Trente nouvelles caméras, une police municipale bientôt armée, un budget de 400 000 euros. La nouvelle majorité bisontine mise tout sur la vidéoprotection. Les études scientifiques, elles, restent nettement plus prudentes.
Jeudi 17 septembre 2026, le conseil municipal de Besançon examine un train de mesures sécuritaires porté par le maire Ludovic Fagaut. Trente caméras supplémentaires, l'armement de la police municipale, une convention rafistolée avec la police nationale. Derrière l'annonce, une question demeure sans réponse simple. Combien de délits ces objectifs empêchent-ils vraiment.
Dix-neuf douilles sur le bitume, rue du Luxembourg. Dans la nuit du 12 au 13 août 2026, trois hommes s'effondrent devant une épicerie du quartier de Planoise, touchés par des tirs partis d'une voiture arrêtée en pleine rue. Trois personnes ont été touchées par balle, dont une se trouve dans un état grave, et dix-neuf douilles ont été retrouvées sur les lieux, témoignant de l'ampleur et de la gravité de cet acte. Le lendemain, les trois victimes, âgées de 19, 20 et 40 ans, ont été prises en charge par les secours, et le parquet de Besançon a précisé que leurs pronostics vitaux n'étaient plus engagés. Une compagnie de CRS est envoyée en renfort. Le maire, lui, tient à couper court à toute lecture d'abandon du quartier. Le maire Ludovic Fagaut a assuré que Planoise n'est pas abandonné.
Cinq semaines plus tard, jeudi 17 septembre, cet épisode plane implicitement sur le conseil municipal de Besançon. À l'ordre du jour, un paquet de mesures sécuritaires que la majorité présente comme la traduction concrète de son diagnostic de campagne. Vidéoprotection, armement, recrutement, convention avec l'État. Le tout dévoilé lors d'une conférence de presse tenue mardi 14 septembre, autour du maire et de ses adjoints.
Une convention expirée depuis deux ans, ressuscitée en urgence
C'est un détail administratif qui en dit long sur l'état réel du dossier sécuritaire bisontin. La convention de partenariat entre police nationale et police municipale, texte qui encadre juridiquement les prérogatives des agents municipaux, est arrivée à échéance en 2024, sans qu'aucune des deux municipalités qui se sont succédé depuis, celle d'Anne Vignot puis celle de Ludovic Fagaut, ne l'ait renouvelée. Une version partiellement réécrite, centrée sur l'armement et la formation, doit être votée jeudi. Sa réécriture complète est promise pour la fin de l'année.
Ce vide juridique de deux ans n'a rien d'anecdotique. Il conditionne directement l'armement des policiers municipaux, engagement central de la campagne du nouveau maire. Ludovic Fagaut avait confirmé sa promesse de campagne dès le mardi suivant son investiture, directement dans les locaux de la police municipale, en annonçant que l'armement des agents figurerait dans son premier budget. Sept mois plus tard, l'armement effectif reste suspendu à un texte que la ville n'a toujours réécrit qu'à moitié.
Le contraste avec le reste de la France est net. Plus de 90 % des polices municipales des villes françaises sont désormais équipées d'armes létales, un tournant qui marque le passage d'une police de proximité à une police d'intervention capable de faire face à des situations potentiellement dangereuses. Besançon, sur ce terrain, accuse un net retard.
Côté effectifs, la progression est réelle mais mesurée. Depuis avril 2026, sept policiers municipaux et cinq agents de surveillance de la voie publique ont rejoint les rangs. Sur les 69 postes ouverts, 63 sont désormais pourvus. En avril, le maire ne comptait encore que 54 agents hors ASVP pour 12 postes à budgéter. La progression est réelle, mais loin de l'objectif de cent policiers municipaux annoncé pendant la campagne. Le candidat voulait faire passer les effectifs de 45 à 100 policiers municipaux d'ici la fin du mandat.
Trente caméras, six ans de doctrine renversée
Le nombre exact de caméras qui filment aujourd'hui les rues de Besançon dépend, curieusement, de qui répond à la question. La municipalité avance désormais le chiffre de 133 appareils, dont seulement cinq installés sous le mandat précédent. Sept mois plus tôt, en pleine campagne, le même Ludovic Fagaut évoquait un décompte bien supérieur. Hors caméras dans les bus et les trams, la Ville de Besançon comptait alors 195 caméras sur la voie publique pour 562 rues. L'écart entre les deux chiffres, près de soixante appareils, ne trouve pour l'instant aucune explication publique. Il illustre une réalité documentée à l'échelle nationale par la Cour des comptes, qui notait déjà en 2020 que la connaissance du nombre de caméras réellement installées reste approximative.
