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Yémen : le camp est tombé, le ministre a été pris en otage, et personne à Riyad n’ose le dire

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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En moins de vingt-quatre heures, l'armée yéménite a perdu son verrou stratégique face à Bab el-Mandeb pendant que son propre camp se déchirait à Dhale autour d'un ministre séquestré

Le camp Khaled ben al-Walid est tombé, la route de Mokha s'est ouverte aux Houthis, un général est mort au front. Au même moment, à Dhale, des hommes en armes retenaient le ministre de la Défense en personne, non pas des Houthis mais des factions séparatistes du Sud exigeant la libération de son prédécesseur détenu en Arabie saoudite. Deux effondrements simultanés, un seul silence officiel.

Il y a deux jours à peine, les porte-voix de la coalition annonçaient le contrôle total du terrain. Mercredi 9 septembre 2026, cette version s'est effondrée en quelques heures, au sens propre du terme, sur la côte ouest du Yémen.

Le camp Khaled ben al-Walid, verrou militaire le plus important au sud de la côte occidentale, est passé sous contrôle houthi. Les convois du général de brigade Tarek Mohammed Abdallah Saleh ont quitté les lieux en abandonnant leur dernier bastion dans le sud de la côte ouest, direction Dhubab, à quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb.

La chute du verrou de Mokha

Des sources locales ont observé, dans les heures qui ont précédé la prise du camp, des convois militaires quitter Khaled ben al-Walid, considéré comme le camp le plus important et le plus vaste de la ville, emportant véhicules et équipements vers une destination inconnue.

Des plateformes proches d'Islah ont accusé Tarek de s'être arrangé pour la remise de cet important camp à ceux qu'elles décrivent comme les « Houthis ». L'aviation saoudienne, de son côté, a lancé plusieurs raids sur les abords de Mokha dans les heures qui ont suivi, alors que des informations faisaient état d'affrontements se rapprochant des lieux.

La chute du camp n'est pas restée un fait isolé. La perte de contrôle total sur le camp stratégique de Khaled ben al-Walid et sur le carrefour de Mokha, dans le gouvernorat de Taëz, a entraîné un retrait large et soudain des forces loyales à l'Arabie saoudite, celles de Tarek Saleh et les Brigades des Géants, de leurs positions sur le front de Hays, au sud du gouvernorat de Hodeïda, sous la pression de la crainte d'un siège militaire et de la coupure de la dernière ligne d'approvisionnement vers Hays.

Sur le terrain, la mort a précédé la débandade. Le général de brigade d'état-major Mohammed Saleh Maqsa, commandant de la 13e brigade des Gardiens de la République affiliée aux forces de Tarek Saleh sur la côte ouest, a été tué alors que les factions soutenues par l'Arabie saoudite subissaient des revers rapides, avec l'effondrement complet de la 13e brigade.

Ce n'est pas tout. L'Arabie saoudite aurait mené des frappes aériennes visant des combattants des Brigades Al-Amaliqa en train de se replier depuis Mokha, faisant des dizaines de morts et de blessés, sur ordre du commandant de la deuxième division Al-Amaliqa, Hamdi Choukri, après l'effondrement de ses forces et leur retrait rapide devant l'avancée des unités de Sanaa près de Mokha. Une armée qui bombarde ses propres soldats en fuite ne redoute pas seulement l'ennemi, elle redoute la panique qu'elle a elle-même déclenchée.

La ville de Mokha n'est pas un port parmi d'autres. Sa prise et le contrôle du littoral environnant donneraient aux Houthis une position renforcée à proximité d'une route maritime empruntée par une part significative du commerce mondial. C'est précisément ce qui explique que Riyad, Washington et Ankara suivent chaque mètre de recul avec la même nervosité.

Dhale, ce que le mot « ministre » ne dit pas

C'est ici que le récit officiel se fissure le plus nettement. Un ministre a bien été retenu par des hommes armés à Dhale. Mais ce n'était ni un vice-ministre, ni une opération houthie.

