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Yémen : Tareq Saleh et le gouvernement yéménite livrent Mokha aux rebelles houthis, qui avancent pour prendre le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Combats acharnés, accusations de trahison entre alliés, enregistrement vocal trafiqué par intelligence artificielle et silence pesant de Riyad : la chute du port yéménite continue de brouiller toutes les versions officielles

Cinq jours après la prise du port stratégique de Mokha par les Houthistes, les combats se poursuivent sur le littoral occidental du Yémen tandis que le camp anti-houthiste se déchire publiquement sur les responsabilités de la débâcle. Entre accusations de trahison, usage revendiqué de l'intelligence artificielle pour tromper les troupes et sources yéménites évoquant un scénario bien plus orchestré, L'Appel fait le point sur les développements des dernières heures.

Sanaa dément, Aden accuse, Riyad se tait. Cinq jours après la chute de Mokha, aucun récit ne fait consensus sur ce qui s'est réellement joué dans cette ville qui a donné son nom au café.

Sur le terrain, les combats n'ont pas cessé. Ce dimanche 13 septembre, des affrontements violents opposaient encore les combattants houthistes aux troupes soutenant le gouvernement yéménite internationalement reconnu, avec des Houthistes qui, selon plusieurs correspondants, progressaient vers la ville stratégique de Marib, dans le nord du pays.

Le champ de bataille contredit le calme des communiqués

Les forces gouvernementales, appuyées par l'aviation saoudienne, tentent depuis plusieurs jours de reprendre pied autour de Mokha. Les combats se sont intensifiés sur plusieurs fronts au Yémen, les forces gouvernementales menant des frappes aériennes sur des positions houthistes dans une tentative de reprendre Mokha, quelques jours après que le mouvement houthiste, soutenu par l'Iran, a capturé cette ville portuaire stratégique.

Riyad aurait mené 129 frappes aériennes sur les zones récemment tombées aux mains des rebelles houthistes, tandis que ces derniers, de leur côté, accusent l'Arabie saoudite d'avoir mené plus d'une centaine d'attaques aériennes sur le Yémen en quarante-huit heures.

Le bilan humain s'alourdit à mesure que le front se déplace. L'Organisation internationale pour les migrations a annoncé dimanche que plus de 85 000 personnes avaient été déplacées depuis le début du mois, un chiffre qui a quadruplé en trois jours par rapport aux premières estimations communiquées au moment de la chute de Mokha.

Autre indicateur qui mesure l'ampleur de la percée houthiste, la géographie du front s'est déplacée jusqu'aux portes d'une base militaire américaine. L'avance houthiste rapproche désormais les rebelles soutenus par l'Iran à seulement 32 kilomètres de la base militaire américaine de Djibouti, de l'autre côté du Bab al-Mandeb, principal point d'appui logistique de Washington dans la région.

Le bilan chiffré des combats qui ont précédé et accompagné la chute de Mokha a été rendu public par les forces anti-houthistes elles-mêmes. Les forces de la Résistance nationale ont annoncé que plus de 500 de leurs hommes avaient été tués et près de 1 500 autres blessés, contre plus de 1 000 morts du côté houthiste, lors des combats qui se sont étalés du 9 août au 10 septembre.

Une coalition qui s'accuse elle-même

C'est là que le récit officiel se fissure. Plutôt que de désigner un ennemi extérieur, c'est à l'intérieur même du camp anti-houthiste que les accusations les plus lourdes ont surgi ces derniers jours.

Un commandant des Brigades des Géants du Sud, envoyé en renfort vers Mokha, a affirmé publiquement avoir trouvé la ville vide des combattants de Tareq Saleh, qu'il a accusés d'avoir fui vers Aden, dénonçant une « trahison » et une reddition.
Un autre officier, commandant d'une division des mêmes Brigades, a tenu des propos similaires, affirmant que certains avaient failli et trahi en s'enfuyant, tout en assurant que ses propres unités continueraient de combattre. Un troisième commandant, à la tête des forces du Bouclier de la Patrie, a formulé une accusation directe de « trahison » et de « traîtrise » contre les forces de la Résistance nationale dans un enregistrement audio diffusé le 11 septembre.

