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Le prix du plein rallume la mèche sociale, à huit mois de la présidentielle

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Des pêcheurs de Fos-sur-Mer aux stations indépendantes de Corse, la colère contre la flambée des carburants gagne tous les secteurs pendant que candidats et responsables politiques s'en emparent déjà

Un dépôt pétrolier bloqué à l'aube, des pompistes corses en rupture de ban, des prix qui frôlent des records historiques. En toile de fond, un mot revient dans toutes les bouches, gilets jaunes, et un calcul que personne ne formule à voix haute, celui d'une élection présidentielle qui approche.

Trois heures du matin, mardi 15 septembre. À Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône, une cinquantaine de camions-citernes conduits par des pêcheurs verrouillent la sortie du terminal pétrolier.

La préfecture confirme que les pêcheurs bloquent la sortie du terminal pétrolier de Fos depuis 3h avec une cinquantaine de camions-citernes. Le représentant des pêcheurs, Ange Natoli, exige une rencontre avec la ministre de la Pêche.

Le blocage du dépôt pétrolier a commencé à 3 heures du matin selon Ange Natoli, représentant des pêcheurs qui demande à être reçus par la ministre de la Pêche Catherine Chabaud. Aucun blessé, aucun dégât majeur, hormis un feu de palettes signalé par les autorités locales.

La ministre de la Pêche s'est engagée à les recevoir dans les prochains jours, dans un esprit de dialogue. Une promesse qui ne suffit déjà plus à calmer une colère qui s'étend depuis quarante-huit heures sur tout le littoral méditerranéen.

La Méditerranée verrouillée, port après port

La veille, lundi 14 septembre, les pêcheurs catalans avaient donné le ton. Ils ont débuté un blocage du port de Port-Vendres pour dénoncer leurs conditions de travail.

À Sète, une délégation syndicale reçue en préfecture est repartie les mains vides. Le président du comité régional des pêches d'Occitanie, Bernard Perez, a prévenu que le mouvement risque de se durcir.

Cette convergence n'est pas spontanée. Le mouvement a été lancé conjointement par les comités régionaux des pêches d'Occitanie, de Provence-Alpes-Côte d'Azur et de Corse, les trois organisations de producteurs de Méditerranée ainsi que des syndicats de marins, salariés comme patronaux.

Les professionnels ne visent pas que le prix du litre. Ils dénoncent une dégradation continue de leurs conditions d'activité, en raison notamment de la hausse des coûts d'exploitation et du carburant, mais aussi d'une multiplication des contraintes administratives et réglementaires.

Autrement dit, le carburant sert de détonateur à une exaspération plus ancienne, faite de quotas resserrés, de jours de mer limités et d'une paperasse jugée écrasante. La flambée du gazole n'a fait qu'allumer une mèche déjà courte.

En Corse, la fracture vient des pompistes eux-mêmes

L'île offre une variante inédite de la crise. Ce ne sont pas les automobilistes qui se révoltent contre les stations, mais des pompistes qui accusent un concurrent de les asphyxier.

Depuis le 12 mars 2026, TotalEnergies plafonne ses prix, fixés à 1,99 euro par litre pour l'essence et 2,25 euros pour le gazole. Un geste présenté comme un soutien au pouvoir d'achat, mais qui produit un effet secondaire dévastateur pour les distributeurs indépendants.

Contrairement au continent, la distribution de carburant en Corse est fortement concentrée autour de trois enseignes seulement, TotalEnergies, Eni et ViTO-Rubis. Pour les distributeurs affiliés à Eni ou ViTO, ce plafonnement crée une distorsion de concurrence, leur prix d'achat dépassant désormais le prix de vente pratiqué par le géant intégré.

Serge Antoniotti, porte-parole du collectif des pompistes corses, résume la situation d'une phrase. « De nombreuses stations Vito sont en difficultés économiques », affirme-t-il.

Les stations ont rouvert lundi, sans qu'aucune solution n'ait été trouvée. Après un mouvement d'humeur engagé vendredi soir, les pompistes indépendants ont repris du service sans changement sur les prix. Un rendez-vous était prévu ce mardi avec le préfet de Corse, Éric Jalon.

Cette bataille commerciale révèle un paradoxe. Une mesure censée protéger le consommateur, le plafonnement de TotalEnergies, finit par fragiliser une partie du réseau de distribution, avec le risque que des fermetures durables réduisent, à terme, la concurrence et donc le service rendu aux automobilistes insulaires.

Des prix qui flirtent avec des sommets historiques

Les chiffres publiés ce mardi confirment que la trêve de l'été est terminée. Le prix moyen du gasoil a atteint 2,333 euros le litre ce mardi 15 septembre, en hausse de 1,9 centime sur la seule journée, tandis que le SP95-E10 s'établissait à 2,143 euros.