Ce qui est certain, en revanche, c'est le coup d'arrêt qu'a connu le parc bisontin entre 2020 et 2026. Sous le mandat d'Anne Vignot, maire écologiste battue en mars 2026, cinq caméras seulement ont été ajoutées, malgré une promesse de financement d'État à hauteur de 70 % annoncée en février 2024 par le ministre de l'Intérieur d'alors, Gérald Darmanin. La polémique avait viré à l'affrontement public. Le conseiller municipal Laurent Croizier s'était dit abasourdi par les propos de la maire, dénonçant son double discours et ses arrangements troublants avec la réalité, estimant que la maire écologiste refusait par idéologie de s'engager pleinement en faveur de la sécurité des Bisontins. Anne Vignot avait maintenu ses chiffres, rétorquant que son opposant méconnaissait la manière dont se déroulent les demandes de financement.
Six ans plus tôt pourtant, sous le mandat de Jean-Louis Fousseret, le rythme était tout autre. En juin 2018, les élus de la majorité municipale avaient voté l'installation de 22 nouvelles caméras, portant leur nombre à 189. La doctrine de la ville a donc suivi une courbe en dents de scie, portée par l'alternance politique bien plus que par une évaluation continue des besoins.
Avec Ludovic Fagaut, le curseur revient nettement vers l'expansion. Les trente nouvelles caméras seront de type PTZ, dotées d'une couverture rotative à 360 degrés, une génération plus coûteuse que les modèles fixes. Cinq sont déjà en cours d'installation, boulevard Churchill, rue Rembrandt, rue Goya, à l'angle des rues de Champagne et de Franche-Comté, et à la piscine Lafayette. Les autres suivront, notamment au parking des Époisses, place Bacchus et au parc urbain de Planoise. Le budget annoncé s'élève à 400 000 euros, dont environ 200 000 pris en charge par l'État. La participation réelle du ministère de l'Intérieur retombe ainsi à 50 %, loin des 70 % que Gérald Darmanin avait promis en 2024 pour toute nouvelle caméra bisontine.
À l'échelle nationale, cette générosité budgétaire décroissante n'a rien d'une exception locale. Les crédits consacrés à la vidéoprotection connaissent une réduction, passant de 32 millions d'euros votés en loi de finances pour 2025 à 22 millions pour 2026, un décrochage croissant vis-à-vis de l'objectif de triplement de ces crédits entre 2023 et 2027 prévu par la loi d'orientation et de programmation du ministère de l'intérieur. Une ville de la taille de Besançon dispose en moyenne, selon le panorama des villes de France, de 126 caméras, un seuil que la commune vient tout juste de dépasser.
Planoise, Battant, et la géographie très inégale du risque
Le choix des trente nouveaux emplacements n'est pas neutre. La majorité municipale parle d'endroits ciblés, dans des zones jugées non couvertes. Or la délinquance bisontine se concentre de façon extrêmement disproportionnée. Pendant sa campagne, Ludovic Fagaut avait choisi la terrasse d'un café du quartier Battant pour dérouler son diagnostic. Un choix délibéré, puisque Battant compte 2 % des habitants de la ville mais 20 % de la délinquance recensée. Sur Planoise, quartier le plus peuplé de la ville, le candidat citait des chiffres alarmants, à savoir 3 573 faits enregistrés en 2024 contre 1 748 l'année précédente, un quartier qui compte 15 % des habitants de Besançon mais cumule près de la moitié des délits.
Des données indépendantes, s'appuyant sur les statistiques du service statistique ministériel de la sécurité intérieure, avancent un ratio légèrement différent mais tout aussi concentré. Besançon affiche 70 faits de délinquance pour 1 000 habitants selon les données SSMSI 2024, mais le seul secteur de Planoise concentre 29 % des faits constatés sur l'agglomération pour 13 % de la population. Le trafic de stupéfiants qui alimente une bonne part de ces statistiques n'a rien d'un phénomène récent. En mars 2020 déjà, quinze personnes suspectées d'être impliquées dans des règlements de comptes armés liés au trafic de stupéfiants qui rythmaient le quartier avaient été mises en examen. Un procès pour une autre affaire de stupéfiants, celle du clan dit de La Tour, s'est tenu cette année à Besançon, avec des réquisitions allant de cinq à quinze ans de prison.