Nos recoupements établissent qu'il s'agit du ministre de la Défense en personne, Taher al-Aqili, en fonction depuis février 2026. Les factions du Conseil de transition du Sud, soutenues par les Émirats arabes unis, ont visé mercredi le convoi de Taher al-Aqili, ministre de la Défense du gouvernement soutenu par l'Arabie saoudite, alors qu'il se rendait dans des camps militaires des forces soutenues par Riyad dans la région.

Les sources locales rapportent que les factions du Conseil de transition ont utilisé des armes légères et lourdes ainsi que des drones durant l'attaque, désactivant un véhicule du convoi et provoquant la détention de plusieurs officiers et membres de son escorte. Le convoi du ministre s'est réfugié à l'intérieur du camp militaire « Abboud », qui a ensuite été assiégé par les factions.

Ce qui suit est le cœur du non-dit. Les forces du Conseil de transition ont exigé la reddition d'al-Aqili en échange de la libération de l'ancien ministre de la Défense Mohsen al-Daeri, actuellement détenu en Arabie saoudite. Une médiation tribale a finalement permis de lever le siège, al-Aqili obtenant la possibilité de quitter les lieux à la condition de renoncer à toute future visite à Dhale afin d'éviter un conflit armé dans le gouvernorat.

Le texte diffusé par les canaux officiels reste, lui, résolument flou. Il évoque simplement un blocage de route et un siège ayant dégénéré en affrontements entre la délégation d'escorte du ministre et des hommes armés présentés comme proches du Conseil de transition dissous, sans jamais nommer la revendication réelle des assaillants ni l'existence d'un détenu politique yéménite entre les mains du royaume saoudien.

Pourquoi ce silence sur al-Daeri ? Parce que sa détention raconte une histoire que ni Riyad ni Aden n'ont intérêt à éclairer. Al-Daeri avait été démis de ses fonctions de ministre de la Défense et mis à la retraite le 8 janvier 2026, un mois après que le Conseil de transition du Sud avait capturé la majeure partie du territoire contrôlé par le gouvernement yéménite, et quelques jours après que ce territoire avait été repris lors d'une contre-offensive soutenue par l'Arabie saoudite. Autrement dit, l'homme que le Conseil de transition réclame aujourd'hui a payé de son poste l'effondrement militaire de décembre 2025, avant de disparaître dans un lieu de détention saoudien dont la nature exacte, judiciaire, punitive ou simplement dissuasive, n'a fait l'objet d'aucune précision publique.

Ce que cet épisode révèle dépasse largement l'incident de sécurité. Pendant que la coalition anti-houthie perd du terrain sur la côte ouest, elle se fracture de l'intérieur sur une rancune vieille de neuf mois. Le front ne cède pas seulement devant l'ennemi déclaré, il se fissure sous le poids de ses propres querelles de pouvoir.

« Un ministre assiégé par ses propres alliés au moment même où le front cède face à l'ennemi commun, voilà ce que le communiqué officiel ne dit pas »

Le calcul saoudien derrière le silence

Le royaume, confronté à cette double déroute, a choisi la rhétorique la plus classique, celle du droit international. Le porte-parole de la coalition, le général de brigade Turki al-Maliki, a déclaré que les attaques houthies avaient frappé des sites civils et économiques dans les provinces d'Abha, Khamis Mushait, Jizan et Najran, sans jamais mentionner publiquement l'effondrement en cours à Mokha ni l'incident de Dhale.

Cette communication sélective s'inscrit dans une stratégie plus large que des sources militaires yéménites elles-mêmes attribuent à Riyad. La thèse, documentée par L'Appel depuis le début de la semaine, veut que l'Arabie saoudite prépare une bataille bien plus vaste que la reconquête de Mokha, celle du contrôle total de Bab el-Mandeb, et qu'elle a besoin, pour la justifier devant sa propre opinion et devant ses partenaires internationaux, d'un prétexte irréfutable.

Livrer Mokha aux Houthis pour mieux justifier ensuite sa reconquête reproduit exactement le schéma déjà observé début septembre à Sanaa, où l'offensive gouvernementale avait été présentée comme une réponse à une agression houthie après la rupture de la trêve de 2022. Le procédé se répète, cette fois sur la côte, avec les mêmes ingrédients, un recul soudain suivi d'un appel à la légitime défense.