Ces niveaux se confirment auprès de plusieurs relevés indépendants. Selon le flux quotidien du ministère de l'Économie, le prix moyen national du gazole atteignait 2,332 euros le litre à la même date.

Pour mesurer le choc, il faut remonter huit ans en arrière. Le 7 septembre 2018, le gazole coûtait en moyenne 1,477 euro le litre. Le 4 septembre 2026, il atteignait 2,257 euros, soit une hausse d'environ 53 % en huit ans.

Un plein de cinquante litres de diesel, qui coûtait un peu plus de soixante-treize euros au déclenchement des gilets jaunes, en coûte aujourd'hui plus de cent douze. La comparaison, brutale, explique à elle seule pourquoi le mot gilets jaunes revient si vite dans les conversations.

Ormuz, Bab-el-Mandeb, la guerre qui se paie à la pompe

Cette flambée n'a rien de franco-français. Elle vient d'un Moyen-Orient à feu et à sang depuis février, où chaque frappe se répercute quinze jours plus tard sur les panneaux des stations-service françaises.

Le 9 septembre, les cours se sont emballés après une nouvelle escalade militaire. Le Brent a bondi au-dessus de 100 dollars le baril après que les forces américaines ont détruit cinq pétroliers iraniens, Téhéran ripostant par des tirs de missiles contre la Jordanie.

C'était la première fois depuis le 23 juillet que le pétrole retrouvait ce seuil, les prix ayant grimpé de près de 20 % en quelques jours autour du point de passage le plus stratégique du commerce pétrolier mondial.

Cinq jours plus tard, un second front s'est ouvert, loin d'Ormuz mais tout aussi stratégique. Les rebelles houthis, soutenus par l'Iran, se sont emparés le 11 septembre de l'ensemble de la côte yéménite de la mer Rouge, leur permettant de contrôler le détroit de Bab el-Mandeb.

Deux verrous maritimes sous tension simultanée, c'est l'équation qui a fait grimper le baril au-delà de 108 dollars la semaine dernière. Pour la France, dépourvue de pétrole propre et structurellement dépendante des importations, chaque dollar supplémentaire sur le Brent se traduit, avec un décalage de dix à quinze jours, par quelques centimes de plus à la pompe.

L'aide de l'État, généreuse pour certains, absente pour d'autres

Face à la pression, Matignon a choisi la voie du ciblage plutôt que du bouclier universel. Une porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a annoncé début septembre la prolongation du dispositif.

Ces aides seront reconduites pour deux mois pour les agriculteurs, les pêcheurs et le secteur du BTP, a-t-elle indiqué, prolongeant jusqu'au 31 octobre un soutien de quinze à vingt-cinq centimes par litre selon les filières.

Ce choix budgétaire a un coût précis. Le dispositif s'élève à 70 millions d'euros par mois pour les finances publiques. En parallèle, l'aide de 100 euros aux grands rouleurs a été prolongée jusqu'au 30 septembre.

Plus de 1,5 million de Français éligibles n'avaient toujours pas déposé leur demande à la mi-septembre. Un chiffre qui interroge autant sur la lisibilité du dispositif que sur son efficacité réelle à apaiser la colère.

Mais un secteur a été délibérément écarté de la reconduction, et c'est là que le calcul politique du gouvernement devient lisible. S'agissant des transporteurs routiers, le ministère a affirmé que le secteur avait pu répercuter la hausse sur ses contrats.

Traduction, l'État a jugé que les routiers pouvaient reporter la facture sur leurs clients, contrairement aux pêcheurs, prisonniers de quotas et de prix de vente qu'ils ne maîtrisent pas. Une hiérarchie assumée entre secteurs jugés captifs et secteurs jugés capables de s'ajuster, qui ne dit jamais son nom dans les éléments de langage officiels mais qui structure entièrement la politique d'aide.

Le fantôme de 2018 rôde sur les réseaux sociaux

C'est sur TikTok que le mot d'ordre a d'abord circulé. Un appel à manifester le 17 octobre circule sur les réseaux sociaux, sans soutien syndical ou politique, face à la flambée des prix du pétrole et à la baisse du pouvoir d'achat.

Le phénomène a une particularité troublante. Certaines vidéos qui circulent semblent avoir été générées par intelligence artificielle, rendant difficile l'évaluation de l'ampleur réelle du mouvement.

Ce que révèle ce brouillage, c'est l'impossibilité, à ce stade, de distinguer une colère populaire authentique d'une mise en scène numérique, qu'elle soit spontanée, opportuniste ou pilotée. Le gouvernement lui-même semble tâtonner face à cette incertitude.

L'exécutif tente pour l'instant de temporiser, estimant que les situations de 2018 et 2026 ne sont pas comparables, tandis que les services de renseignement demandent une vigilance particulière face à tout rassemblement se revendiquant des gilets jaunes.

La récupération politique, à huit mois de l'échéance

C'est ici que le dossier carburant cesse d'être une simple crise de pouvoir d'achat pour devenir un enjeu de précampagne. Les prises de parole se sont multipliées en quelques jours, et aucune n'est neutre.