Sur la période 2016-2023, les statistiques officielles compilées à l'échelle communale confirment une tendance de fond qu'aucune caméra n'a, jusqu'ici, inversée. Les coups et blessures volontaires constituent le type de délit qui a le plus augmenté à Besançon, avec une hausse de 35,81 % entre 2016 et 2023. En 2023, les vols et cambriolages représentaient 39,83 % des 5 624 crimes et délits recensés dans la ville, suivis par les infractions liées aux stupéfiants, à hauteur de 26,49 %.
Ce que la recherche scientifique dit, et que les communiqués taisent C'est ici que le discours municipal rencontre un mur documenté depuis quinze ans. L'adjoint à la sécurité Jean-Pascal Reyes a pris soin, lors de la conférence de presse, de ne pas présenter les caméras comme un remède miracle, les qualifiant d'outils complémentaires à l'occupation du terrain par les policiers. Cette prudence de langage n'est pas anodine. Elle tranche avec la doctrine officielle du ministère de l'Intérieur, qui affirme depuis 2007 que la vidéosurveillance constitue un outil de prévention, de dissuasion et d'élucidation. Dans une réponse écrite à un député, le ministère est allé jusqu'à écrire que l'utilité de la vidéoprotection sur la voie publique est majeure en termes d'élucidation, mais aussi d'aide à la levée de doute, au suivi des troubles à l'ordre public et, plus généralement, d'aide au pilotage de l'engagement des forces de sécurité sur le terrain.
Face à cette doctrine, la recherche indépendante dresse un constat nettement plus sobre, et c'est précisément ce qui n'est presque jamais rappelé dans les communiqués municipaux. La Cour des comptes, dans son rapport de 2020 sur les polices municipales, avait tranché sans détour. S'appuyant sur les statistiques de la délinquance, le rapport réaffirmait qu'au vu des constats locaux résultant de l'analyse de l'échantillon de l'enquête, aucune corrélation globale n'avait été relevée entre l'existence de dispositifs de vidéoprotection et le niveau de la délinquance commise sur la voie publique, ou encore les taux d'élucidation. La même institution notait, un an après avoir formulé cette critique, n'avoir vu aucune de ses dix recommandations de 2011 mise en œuvre.
Une étude bien plus fine, menée en Isère à la demande du centre de recherche de la gendarmerie nationale et présentée en décembre 2021, a chiffré précisément la contribution réelle des images à la résolution des enquêtes. Les enregistrements de vidéoprotection représentaient une part de 1,13 % sur l'ensemble du corpus d'enquêtes judiciaires observées, ou, en ne retenant que les affaires élucidées, une proportion de 5,87 %. Le chercheur Guillaume Gormand résumait ainsi le rapport coût-bénéfice perçu par les enquêteurs eux-mêmes. Le recours à la vidéoprotection s'avère considérablement moins simple, naturel et fluide que la culture populaire le laisse croire.
L'autre angle mort du débat porte sur ce qui se passe une fois la caméra installée. Le sociologue Laurent Mucchielli, qui a consacré plusieurs travaux au sujet, documente un phénomène que la communication municipale évoque parfois, sans jamais le nommer clairement. La vidéosurveillance conduit souvent à un simple déplacement de la délinquance, connu sous le nom d'effet plumeau, où le trafic de stupéfiants qui se déroulait à un endroit précis se déplace de quelques rues, le problème restant entier sans se dérouler simplement au même endroit. C'est très exactement ce que Jean-Pascal Reyes semble anticiper lorsqu'il évoque, sans le nommer non plus, un possible redéploiement des caméras identifiées dans des endroits où elles n'auraient plus lieu d'être. S'il y a un déplacement de la délinquance, résume-t-il, la ville s'adapte.
