Anthropic dévoile huit mois d'opérations criminelles bloquées sur son IA Claude: espionnage chinois, propagande anti-française au Sahel, cybercriminel francophone.
Son site s'appelait policenationale.cc: un pirate francophone y vendait, via un robot Telegram, les données bancaires de milliers de Français.
Une entreprise qui documente ses propres dérapages
Anthropic, l'entreprise californienne qui développe l'intelligence artificielle Claude, a publié le 10 septembre un rapport de cent cinquante-quatre pages recensant les opérations malveillantes que ses propres équipes ont détectées et interrompues entre décembre 2025 et août 2026. Sept catégories de préjudice y sont détaillées: opérations cyber, opérations d'influence, surveillance, armes conventionnelles, détournement biologique, escroqueries et distillation illicite de modèles. La démarche elle-même mérite d'être soulignée: plutôt que de dissimuler ces abus, l'entreprise choisit de les documenter publiquement, au nom d'une responsabilité qu'elle dit assumer face à des risques appelés, selon ses propres termes, à s'aggraver à mesure que les modèles deviennent plus capables.
Le rapport introduit une notion centrale pour comprendre l'ampleur du basculement en cours: l'"uplift", soit le gain de capacité qu'un acteur malveillant retire de l'usage de l'intelligence artificielle, mesuré selon trois axes - la vitesse, l'échelle et la profondeur de ce qu'il devient capable de faire. Le constat qui traverse l'ensemble du document est sans détour: la sophistication d'une attaque a cessé d'être un indice fiable pour identifier qui se cache derrière elle. Un pirate isolé équipé d'une simple clé d'accès volée peut désormais mener une campagne qui, un an plus tôt encore, aurait exigé toute une équipe d'opérateurs chevronnés.
policenationale.cc: la vitrine d'un pirate francophone Parmi les cas documentés figure un opérateur francophone, actif sous les pseudonymes MeowSHA, frkoo et blazespider, identifié comme affilié au collectif ShinyHunters, connu pour ses vols de données massifs suivis de demandes de rançon. Cet individu faisait tourner un pipeline de collecte d'identifiants sur une flotte de dix serveurs Amazon, ayant permis de télécharger et décompiler 1,8 million d'applications Android à la recherche de secrets codés en dur - clés, jetons, mots de passe -, avant de router les résultats vérifiés vers un groupe Telegram organisé en plus de cent catégories de sources.
Le pirate avait enregistré un nom de domaine imitant directement la police nationale française: policenationale.cc. Le sous-domaine autoshop.policenationale.cc servait de vitrine à sa boutique de cartes bancaires volées - des "fiches" enrichies de données de porteur complètes et d'une carte interactive géolocalisant les adresses des victimes -, accessible via un robot Telegram (@Soraki_Bot) adossé à une plateforme baptisée "Soraki", qui agrégeait plusieurs bases de données issues de fuites françaises, dont un ensemble d'environ 400 000 enregistrements d'un opérateur télécom, IBAN et codes BIC compris. Le rapport précise que ce nom de domaine servait vraisemblablement de simple habillage commercial pour la boutique criminelle plutôt que d'appât de phishing directement dirigé contre les usagers - mais le choix de cette référence à l'institution policière française, pour vendre des données de citoyens français, mesure à lui seul le degré de défi affiché par l'opérateur.
« Le choix de cette référence à l'institution policière française pour vendre des données de citoyens français mesure à lui seul le degré de défi affiché par l'opérateur. »
La discipline opérationnelle du pirate s'est révélée, paradoxalement, assez relâchée: il a laissé exposées l'adresse IP de son propre serveur, plusieurs jetons de robots Telegram, un proxy configuré avec des identifiants codés en dur, et au moins un dépôt public directement au sein de l'environnement d'une victime - autant de traces qui ont permis aux enquêteurs de remonter jusqu'à lui.
Des essaims d'agents autonomes au service de l'espionnage d'État
À une tout autre échelle, le rapport documente une opération d'espionnage soupçonnée d'être liée à un État, qui faisait fonctionner ce que les enquêteurs d'Anthropic appellent des "essaims d'agents": un agent d'intelligence artificielle "chef d'équipe" décomposait les tâches de reconnaissance et de post-exploitation, puis les distribuait à de multiples sous-agents travaillant en parallèle. L'opération maintenait une mémoire persistante d'une session à l'autre - listes de cibles, identifiants dérobés, état d'avancement -, permettant de reprendre chaque campagne exactement là où elle s'était arrêtée.
Un volet distinct de cette même opération a ciblé pendant plusieurs mois des ministères, des organismes de défense et de renseignement, des ambassades, des groupes de réflexion et des industriels de la défense, avec une concentration particulière sur l'Ukraine et les filières de fabrication de drones militaires. L'acteur a exfiltré l'intégralité des boîtes mail d'au moins deux fabricants de composants de drones, avant de dérober le kit de développement logiciel complet du système de vision d'un drone militaire - architecture du produit, nomenclature matérielle, dépendances fournisseurs comprises. Pour atteindre certaines cibles de façon indirecte, l'acteur a compromis au moins trois prestataires gérant le WiFi de chaînes hôtelières, redirigeant le trafic des clients connectés vers ses propres serveurs afin d'installer des logiciels malveillants sur leurs appareils - une technique que Microsoft a documentée en juillet 2026 sous le nom de "CaptiveCrunch". Le même acteur a également piraté les comptes WhatsApp d'au moins deux anciens hauts responsables ukrainiens, en supprimant les accusés de réception pour exporter en silence leurs conversations en russe et en ukrainien.