Le candidat communiste à la présidentielle a ouvert le bal. Fabien Roussel a déclaré que si le gouvernement n'agissait pas dans les jours qui viennent, il appellerait les Français à se mobiliser comme en 2018 avec les gilets jaunes.

La CGT a suivi sur un registre plus syndical. Sa secrétaire générale, Sophie Binet, a évoqué une colère immense dans le pays, réclamant une hausse des salaires et un blocage des prix du carburant, tout en demandant l'arrêt des cadeaux aux plus riches et aux plus grandes entreprises.

À l'autre bout de l'échiquier, le Rassemblement national ne cache plus son jeu. Sur RTL, le vice-président du parti Sébastien Chenu a soutenu le mouvement venu des réseaux sociaux en lançant, à l'adresse des mécontents, tenez bon, encore huit mois.

Huit mois, c'est précisément l'horizon qui sépare la mi-septembre 2026 du printemps 2027, échéance de l'élection présidentielle. La formule de Sébastien Chenu n'a rien d'un lapsus, elle assume ouvertement de transformer une colère sur le prix du litre en carburant de campagne.

François Hollande s'est lui aussi invité dans le débat, mettant en garde contre le retour d'un mouvement de type gilets jaunes et plaidant pour des aides recentrées sur les professionnels, complétées le cas échéant par un chèque destiné aux ménages les plus exposés. Une proposition qui n'a, à ce stade, reçu aucune réponse officielle du gouvernement.

Ce que révèle cette séquence, c'est que trois familles politiques, la gauche radicale, l'extrême droite et une partie de la social-démocratie, misent simultanément sur la même colère, chacune espérant qu'elle profitera à son propre calendrier électoral plutôt qu'à celui d'un concurrent. Aucune ne revendique avoir déclenché le mouvement, toutes espèrent le chevaucher.

LES CHIFFRES DU DOSSIER

Gazole à 2,333 euros le litre et SP95-E10 à 2,143 euros ce 15 septembre 2026, contre 1,477 euro pour le gazole en 2018 Brent au-dessus de 100 dollars depuis le 9 septembre, franchissant 108 dollars le 14 septembre sous l'effet conjugué d'Ormuz et de Bab el-Mandeb Aides sectorielles à 70 millions d'euros par mois pour agriculteurs, pêcheurs et BTP, reconduites jusqu'au 31 octobre, transporteurs exclus Plus de 1,5 million de Français éligibles à l'aide grands rouleurs n'avaient pas déposé leur dossier avant le 30 septembre Appel anonyme à manifester le 17 octobre, sans validation syndicale ni politique officielle

Le compte à rebours du 17 octobre

Trois trajectoires se dégagent à ce stade, avec des probabilités très inégales.

La plus vraisemblable est celle d'un embrasement diffus mais sans structuration nationale. Les blocages sectoriels, pêche, pompistes corses, transporteurs, continuent de se succéder sans se fondre en un mouvement unique, pendant que le 17 octobre rassemble des cortèges dispersés et hétérogènes, faute de relais syndical central. L'indicateur à surveiller est la participation réelle sur les ronds-points ce jour-là, comparée aux 287 000 personnes recensées au premier samedi des gilets jaunes en novembre 2018.

Une deuxième piste, moins probable mais que la géopolitique peut précipiter à tout moment, verrait une nouvelle escalade à Ormuz ou en mer Rouge pousser le Brent durablement au-delà de 110 dollars, entraînant un gazole à plus de 2,50 euros d'ici la fin octobre. Ce choc supplémentaire agirait comme accélérateur et pourrait faire basculer des mobilisations aujourd'hui dispersées vers une convergence de plusieurs secteurs professionnels au même moment. Le signal à surveiller est l'évolution quotidienne du baril sur les prochaines semaines.

Une troisième issue, plus incertaine, tiendrait à un désamorçage négocié secteur par secteur, à l'image de ce qui s'est produit avec les transporteurs routiers au printemps. Le gouvernement pourrait consentir de nouvelles concessions ciblées, pêcheurs en tête, sans toucher à la fiscalité générale sur les carburants, ce qui limiterait la contagion sans éteindre la colère de fond. L'indicateur ici est le contenu de la rencontre prévue entre les pêcheurs méditerranéens et la ministre de la Pêche dans les prochains jours.

Ce qui paraît d'ores et déjà acquis, c'est que la question du carburant ne restera plus cantonnée à une querelle de pouvoir d'achat. Elle est devenue, à huit mois du scrutin présidentiel, un terrain que chaque famille politique tente d'occuper avant les autres, et le baromètre le plus fiable de la nervosité sociale française à l'entrée de cet automne.

« Huit mois nous séparent de la présidentielle, et déjà la pompe à essence dicte l'agenda politique. »
Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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