Ce que confirme, sans le vouloir, le communiqué même de la coalition. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, lors d'entretiens avec son homologue saoudien le prince Faisal ben Farhan, a jugé les attaques houthies contre-productives et nuisibles à l'économie mondiale, tandis que le ministre saoudien affirmait depuis Moscou que le royaume ne renoncerait pas à se défendre, à protéger ses intérêts et à soutenir les mesures garantissant la sécurité et la stabilité du Yémen. Cette double conversation, tenue à Moscou au moment même où brûlent les installations d'Aramco, n'est pas un hasard de calendrier, c'est un exercice d'équilibriste diplomatique pendant que le terrain, lui, glisse.

Ankara et Islamabad, le pacte qui refuse de s'engager au sol

Le pacte de défense mutuelle de La Mecque, signé le 7 août entre l'Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie, subit ici son premier test réel. Et ce test révèle ses limites plus que sa puissance.

Le 8 septembre 2026, le ministère turc des Affaires étrangères a condamné dans les termes les plus fermes les récentes attaques menées par les Houthis contre l'Arabie saoudite, jugeant qu'elles méprisaient la sécurité des civils et attisaient les tensions dans la région. La Turquie a également condamné le ciblage continu des navires commerciaux en mer Rouge et la menace que ces attaques font peser sur la sécurité, la sûreté et la liberté de la navigation maritime internationale.

Mais condamner n'est pas s'engager. Cette déclaration ne ressemble en rien à une Turquie prête à rejoindre l'Arabie saoudite dans des frappes contre le groupe. Le constat vaut tout autant pour le Pakistan. Des responsables saoudiens ont tenu une réunion à Riyad avec de hauts représentants militaires pakistanais et turcs pour coordonner une réponse à l'escalade liée aux attaques houthies, les trois pays convenant que leurs forces n'entreraient pas en territoire yéménite et que toute riposte éventuelle serait lancée depuis le territoire saoudien. Aucune décision n'a encore été prise concernant la participation du Pakistan à d'éventuelles frappes de représailles, l'accord militaire entre Islamabad et Riyad demeurant de nature défensive et limité à la protection du territoire saoudien.

Le ministre pakistanais de la Défense a certes agité la menace d'une activation du pacte. Il a affirmé qu'en cas d'agression non provoquée ou de débordement du conflit yéménite vers l'Arabie saoudite, l'accord de La Mecque deviendrait assurément opérationnel. Mais un diplomate régional cité par Reuters resitue cette posture dans son juste registre. Islamabad chercherait avant tout à retenir les Houthis avant que l'escalade n'atteigne un point où Riyad pourrait pousser le Pakistan à jouer un rôle plus actif dans sa défense, un responsable pakistanais confiant espérer que la situation n'oblige pas son pays à intervenir concrètement.

Ce que révèle ce luxe de précautions verbales. Un pacte présenté en août comme une garantie de dissuasion collective se transforme, à l'épreuve du feu, en club de communiqués de solidarité. La puissance de frappe promise à Riyad reste, pour l'instant, purement rhétorique.

Washington choisit son camp sans se déployer

L'ambassade des États-Unis à Sanaa n'a pas cette pudeur diplomatique. Elle a affirmé que le gouvernement yéménite disposait du plein droit de défendre son peuple et de mettre fin à la capacité des Houthis à pratiquer le terrorisme, ajoutant que le royaume d'Arabie saoudite disposait de la même manière du droit de défendre son territoire et ses citoyens ainsi que de soutenir le gouvernement yéménite légitime dans ses efforts visant à mettre fin au terrorisme houthi.

Cette prise de position n'est pas isolée. Elle s'inscrit dans la continuité des déclarations du secrétaire d'État Marco Rubio, qui a jugé l'Iran clairement impliqué dans certaines de ces attaques, décrivant les Houthis comme des agents et des mandataires des Iraniens à bien des égards. Or deux sources iraniennes citées par la presse anglo-saxonne affirment que Téhéran aurait explicitement demandé aux Houthis de frapper l'Arabie saoudite, en promettant financement et armement supplémentaires, tandis que plusieurs commandants des Gardiens de la révolution islamique se seraient rendus au Yémen pour aider à coordonner les attaques.

