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Meslibertines ou le refuge suisse de la prostitution française

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Le parquet de Paris a ouvert une enquête concernant le site internet Sexemodel, récemment rebaptisé « Meslibertines.com », hébergé à Dubaï et piloté depuis la Suisse

Des centaines d'annonces concernant des mineures seraient publiées sur cette plateforme, présentée comme la plus importante du genre en France. Son créateur, un Suisse de 47 ans établi aux Émirats arabes unis, avait déjà été condamné en 2011 pour les mêmes faits, mais la Suisse a refusé d'exécuter le mandat d'arrêt international. Une barrière juridique qui expose les failles du système français face aux paradis réglementaires européens.

Le site web « Sexemodel », rebaptisé dernièrement « Meslibertines », principale plate-forme d'annonces d'escortes et de prostitution en France, compte en moyenne 430 000 visites par jour, pour plus de 45 000 annonces prostitutionnelles actives. Une audience massive qui concentre entre ses serveurs suisses la presque totalité des transactions du marché français. La haute-commissaire à l'Enfance a saisi l'ARCOM ainsi que la procureure de la République de Paris sur le fondement de l'article 40 du Code de procédure pénale. « J'ai saisi l'ensemble des entités qui peuvent fermer ce site, parce que c'est une urgence et une nécessité », a-t-elle déclaré à France Inter.

Le déclenchement de cette enquête officielle cristallise un dilemme plus ancien que le site lui-même : comment poursuivre un homme qui exploite depuis des territoires où son activité est partiellement légale, ce qui rend inopérant tout mandat d'arrêt?

Une plateforme délibérément traversée par le code commercial de la pédocriminalité

Selon les informations de France Inter, ce site relaie plusieurs centaines de pages qui proposent les services de jeunes filles mineures. Leur fiche indique invariablement 19 ou 20 ans, mais leurs photos, souvent à visage découvert, montrent des corps d'adolescentes. Les annonces mettent en avant leur poids : autour de 40 kg, avec souvent la mention « skinny » ou « jeune fille maigre », noms de code pour désigner les mineures.

Le schéma est méthodique. Elles ne restent pas plus de deux jours dans la même ville. Leurs proxénètes louent des chambres, puis postent les tarifs sur Sexemodel. Les enfants sont achetés rapidement, de manière semblable à Uber, selon le diagnostic formulé par Michel Amas, avocat spécialisé dans la protection de l'enfance qui a ouvert plusieurs centaines de dossiers au profil identique.

Pour le parquet français, l'évidence juridique ne demande aucun effort : mettre en contact deux personnes pour faciliter une activité de prostitution est considéré comme du proxénétisme. L'intention du site de relier clients et vendeurs sexuels transforme chaque accès, chaque transaction en complicité pénale. Seulement, la coupure géographique rend ce droit caduc.

La protection suisse du criminel français

La plateforme a été créée par David Azzato, que France Inter présente comme le principal facilitateur de la prostitution dans l'Hexagone. Établi à Dubaï (Émirats arabes unis), cet homme de nationalité suisse s'était lancé au début des années 2000 avec une « agence d'escorts hongroises ». Son site lui rapporterait aujourd'hui plus de 20 millions d'euros chaque année.

Un empire construit sur le sable : Mediapart lui avait consacré une grande enquête en 2025, révélant qu'il était à la tête, depuis vingt ans, d'un véritable empire international de la prostitution en ligne. Il gérerait ses affaires par l'intermédiaire de prête-noms et de sociétés-écrans immatriculées pour la plupart en Suisse et à Chypre.

Les faits l'ont autrefois rattrapé. Le propriétaire du site est un citoyen suisse de 47 ans, déjà condamné en 2011 à trois ans de prison avec sursis pour proxénétisme aggravé en France. Mais en 2011, les autorités suisses ont refusé d'exécuter le mandat d'arrêt international car les sites d'annonces de prostitution sont légaux au regard du droit helvète.

Ce refus crée une impunité structurelle. La prostitution est légale en Suisse, mais réglementée localement. Les personnes exerçant le travail du sexe doivent souvent s'enregistrer et sont soumises à des obligations fiscales et sanitaires. La traite, l'exploitation ou les actes impliquant des mineurs sont strictement interdits et punis par la loi. Sur le papier, la protection existe. En pratique, le chef de l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains, cité par la radio publique française, dénonce une « posture extrêmement hypocrite » du site. « Ils savent très bien que parmi les milliers d'annonces, il y en a certaines pour lesquelles ils se rendent coupables d'un délit. Mais l'autorité judiciaire française ne peut pas agir seule, il faut une coopération avec les autorités suisses ».

Le piège du droit français face au pragmatisme suisse

Dans les cours de récréation du droit pénal français, une vérité s'est imposée : l'exercice de la prostitution et le racolage ne sont pas pénalisés, mais l'achat de services sexuels est illégal et réprimé depuis la loi du 13 avril 2016, par laquelle la France rejoint le modèle abolitionniste. Le proxénétisme est illégal en France et est puni par la loi. La loi française interdit le recours aux services d'une personne qui se prostitue.