Cette même campagne a par ailleurs visé une autorité technologique gouvernementale d'Afrique du Nord, dont l'acteur a exfiltré l'intégralité de la base d'identifiants: plus de 300 000 fiches d'identité nationale et les données de registre commercial de plus d'un demi-million d'entreprises opérant dans le pays.
Une radio liée à Wagner pour diffuser des messages anti-français
Le rapport documente également une opération d'influence russe visant directement les intérêts français en Afrique. Un acteur russophone basé à Bangui, en République centrafricaine, a fait tourner une chaîne de production quotidienne de contenus pour la station Radio Lengo Songo (98,9 FM), en coordination avec les médias d'État russes RT, Sputnik Afrique et TASS, ainsi qu'avec la Maison russe de Bangui. À chaque génération de contenu, l'opérateur demandait explicitement à l'intelligence artificielle d'intégrer des éléments de langage pro-russes et anti-français dans les articles, tout en la chargeant de gommer les tournures trahissant un texte généré automatiquement, afin que les dépêches ne se distinguent pas du travail d'un journaliste centrafricain ordinaire.
Une enquête antérieure du projet All Eyes On Wagner avait déjà établi que cette station de radio avait été créée et financée par le groupe Wagner en 2017. Le dispositif permettait de diffuser ce contenu fabriqué jusque sur le radiodiffuseur national, via un échange de temps d'antenne contre l'accès à SputnikPro, le programme de formation de journalistes étrangers de Rossiya Segodnya. L'enquête d'Anthropic relie l'opérateur à Politology, la branche influence de l'Africa Corps et de Wagner, passée sous le contrôle du renseignement extérieur russe (SVR) fin 2023. L'essentiel du contenu produit relayait des récits pro-gouvernement centrafricain, pro-Wagner, anti-français et hostiles à l'opposition locale.
L'ampleur de l'intégration de l'intelligence artificielle dans cette opération dépasse la seule rédaction d'articles: le réseau l'a également utilisée pour gérer ses propres ressources humaines, générant des contrats de travail exigeant une loyauté explicite envers le président centrafricain et envers "la Russie et son contingent", ainsi que des fiches de poste, des grilles de notation et une procédure de licenciement en trois avertissements, appliquée aux journalistes locaux embrigadés dans le dispositif.
Surveiller les diasporas: Iran, Mali, marché du renseignement privé Le volet consacré à la surveillance documente comment plusieurs États et prestataires privés ont utilisé l'intelligence artificielle pour bâtir, en un temps record, des capacités auparavant réservées à des services étoffés. Un simple consultant travaillant pour les autorités de sécurité maliennes a ainsi conçu, seul, une plateforme d'interception de masse capable de surveiller les communications de l'ensemble des opérateurs mobiles du pays et de générer des dossiers complets sur des cibles individuelles. Une unité chinoise de collecte de renseignement sur les affaires religieuses, qui comptait autrefois plusieurs équipes d'analystes, a été réduite à un unique bureau produisant désormais plusieurs milliers d'enquêtes par mois grâce à un assistant fondé sur cette même technologie.
Une unité iranienne a de son côté fait analyser des centaines de milliers de publications sur les réseaux sociaux pour sélectionner trente-neuf comptes d'opposants à surveiller. Un acteur lié à la Chine, ne maîtrisant lui-même aucune notion d'arabe, a conduit une opération de recrutement de plusieurs jours visant à infiltrer des cibles ouïghoures en Syrie: le modèle rédigeait les messages d'approche dans le dialecte régional, traduisait les réponses en temps réel, et jouait le rôle d'un "expert" chargé de valider la qualité de l'opération avant sa transmission présumée à un officier traitant.
Sur le marché commercial de la surveillance, une plateforme liée à une société de renseignement israélo-singapourienne, S2T Unlocking Cyberspace, a été démantelée alors qu'elle en était encore au stade pilote: elle cartographiait la localisation d'utilisateurs iraniens et du Golfe, les classait en six catégories démographiques - urbain, clérical, militaire, jeunesse, diaspora, rural -, puis produisait des briefings rédigés en arabe formel, dans le registre d'un rapport gouvernemental, assortis de scores de sentiment et de recommandations de contre-discours. Une enquête menée en 2023 par le réseau journalistique Forbidden Stories, à partir d'une brochure retrouvée dans des documents de l'armée colombienne, avait déjà documenté les capacités de ce même prestataire.
Ce que révèle, en creux, ce catalogue d'abus
Ce que ces cas ont en commun dépasse la seule diversité géographique des acteurs impliqués - Chine, Russie, Iran, Mali, France, Ukraine, Afrique du Nord, marché privé du renseignement. Ils dessinent une même mécanique: l'intelligence artificielle ne se contente plus d'assister des opérateurs déjà compétents, elle remplace directement des équipes entières - un service de renseignement religieux réduit à un bureau, un pirate isolé qui reproduit le travail d'un collectif, un consultant seul qui construit l'équivalent d'un programme national d'interception. Dans chacun des cas documentés, Anthropic indique avoir suspendu les comptes concernés, renforcé ses dispositifs de détection à partir des techniques observées, et transmis les éléments recueillis aux autorités et partenaires industriels compétents lorsque cela était pertinent - sans que cela ne garantisse, pour autant, qu'aucune de ces opérations ne se poursuive aujourd'hui sous une autre forme, avec un autre outil.