Washington choisit donc son camp par la parole, sans jamais évoquer un déploiement, une garantie de sécurité concrète ou une aide militaire directe. C'est une bénédiction rhétorique à moindre coût, qui laisse à Riyad et à ses supplétifs yéménites la charge entière du sang versé.

Ce que l'écart entre discours et réalité dessine

Il existe désormais un fossé qui sépare les proclamations et le terrain. Les accords de sécurité chiffrés en milliards de dollars, le pacte de La Mecque signé en fanfare le 7 août, les condamnations en cascade venues de Turquie, du Pakistan, de l'Union européenne et des Émirats arabes unis n'ont empêché ni la chute de Khaled ben al-Walid, ni la séquestration du ministre de la Défense par ses propres alliés du Sud.

La lecture la plus probable de ces événements superposés est la suivante. Riyad cherche depuis des semaines un motif suffisamment solide pour justifier une intervention directe visant le contrôle intégral de Bab el-Mandeb, et le recul organisé ou toléré des forces de Tarek Saleh à Mokha lui fournit précisément ce motif, sur le modèle déjà éprouvé début septembre à Sanaa.

Simultanément, le royaume découvre que son dispositif d'alliés locaux se fissure de l'intérieur, la crise de Dhale démontrant que le Conseil de transition du Sud n'a jamais accepté la mise à l'écart de Mohsen al-Daeri et se sert de l'affaiblissement momentané du gouvernement pour arracher sa libération. Ces deux dynamiques, l'une militaire face aux Houthis, l'autre politique au sein même du camp anti-houthi, se nourrissent l'une l'autre et affaiblissent d'autant la capacité de Riyad à présenter une coalition unie face à l'opinion internationale.

Les lignes de fracture à surveiller dans les prochains jours

Le scénario le plus probable reste celui d'une consolidation houthie rapide sur Mokha, suivie dans les prochaines semaines d'une opération saoudienne présentée comme une réponse défensive et non comme une offensive préméditée, afin de préserver l'image du royaume tout en avançant vers le contrôle du détroit. L'indicateur à surveiller sera la nature exacte des futures frappes saoudiennes sur la côte ouest, ciblées sur des positions logistiques précises plutôt que sur un simple soutien aérien aux forces en déroute.

Une deuxième trajectoire, plausible mais plus incertaine, verrait le Conseil de transition du Sud exploiter la faiblesse actuelle du gouvernement pour arracher non seulement la libération de Mohsen al-Daeri mais des concessions politiques plus larges sur l'autonomie du Sud, rouvrant une crise institutionnelle parallèle à la guerre contre les Houthis. Le signal à observer sera le sort réservé à al-Daeri dans les prochains jours et la tenue ou non d'une nouvelle médiation formelle entre Aden et le Conseil de transition.

Une troisième issue, moins probable à court terme, tiendrait à une activation effective du pacte de La Mecque au-delà des simples déclarations, si une frappe houthie venait à toucher directement des intérêts pakistanais ou turcs identifiables sur le sol saoudien. Rien dans les prises de position actuelles d'Ankara et d'Islamabad, toutes deux limitées à la condamnation verbale et à une posture strictement défensive, ne permet aujourd'hui de l'anticiper sérieusement.

LES FAITS VERIFIES A CETTE HEURE

Le camp Khaled ben al-Walid et le carrefour de Mokha sont passés sous contrôle des forces de Sanaa le 9 et le 10 septembre 2026, provoquant un retrait des forces de Tarek Saleh du front de Hays Le général Mohammed Saleh Maqsa, commandant de la 13e brigade des Gardiens de la République, a été tué au combat sur la côte ouest Le ministre yéménite de la Défense, Taher al-Aqili, a été assiégé le 9 septembre à Dhale par des factions du Conseil de transition du Sud exigeant la libération de son prédécesseur Mohsen al-Daeri, détenu en Arabie saoudite, et non par des combattants houthis Le Pakistan et la Turquie ont réaffirmé le 8 septembre leur solidarité avec Riyad tout en excluant tout déploiement de troupes sur le sol yéménite

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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