À l'inverse, en Suisse, à condition d'avoir des papiers en règle, des permis de travail et de séjour, mais aussi de s'annoncer aux autorités cantonales. La Suisse est souvent citée en exemple pour l'Europe, une réputation qu'elle soigne avec soin. « Rares sont les pays qui appliquent les recommandations du Programme de l'ONU contre le sida par la légalisation de la prostitution », selon l'association Aspasie à Genève. Les politiques de gestion publique de la prostitution en Suisse sont plutôt pragmatiques.
Ce pragmatisme devient une arme pour les criminels. Les sites d'annonces échappent à la définition du proxénétisme sous couvert de neutralité technologique. Les plateformes d'annonces ou les sites qui hébergent des contenus susceptibles de relever de la prostitution ou du proxénétisme bénéficient du régime allégé de responsabilité des hébergeurs prévu par la loi du 21 juin 2004 pour la confiance dans l'économie numérique. Tant qu'ils se bornent à stocker des contenus pour le compte d'utilisateurs, sans jouer de rôle actif dans leur élaboration, ils ne sont pas réputés « éditer » ces contenus.

Azzato ne paie pas ses taxes comme restaurateur ou hôtelier, c'est un hébergeur de contenu. La Suisse accepte ce rôle. La France doit contourner le problème.

Vers une réponse par l'entraide, trop lente pour sauver les mineures

Le dossier est confié à la section de lutte contre la cybercriminalité du parquet de Paris, qui indique que la fermeture du site est « l'un des objectifs ». Les magistrats ont « enclenché une demande d'entraide avec les autorités helvétiques », qui collectent actuellement des éléments pour structurer l'enquête. La procureure Laure Beccuau a promis que ces magistrats « ne lâcheront rien ».

Mais cette volonté se heurte à la réalité institutionnelle : la société est basée en Suisse. Quand on leur adresse des réquisitions, ils répondent par mail, selon le commissaire Julien Bataille de l'Office central pour la répression de la traite.

Entre le dépôt de plainte et la première réponse suisse, combien de semaines? Entre la saisie du dossier par les autorités helvétiques et l'ouverture d'une enquête parallèle, combien de mois? Entre la fin d'une instruction et une décision de non-coopération - là encore possible - aucun délai n'est fixé.

Le récent jugement dans l'affaire du proxénète surnommé « Le rat » offre une autre mesure. Reconnu coupable d'avoir organisé et géré un réseau de prostitution dans le milieu de la domination et du sado-masochisme, il a été condamné à six ans de prison et à une amende de 50 000 euros. L'homme de 45 ans a été reconnu coupable notamment d'avoir organisé et géré un réseau de prostitution dans la capitale entre 2021 et 2024. Azzato opère depuis des années à l'échelle continentale. Comment cet écart de justice s'explique-t-il? Par la distance, la juridiction, la passivité institutionnelle.

Selon les associations, au moins 20 000 enfants seraient concernés dans le pays, un chiffre qui a été multiplié par vingt en dix ans. La progression géométrique de la victimisation, alimentée par des plateformes opérant depuis des zones d'ombre réglementaire, dépasse la capacité de riposte des autorités françaises.

Ce qui suit la ligne de rupture

L'enquête du parquet de Paris procède déjà en deux chemins distincts. D'une part, la brigade de protection des mineurs mène des investigations lorsque la plateforme, ou d'autres sites utilisant des appellations différentes, est soupçonnée de faciliter les contacts entre proxénètes, clients et victimes. Chaque client identifié nourrit un dossier. Chaque proxénète localisé devient un suspect. Mais ce travail de précision - dossier par dossier, client par client - n'interrompt pas le flux continu d'annonces.

D'autre part, les magistrats ont enclenché une demande d'entraide avec les autorités helvétiques. Celles-ci sont en train de réunir des pièces qui doivent permettre d'étayer la procédure. Si les autorités suisses décident de coopérer davantage qu'en 2011, une charge d'inculpation contre Azzato reste concevable. Mais ni elle ni la collaboration des autorités helvétiques ne garantissent la fermeture du site, qui pouvait déjà basculer sous un nouveau nom, sur de nouveaux serveurs, avec de nouveaux intermédiaires immatriculés à Chypre plutôt qu'à Zurich.

La clôture du site par les autorités suisses constituerait une rupture. La traite, l'exploitation ou les actes impliquant des mineurs sont strictement interdits et punis par la loi. En théorie, Berne possède l'arsenal légal. L'usage qu'elle en fera mesure la sincérité de son cadre réglementaire.

Une troisième trajectoire demeurerait moins probable mais tangible : que l'ARCOM, l'autorité française de régulation d'Internet, use de pouvoirs administratifs pour bloquer l'accès au site depuis la France. Cette mesure, jadis débattue lors de l'adoption de la loi sur la prostitution en 2016, avait été écartée au profit d'une action judiciaire. Le blocage administratif est redevenu sujet de débat ces dernières années, notamment pour la lutte antiterroriste. Appliquer cet outil aux sites pédocriminels buterait sur la même objection : il ne règle rien, il déplace le problème.

Azzato continuera. Sa plateforme se reconstituera. Les mineures continueront d'être emmenées d'hôtel en hôtel, pesées aux alentours de 40 kg, vendues en quelques secondes sur un écran. Le droit français crie. Les serveurs suisses restent froids.

CHRONOLOGIE DE L'IMPUNITÉ

Avril 2000 - David Azzato crée sa première agence d'escorts en Hongrie 2010-2011 - Création de Sexemodel; première condamnation en France pour proxénétisme aggravé 2011 - Refus de la Suisse d'exécuter le mandat d'arrêt international 2020-2025 - Passage sous le contrôle de structures-écrans suisses et chypriotes; croissance à plus de 20 millions d'euros annuels Septembre 2025 - Enquête de Mediapart révélant l'ampleur de l'empire 10 septembre 2026 - Ouverture d'une enquête par le parquet de Paris après saisine de la haute-commissaire à l'Enfance

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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