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À Besançon, un bar où personne ne vous regarde de travers

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Dans le quartier Battant, Le Marulaz cristallise pour certains de ses habitués un sentiment de sécurité que les enquêtes nationales jugent de plus en plus rare dans la vie nocturne française

Sur la place Marulaz, à deux pas du Doubs, un bar au décor sans prétention attire une clientèle qui dit y trouver ce que d'autres établissements bisontins ne lui offrent pas toujours : l'assurance de ne pas être jugée à cause de son origine. Les témoignages de Manuel et d'Oussama font écho à des données précises sur les discriminations à l'entrée des lieux de nuit, en France comme ailleurs.

Le bois sombre de la façade absorbe la lumière rouge des rideaux tirés. Une enseigne lumineuse annonce « Marulaz Bar », surmontée d'un personnage à l'allure animale qui sert de signature au lieu. Ce mercredi soir, au numéro 2 de la place du même nom, dans le quartier Battant de Besançon, l'endroit ne cherche pas à impressionner.

Il n'a ni la vue sur une rivière scintillante ni le vernis des adresses parisiennes des Champs-Élysées. Ce qu'il propose tient à autre chose, plus difficile à photographier qu'une devanture : un sentiment de sécurité que ses habitués disent chercher ailleurs en vain.

Manuel, une bière et l'absence de calcul

Installé en terrasse, Manuel savoure sa bière avec cette lenteur particulière de ceux qui n'ont rien à surveiller autour d'eux. Le regard tranquille, il ne cherche ni la sortie ni un visage familier pour se rassurer.

« Ici, je bois sans avoir à me prendre la tête. Je me sens en sécurité. C'est un bar multiculturel où il n'y a pas de racisme ni de problèmes avec qui que ce soit. Tout le monde vient simplement pour profiter du moment, rien de plus. J'ai essayé d'autres bars, mais j'ai constaté que certains pouvaient être moins agréables ou moins confortables. »

Il s'excuse, part vers les toilettes. La conversation s'interrompt le temps de quelques pas sur le parquet.

Oussama, la cigarette et la méfiance apprivoisée

À quelques mètres, un jeune homme suivait l'échange sans se mêler à la conversation. Il finit par s'approcher, pose plusieurs questions avant de se laisser aller à parler, une fois certain d'avoir affaire à un journaliste. Il a choisi de témoigner sous un prénom d'emprunt, Oussama.

« Je suis passé par plusieurs bars à Besançon. Dans certains, j'ai ressenti du racisme. Dans d'autres, une forme de supériorité, on vous regarde de haut, avec condescendance. Ici, ce n'est pas comme ça. Ce bar ne vous sert pas votre consommation en fonction de votre identité. Ils regardent tout le monde de la même manière, avec justice. Et l'accueil est vraiment chaleureux. Les personnes qui travaillent ici sont très professionnelles et savent parfaitement accueillir les gens qui viennent boire un verre. »
Il tire sur sa cigarette avant de poursuivre. « J'ai découvert Le Marulaz grâce à une association, lors d'une soirée culturelle. J'y suis ensuite revenu avec des professeurs de français et, petit à petit, cet endroit est devenu familier pour moi. Aujourd'hui, je ne me sens vraiment à l'aise qu'ici. »
« Ce bar ne vous sert pas votre consommation en fonction de votre identité. Ils regardent tout le monde de la même manière, avec justice. »

Oussama, habitué du Marulaz

Ce que mesurent les enquêtes nationales

Le sentiment que décrivent Manuel et Oussama n'a rien d'anecdotique à l'échelle du pays. Près d'une personne sur deux, 46 %, estime avoir déjà été victime de racisme, selon un sondage Ifop pour la Licra rendu public en avril 2026. Les minorités visibles sont les plus touchées : 80 % des personnes perçues comme noires et 70 % des personnes perçues comme arabes assurent avoir déjà subi du racisme.

Cette réalité statistique trouve un prolongement précis dans les lieux de sortie. En juillet 2026, l'association SOS Racisme a mené des campagnes de testing dans quarante établissements de loisirs du littoral méditerranéen, à Nice, Marseille, Montpellier, Aix-en-Provence et Antibes. Les constats sont clairs : 17 % des plages privées testées pratiquent des discriminations à l'entrée, tandis que 30 % des établissements de nuit ferment leurs portes ou complexifient l'accès aux clients racisés.

La méthode, dite du testing, consiste à envoyer coup sur coup des groupes aux profils identiques hormis leur couleur de peau ou leur origine perçue, pour comparer l'accueil qui leur est réservé. À Marseille, un établissement a refusé l'entrée aux groupes perçus comme noir et arabe au motif qu'ils n'étaient pas des habitués, tandis que le groupe perçu comme blanc a pu entrer ; à Nice, un tarif de 200 euros a été annoncé au seul groupe perçu comme noir, contre 15 euros incluant une consommation pour le groupe perçu comme blanc.

Cette pratique n'a rien d'improvisé ni de récent. La pratique dite du testing a été reconnue comme moyen de preuve par la Cour de cassation le 11 juin 2002, avant que le législateur ne vienne légaliser cette pratique par la loi du 31 mars 2006 relative à l'égalité des chances. Deux décennies plus tard, les résultats des campagnes menées cet été montrent que le problème identifié à l'époque n'a pas disparu.