Face à cette avalanche d'accusations internes, la Résistance nationale a choisi une ligne défensive prudente. Dans son communiqué officiel, elle a insisté sur la nécessité d'intégrer et de mobiliser simultanément l'ensemble des fronts anti-houthistes plutôt que de dépendre d'un seul secteur militaire, tout en refusant explicitement d'accuser quiconque de trahison ou de se livrer à des règlements de comptes politiques, appelant à tirer les leçons de l'épisode plutôt qu'à désigner des coupables.

Un autre élément vient encore complexifier la lecture des événements. Un enregistrement vocal circulant au moment le plus critique de l'offensive houthiste ressemblait à s'y méprendre à la voix du général Tareq Saleh. Cet enregistrement, censé présenter Saleh en train d'ordonner un retrait de ses troupes alors qu'elles subissaient une pression croissante autour de Mokha, a été qualifié par les services de communication militaire de Saleh d'enregistrement fabriqué à l'aide de l'intelligence artificielle et faussement attribué à lui pour semer la confusion parmi les soldats et affecter le moral des troupes. Ni l'authenticité du message ni son impact réel sur la décision de repli n'ont pu être établis de manière indépendante.

Le sort du général lui-même est resté incertain plusieurs jours durant. Une partie de la presse a rapporté qu'il aurait quitté le Yémen par bateau en direction de l'Érythrée après la prise de Mokha par les forces houthistes, avant que d'autres sources ne confirment son arrivée à Riyad. Après son arrivée à la capitale saoudienne, des interrogations ont émergé chez les Yéménites quant à son avenir, à la suite de son retrait de la côte occidentale dans un contexte de développements militaires accélérés, les Houthistes ayant entre-temps pris le contrôle de la ville qui abritait son quartier général.

Les sources de L'Appel, militaires et politiques, jointes ces derniers jours dans le cadre de cette enquête, racontent une tout autre histoire, bien plus dérangeante que celle d'une débâcle chaotique. Selon un officier ayant requis l'anonymat, l'ordre d'évacuer certaines positions serait venu de la hiérarchie alors même qu'aucune couverture d'artillerie n'y était prévue, plaçant des unités entières en position d'être sacrifiées sans appui. Une source politique proche du gouvernement reconnu va plus loin, affirmant que la chaîne de commandement réelle sur ce front échapperait entièrement aux autorités yéménites, la décision d'avancer, de reculer ou de livrer une ville revenant selon elle à des officiers saoudiens présents depuis le début de l'intervention militaire de 2015. Cette version, qui insiste sur la parenté familiale entre l'homme qui a livré Sanaa aux Houthistes en 2014, l'ancien président Ali Abdallah Saleh, et son neveu Tareq Saleh, aujourd'hui à la tête des forces qui ont abandonné Mokha, reste à ce stade une lecture parmi d'autres. Elle n'a pas été confirmée par une source indépendante et se heurte frontalement au récit documenté de combats meurtriers, de dénonciations internes et de manipulation par intelligence artificielle relayé par plusieurs agences internationales. Ce que révèle surtout la coexistence de ces versions inconciliables, c'est l'absence totale de transparence sur la chaîne de décision réelle qui a conduit à l'abandon, en l'espace d'une poignée d'heures, du verrou maritime le plus disputé du Moyen-Orient.

Le détroit, le pétrole et les calculs de Riyad

Le théâtre yéménite ne se comprend plus indépendamment de la guerre plus large qui oppose les États-Unis et Israël à l'Iran depuis février. La prise du littoral occidental s'est en effet accompagnée d'un coup dur distinct porté à l'approvisionnement pétrolier saoudien.

Le ministère saoudien des Affaires étrangères a annoncé que l'oléoduc Est-Ouest, qui traverse le pays depuis le champ pétrolier d'Abqaïq jusqu'au port d'Yanbu sur la mer Rouge, avait été touché par des drones dans les régions de Riyad et de Médine, causant des blessés et des dégâts, avant d'être fermé par précaution. Contrairement aux attaques houthistes revendiquées contre les villes saoudiennes de Jazan, Najran ou Sharourah, cette frappe précise a été attribuée à des drones tirés depuis l'Irak, où opèrent des milices proiraniennes, une distinction que plusieurs gouvernements ont tenu à souligner. Bagdad a condamné l'attaque et limogé un commandant militaire en réponse.