À l'international, la littérature scientifique la plus robuste nuance sans l'annuler l'utilité de l'outil. Une méta-analyse de référence menée par les criminologues Brandon Welsh et David Farrington, portant sur des dizaines d'évaluations conduites principalement au Royaume-Uni, aboutit à un chiffre précis. La vidéosurveillance est associée à une réduction de 16 % de la criminalité, un effet porté avant tout par une baisse de 51 % dans les parkings, les autres contextes urbains affichant un impact nettement plus modeste. Une version antérieure de cette même revue de littérature, publiée en 2002, avait mesuré un effet bien plus faible encore. La caméra avait un effet significatif mais réduit sur la criminalité, avec une baisse globale d'à peine 4 %, la totalité des études montrant un effet positif ayant été menées au Royaume-Uni. Autrement dit, l'efficacité documentée existe, mais elle est concentrée dans des espaces fermés et surveillés en direct, très loin du modèle des rues ouvertes que Besançon s'apprête à équiper.
À qui profite l'annonce
La contradiction entre le discours officiel et les données scientifiques n'échappe pas à tout le monde, y compris à l'intérieur du secteur qui vend ces équipements. Un livre blanc publié par le lobby de la vidéoprotection à l'approche d'élections municipales avait fini par l'admettre noir sur blanc. La vidéoprotection n'a jamais eu vocation à éradiquer la délinquance, y était-il écrit. L'un des coauteurs de ce texte, un ancien député devenu lobbyiste, avait fini par reconnaître, interrogé sur les chiffres. À ma connaissance, je n'ai pas de chiffres à vous donner sur l'efficacité de la vidéoprotection.
Si l'efficacité opérationnelle reste à démontrer, l'efficacité politique de l'annonce, elle, est nettement plus mesurable. La sécurité s'est imposée comme thème dominant des dernières municipales, y compris à Besançon où Ludovic Fagaut a fait basculer la ville à droite pour la première fois depuis 1953, avec 53,29 % des voix. À l'échelle nationale, l'adhésion des Français à la vidéoprotection ne s'est jamais démentie. 71 % des Français se déclarent favorables aux caméras de vidéoprotection dans l'espace public, une majorité qui traverse tous les électorats. 67 % des Français sont par ailleurs favorables à l'armement de la police municipale, y compris 62 % des sympathisants de La France insoumise. La vieille crainte d'une société de surveillance s'est nettement estompée. Près de sept Français sur dix ne voient aujourd'hui aucune menace dans ces caméras, contre moins d'un sur deux en 2007.
C'est cette bascule de l'opinion, plus que n'importe quelle démonstration scientifique, qui explique le calendrier de l'annonce bisontine. Livrer des caméras et des armes sept mois après une élection gagnée sur ce thème n'est pas un choix technique, c'est un choix de calendrier électoral assumé. Ce que l'annonce ne dit pas, en revanche, c'est que la Commission nationale de l'informatique et des libertés a elle-même, dans son rapport annuel 2025, dû rappeler certaines communes à l'ordre pour vidéoprotection excessive, signe que le déploiement croissant du parc national commence à inquiéter jusqu'au régulateur.
« Le recours à la vidéoprotection s'avère considérablement moins simple, naturel et fluide que la culture populaire le laisse croire. »
Guillaume Gormand, chercheur, étude pour le centre de recherche de la gendarmerie nationale
CE QUE LE CONSEIL MUNICIPAL DU 17 SEPTEMBRE DOIT TRANCHER
30 caméras PTZ supplémentaires, budget de 400 000 euros dont 200 000 financés par l'État 133 caméras actuellement en service, contre 195 revendiquées en février 2026 et 5 seulement installées entre 2020 et 2026 Police municipale, 63 agents sur 69 postes ouverts, 13 agents de surveillance de la voie publique sur 14 postes Convention police nationale-police municipale expirée depuis 2024, réécriture partielle votée jeudi, version complète promise avant la fin de l'année Reste une question que ni la conférence de presse du 14 septembre ni l'ordre du jour du conseil municipal ne posent frontalement. Celle de savoir si trente objectifs supplémentaires, aussi perfectionnés soient-ils avec leur rotation à 360 degrés, peuvent à eux seuls dissuader un trafic qui, à Planoise, se règle depuis des années à coups de feu plutôt qu'à la vue d'un poteau clignotant. La rue du Luxembourg, elle, n'était pas dépourvue de regards ce soir d'août. Elle attend encore, comme le reste du quartier, un peu plus que des caméras.






