Othman Garrido comparaît depuis lundi devant la cour spécialisée de Paris pour assassinats et meurtres en Syrie et Irak. L'affaire repose sur des photographies retrouvées à Baghouz et pose une question rarement tranchéee en justice française : qui porte la culpabilité du sang versé au cœur du califat ?
Un Français de 32 ans comparaît depuis lundi 14 septembre devant la cour d'assises spéciale de Paris pour assassinat et meurtres et encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Comptant parmi les quelque 1 500 Français ayant rejoint les zones contrôlées par l'organisation djihadiste, Othman Garrido est parti en Syrie à l'âge de 18 ans en 2012. Des photos de cadavres décapités sont au cœur de l'accusation. Ce procès marque un basculement dans la poursuite des combattants français de l'État islamique. Après avoir jugé l'adhésion idéologique et la participation à des combats, la justice française s'interroge désormais sur la culpabilité dans l'acte d'élimination.
Othman Garrido, né en janvier 1994, a grandi dans le quartier de La Paillade à Montpellier. Il passe son enfance au Maroc, d'où est originaire sa mère. Son père, Thierry, musulman converti, s'est radicalisé depuis les années 80. Plusieurs membres de sa famille ont également rallié les rangs de l'EI. Son père, un Franco-Espagnol converti à l'islam, est mort en kamikaze en 2016 et ses deux frères ont été tués au combat.
Ce contexte familial place dès le départ l'accusé dans un espace où la radicalité n'est pas un choix personnel, mais un héritage. L'accusé invoque l'emprise de son père, qui avait emmené toute sa famille sur place. Or, cette invocation de la contrainte familiale rencontre une démonstration d'engagement volontaire dont les juges doivent peser la sincérité.
Othman Garrido a d'abord rejoint Jabhat al-Nosra, la branche syrienne d'Al-Qaïda, avant de combattre dans les rangs de l'EI, puis d'être finalement arrêté et expulsé par la Turquie vers la France en 2020. Cette trajectoire révèle une évolution dans la radicalité, non une simple obéissance. Le passage du Front al-Nosra à l'État islamique représente un changement volontaire entre deux organisations concurrentes qui combattaient ensemble avant leur rupture en 2013.
La propagande du visage exposé
Othman Garrido avait déjà été condamné en 2017 à 15 ans de réclusion criminelle pour avoir rejoint les rangs de l'État islamique, participé à des combats en Syrie et appelé des musulmans de France à commettre des actions violentes. Cette première condamnation, prononcée par défaut alors qu'il se trouvait toujours en Syrie, portait sur son action de propagandiste.
ISIS a continué une campagne élégante avec le thème tordu « What are you waiting for? » et présentant des jeunes djihadistes exhortant les radicaux des pays francophones à rester et tuer des innocents. À l'été 2014, Garrido apparaît dans ce type de vidéo, visage dénudé. C'est un détail que peu remarquent mais qui signifie tout : il pose pour rester. Les combattants du groupe État islamique qui se montrent le visage font un choix conscient d'impossibilité de retour.
Othman Garrido se réjouit de la capture de Yézidies, annonçant dès cette époque leur réduction en esclavage : « Plein de Yazidis assiégés au Mont Sinjar =Plein de sabiya à venir ». Le terme « sabiya » désignant des esclaves sexuelles. Ces messages, remontés à la surface lors de l'enquête, révèlent une participation allant bien au-delà d'une simple présence physique. Garrido ne subit pas le système du califat, il en promeut l'idéologie meurtrière.
Le représentant du parquet national anti-terroriste écrit dans son réquisitoire que Garrido « a gravi les échelons pour occuper des postes à responsabilité et devenir l'un des Français les plus influents de la communauté djihadiste francophone établie en Syrie » et qu'« il est devenu un djihadiste intégral, incarnant en quelque sorte le djihad syrien tel que vu et surtout subi en France ».
Le téléphone qui parle
Un Samsung SM-J320H retrouvé à Baghouz, petite ville de l'est de la Syrie, devenue célèbre en 2019 pour avoir été le dernier réduit territorial de l'EI, remis par les Américains à la DGSI, renferme des messages et un répertoire permettant de déduire qu'il appartenait à l'épouse d'Othman. Baghouz n'est pas un lieu quelconque. En mars 2019, le village syrien concentrait les ultimes survivants du califat – quelques centaines de combattants et leurs familles acculés par les forces kurdes et américaines. Tout ce qui restait du rêve de l'État islamique tenait dans ce carré de terre poussiéreux.
Le téléphone a permis de mettre la main sur 78 photos d'Othman Garrido, dont des selfies, seul ou en famille. Othman apparaît très souvent armes au poing, dans différentes tenues de combat et sur de nombreux théâtres d'opérations, l'air épanoui. Ces images ne montrent pas un prisonnier de la machine de guerre. Elles documentent un homme satisfait de lui-même au cœur de la mécanique du kill.
Ces photos, au cœur du dossier de l'accusation, ont été remises aux enquêteurs français par les États-Unis, à la tête de la coalition internationale qui a participé à la chute du territoire