Les enquêtes officielles confirment ce tableau depuis l'intérieur des ménages français. Près de la moitié, 48 %, des personnes victimes de discriminations affirment avoir fait l'objet de ces traitements défavorables en raison de leurs origines, réelles ou supposées, la couleur de peau constituant le deuxième motif le plus souvent cité, à 29 %. Ces chiffres proviennent de l'enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité, conduite chaque année par le service statistique du ministère de l'Intérieur.

Dans le Doubs, département où se trouve Besançon, la photographie est plus mesurée qu'ailleurs mais loin d'être vierge. En moyenne, de 2022 à 2024, les services de sécurité ont recensé 1,2 crime ou délit à caractère raciste pour 10 000 habitants sur l'ensemble du territoire français, le Doubs se situant dans une fourchette allant de 1,1 à 2,1 pour 10 000 habitants. Un comité local de SOS Racisme, actif dans le département, alertait début 2026 sur une banalisation croissante des propos racistes dans l'espace public bisontin, ce qui ne rend pas absurde la recherche par certains habitants de lieux où cette tension retombe.

Un phénomène qui ne s'arrête pas aux frontières

Le mécanisme observé dans les boîtes de nuit françaises trouve des équivalents documentés ailleurs. Aux États-Unis, une étude publiée dans la revue Sociology of Race and Ethnicity a envoyé des paires d'hommes noirs, blancs et latinos dans cinquante-trois établissements nocturnes du Texas. Les hommes noirs se sont vu refuser l'entrée 11,3 % du temps, contre 5,7 % pour les hommes blancs et latinos, à profil socio-économique et physique comparable.

En Écosse, l'organisation CRER a mené une enquête d'infiltration sur la vie nocturne de Glasgow. Les personnes issues de minorités ethniques et raciales se sont révélées quatre fois plus susceptibles de rapporter une expérience négative avec le personnel de sécurité que leurs homologues blancs. Le mécanisme décrit, une suspicion plus systématique, des contrôles renforcés, une vigilance disproportionnée, recoupe presque terme à terme le vocabulaire employé par Oussama pour distinguer Le Marulaz du reste de la scène bisontine.

Battant, un quartier construit sur le mélange

Le décor où se joue cette scène n'est pas neutre. Battant reste l'un des plus anciens quartiers de Besançon, situé sur la rive droite du Doubs, en face de la Boucle historique. Secteur sauvegardé depuis 1964, il tire son gentilé de Bousbots d'un épisode de résistance vigneronne face aux Huguenots de Montbéliard, en 1575.

Son histoire est aussi celle d'un brassage de populations venues d'ailleurs. Dès les années 1930, les Italiens formaient la plus forte communauté étrangère de la ville, essentiellement établie dans le quartier de Battant. Après la Seconde Guerre mondiale, les besoins de la reconstruction entraînent de nouveaux mouvements migratoires, avec l'arrivée de travailleurs venant notamment d'Algérie.

Aujourd'hui encore, cette mémoire irrigue l'atmosphère du quartier. Battant a gardé un aspect très populaire et groupe des populations diverses, du point de vue de leurs origines sociales ou ethniques comme de leur âge. Que Le Marulaz, planté sur cette place chargée d'histoire, se retrouve cité comme un contre-exemple aux discriminations observées ailleurs dans la vie nocturne locale n'a donc rien d'un hasard géographique.

Ce que les chiffres ne disent pas de Besançon

Aucun testing formel, à ce jour, n'a été mené dans les bars et discothèques bisontins comparable à celui conduit cet été sur le littoral méditerranéen. C'est une limite qu'il faut poser clairement : ce que racontent Manuel et Oussama demeure un témoignage individuel, pas une mesure statistique locale.

Mais l'absence de données chiffrées propres à Besançon ne dispense pas de lire ces deux récits à la lumière du reste du pays. Si près d'un tiers des établissements de nuit testés ailleurs en France pratiquent une forme de tri à l'entrée, la valeur accordée par certains clients à un bar qui ne trie personne prend un tout autre relief.

Le personnel du Marulaz n'a pas souhaité, à ce stade, commenter davantage la manière dont l'établissement gère l'accueil de sa clientèle. Cette réserve, courante chez les gérants de bars interrogés sur un sujet aussi sensible, laisse le dernier mot aux clients eux-mêmes.

SIGNALER UNE DISCRIMINATION

Le numéro national 39 28 et la plateforme antidiscriminations.fr, gérés par le Défenseur des droits, permettent d'être écouté, orienté et accompagné gratuitement.

Le testing, comparant l'accueil réservé à des personnes de profils identiques hormis l'origine perçue, constitue depuis 2002 un moyen de preuve reconnu par la justice française.

Dans le Doubs, l'antenne locale de SOS Racisme reçoit les signalements de propos ou d'actes discriminatoires observés dans l'espace public comme dans les établissements recevant du public.

Sur la place Marulaz, l'enseigne continue de projeter sa lumière rouge sur le pavé. À l'intérieur, Manuel a fini par revenir de la salle, sa bière encore fraîche à la main, indifférent au fait que, à quelques centaines de kilomètres de là, d'autres clients aient eu cet été un tout autre accueil à la porte d'un établissement de nuit.

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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