerie d'Aramco brûlait à Jazan sous un drone houthi. La Turquie n'a rien dit. Le Pakistan n'a rien dit. Le 10 septembre, Islamabad a précisé qu'aucune riposte militaire immédiate n'était envisagée au titre de l'accord de La Mecque.
Un traité de défense mutuelle qui ne se déclenche pas la première fois qu'il est sollicité n'est pas un traité incomplet : c'est une fiction juridique.
Le détail que Riyad aimerait faire oublier est ailleurs. Trois sources saoudiennes ont indiqué à Middle East Eye que le royaume s'était opposé à l'entrée de l'Égypte dans ce même pacte, malgré l'insistance d'Ankara. Ces sources jugeaient la capacité industrielle militaire égyptienne trop tournée vers le civil et mettaient en doute la préparation et l'efficacité au combat de l'armée égyptienne.
Il y a cinq semaines, Riyad estimait l'armée égyptienne indigne de figurer sur la photographie. Mardi, il est venu lui demander de mourir au Yémen. ce n'est pas une alliance qui se construit au Caire, c'est une dette de vanité qui se solde.
Ce que l'Égypte vend réellement, et qui ne porte pas d'uniforme
Le véritable apport égyptien à l'effort de guerre saoudien existe déjà, et il est souterrain. Depuis le blocus maritime déclaré par les rebelles houthis en juillet, le royaume achemine son brut vers la Méditerranée par l'oléoduc égyptien Sumed, d'Aïn Soukhna à Sidi Kerir. Saudi Aramco détient d'ailleurs 15 % de la société qui l'exploite, aux côtés de l'égyptienne EGPC, majoritaire. Riyad avait déjà détourné son brut oriental par l'oléoduc Est-Ouest vers Yanbu pour contourner Hormuz, avant que l'embargo houthi ne compromette la sortie de Yanbu par Bab el-Mandeb. Les expéditions saoudiennes vers le sud sont tombées de près de 90 % début août.
Or le Sumed plafonne à 2,5 millions de barils par jour, quand le carnet d'exportation saoudien avoisine six millions. Depuis l'arrêt de l'oléoduc Est-Ouest, frappé par des drones partis d'Irak, le royaume en est réduit à des expéditions discrètes par Hormuz, sous protection militaire américaine.
L'Agence internationale de l'énergie a établi que l'offre saoudienne de brut était tombée à son plus bas niveau depuis plus de trois décennies.
Autrement dit, Le Caire tient déjà le dernier tuyau par lequel respire l'économie saoudienne. C'est une position de force, pas de supplique. Un pays qui possède la valve n'a aucune raison d'envoyer aussi l'infanterie.
La mémoire de 1962, argument de gouvernement
L'état-major égyptien n'a pas besoin de note d'analyse pour refuser. Nasser résumait ainsi son engagement au Yémen : il avait envoyé une compagnie et fini par y entretenir 70 000 hommes, pour plus de 10 000 morts en cinq ans et des milliards dilapidés. La guerre reste dans la mémoire égyptienne comme un désastre ayant contribué à la défaite de 1967.
À cet argument s'ajoute un verrou juridique rarement cité dans les capitales du Golfe. La Constitution égyptienne encadre strictement les déploiements extérieurs, son article 152 interdisant au président de déclarer la guerre ou d'envoyer des troupes en mission de combat hors des frontières sans consultation préalable.
Les comptes que personne ne pose sur la table
Les recettes du canal de Suez ont atteint 4,67 milliards de dollars sur l'exercice 2025-2026, en hausse de 23 %, mais très loin du record de 9,4 milliards enregistré en 2023. En septembre 2025, Sissi chiffrait lui-même à environ 9 milliards de dollars les pertes cumulées sur deux ans. Les sources divergent sur l'ampleur exacte du manque à gagner annuel, les autorités égyptiennes n'ayant pas publié de bilan consolidé depuis la reprise des hostilités en juillet.
Face à ce compteur, l'autre colonne. L'Arabie saoudite a consacré 83,2 milliards de dollars à sa défense en 2025, huitième budget militaire mondial. Une milice qui ne construit ni avion ni frégate tient aujourd'hui en tenaille les deux voies d'exportation de ce budget. Le ratio est l'information centrale de cette séquence, et il n'apparaît dans aucun communiqué officiel.
L'Iran, le nom qu'on ne prononce pas au bord du Nil
Frapper les rebelles houthis revient à frapper indirectement Téhéran, et Le Caire a toujours refusé de franchir ce seuil. Une source proche du dossier expliquait à CBS News que la coalition en gestation vise aussi à protéger le royaume d'une riposte iranienne si le mouvement houthiste était attaqué.
L'Égypte, elle, joue une autre partition. Elle est membre de l'alliance maritime multinationale de quatorze pays créée le 30 juillet sous conduite saoudienne pour maintenir ouverts la mer Rouge, le golfe d'Aden et le détroit. Elle a par ailleurs renforcé sa présence navale à l'entrée sud de la mer Rouge, avec frégates et corvettes, selon des médias locaux.
Escorter n'est pas envahir. Le Caire protège une rente, il ne conquiert pas une côte.
D'ici l'hiver, trois voies inégalement ouvertes
La suite la plus vraisemblable, telle que la lisent les observateurs du dossier, tient en une formule : de l'argent saoudien contre de la logistique égyptienne. Investissements, dépôts convertis, tarifs préférentiels sur le Sumed et les terminaux de la mer Rouge, sans un soldat égyptien au sud de Bab el-Mandeb. L'indicateur à surveiller sera l'annonce, dans les semaines à venir, d'accords économiques bilatéraux dont le montant excédera le volume habituel des visites de courtoisie.
Moins probable, mais crédible si le détroit se ferme réellement aux navires non saoudiens, une opération internationale de sécurisation maritime avec participation navale égyptienne limitée, adossée à la coalition de juillet et à un feu vert américain. Le signal précurseur serait un déplacement du commandement central américain dans la région suivi d'un ordre de déploiement formel, après les consultations conduites par l'amiral Brad Cooper à Riyad.
Reste l'hypothèse basse, celle d'un engagement terrestre égyptien au Yémen. Rien dans le communiqué de mardi, dans la position constitutionnelle du Caire ni dans la doctrine de l'état-major ne l'accrédite aujourd'hui. Il faudrait pour cela une attaque directe contre un intérêt égyptien majeur : un navire battant pavillon national coulé dans le détroit, ou une installation portuaire frappée comme le fut Damiette en juillet.
Mardi soir, Mohammed ben Salmane a quitté Le Caire avec une phrase sur la sécurité nationale partagée et rien de plus. Le prince héritier cherchait une armée de substitution depuis Ankara jusqu'à Islamabad, de Washington jusqu'aux bords du Nil ; il n'a trouvé que des communiqués. Un royaume qui ne peut ni protéger son pétrole ni louer une armée avec 83 milliards de dollars de budget militaire ne subit pas une crise de sécurité : il découvre que sa puissance n'était qu'une dépense.
LE RAPPORT DE FORCES EN CINQ DONNEES
83,2 milliards de dollars - budget militaire saoudien 2025, huitième rang mondial (SIPRI) 2,5 millions de barils par jour - plafond physique de l'oléoduc égyptien Sumed, dernière voie d'exportation sûre du brut saoudien 4,67 milliards de dollars - recettes du canal de Suez sur l'exercice 2025-2026, contre 9,4 milliards en 2023 100 000 - personnes déplacées sur la côte ouest du Yémen, selon le HCR 7 août 2025 - signature du pacte de défense de La Mecque, resté sans effet militaire lors des attaques contre le royaume