L'enjeu dépasse le seul symbole. Cet oléoduc achemine habituellement entre 4 et 5 millions de barils par jour, soit 4 à 5 % de l'offre pétrolière mondiale, et constituait jusqu'ici la principale voie de contournement du blocus iranien sur le détroit d'Ormuz. Sa fermeture, combinée à l'avancée houthiste sur Bab al-Mandeb, prive désormais Riyad de ses deux corridors d'exportation alternatifs simultanément.

Les marchés ont immédiatement réagi. Le Brent a grimpé à environ 108,68 dollars le baril vendredi, le brut américain WTI atteignant environ 103,45 dollars, tandis que le Murban a bondi jusqu'à 122 dollars.

Sur le plan diplomatique, Riyad a cherché un soutien militaire direct de Washington sans l'obtenir. Le prince héritier Mohammed ben Salmane a sollicité jeudi l'aide du président Donald Trump pour combattre les Houthistes, les deux dirigeants s'étant entretenus au moins deux fois par téléphone, mais Washington a fait savoir à Riyad qu'il n'était pas disposé à engager une action militaire directe pour l'instant, proposant en échange un partage de renseignement et une assistance au ciblage.

Dans ce contexte, un mécanisme diplomatique parallèle avance sur l'autre rive de la péninsule Arabique. Une réunion doit se tenir ce lundi à Salalah, dans le sultanat d'Oman, réunissant l'Iran, l'Irak et cinq pays du Golfe, Bahreïn ayant renoncé à y participer, l'ordre du jour portant exclusivement sur une nouvelle route maritime à travers le détroit d'Ormuz. Téhéran négocie depuis des mois avec Mascate un accord régissant le transport à travers le détroit, sans qu'aucun accord signé ne soit attendu dès cette rencontre.

L'hypothèse d'une implication saoudienne calculée dans le repli de Mokha, avancée par les sources yéménites de L'Appel, trouve un écho dans un développement resté jusqu'ici en arrière-plan. Le Pakistan a averti qu'il pourrait intervenir pour défendre l'Arabie saoudite au titre de l'accord de défense conjointe de La Mecque signé en août 2026 avec Riyad et Ankara, sans toutefois s'être engagé jusqu'ici à un déploiement effectif contre les Houthistes. Si Riyad cherchait effectivement à faire la démonstration de sa vulnérabilité pour entraîner Islamabad et Ankara dans une confrontation ouverte, la perte rapide et peu disputée de Mokha servirait précisément cet objectif, sans qu'aucune preuve documentaire ne permette à ce stade de trancher entre calcul délibéré et effondrement militaire réel.

Le rôle de Téhéran dans l'accélération de l'offensive, déjà établi par L'Appel, s'est précisé ces derniers jours. Des sources militaires yéménites ont indiqué à Reuters croire, sur la base de communications interceptées et de témoignages de combattants houthistes capturés, que l'opération était dirigée par Abdolreza Shahlaei, un commandant supérieur de la force Qods des Gardiens de la révolution, sans que les sources iraniennes ne confirment cette information précise.

« Nous n'avons pas l'intention d'accuser quiconque de trahison »

Communiqué des forces de la Résistance nationale, 11 septembre 2026

CHRONOLOGIE D'UNE SEMAINE DECISIVE

10 septembre, 10 heures (Aden) - Les forces gouvernementales quittent Mokha en une heure, sans affrontement rapporté sur le moment 11 septembre - Les Houthistes s'emparent des îles de Mayoun et de Zuqar, complétant leur mainmise sur le Bab al-Mandeb 11 septembre - L'oléoduc Est-Ouest saoudien est fermé après une attaque de drones attribuée à des milices proiraniennes basées en Irak 13 septembre - L'OIM recense plus de 85 000 déplacés depuis le début du mois, tandis que les combats se poursuivent autour de Mokha et en direction de Marib Cinq jours après l'annonce d'une chute que personne, en interne, ne s'accorde à expliquer de la même façon, la seule certitude qui demeure est cartographique. Sur les cartes militaires distribuées à Riyad, à Téhéran et à Washington, une ligne rouge s'est déplacée de plusieurs dizaines de kilomètres vers le sud, et elle continue d'avancer.

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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