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Industrie française : les usines ferment plus vite qu’elles ne renaissent

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Depuis septembre 2024, le pays ferme davantage d'usines qu'il n'en ouvre. Cette hémorragie révèle deux trajectoires industrielles radicalement opposées, où quelques secteurs explosent tandis que les industries traditionnelles s'effondrent.

Un paradoxe traverse l'industrie française en 2026. D'un côté, le gouvernement crie victoire avec des investissements étrangers massifs et l'émergence de champions technologiques. De l'autre, le solde réel des fermetures et ouvertures d'usines demeure systématiquement négatif pour la première fois en dix ans. Cette fracture révèle une réalité bien plus complexe qu'une simple stagnation : la France ne rajeunit pas son appareil productif, elle le remplace - et tout le monde ne bénéficie pas de ce changement.

La France a perdu 63 usines au cours de l'année 2025 : 116 ouvertures ont été annoncées, contre 179 fermetures. Le solde net replonge en territoire négatif fin 2024 (-15) et s'enfonce en 2025 (-63), marquant un retournement de tendance brutal après ce qui semblait être une embellie. Pour le premier semestre 2026, le bulletin de santé de l'industrie française reste critique : 91 fermetures contre 51 ouvertures.

Or, le diagnostic officiel raconte une autre histoire. Selon Trendeo, 125 millions d'euros d'investissements ont été annoncés en 2025 dans le pays, soit 2 fois plus que l'année précédente, les data centers représentant à eux seuls 67 milliards d'euros. Les gouvernements successifs brandissent ces chiffres comme preuve que la réindustrialisation marche. Le malaise provient d'ailleurs : ces deux narrations sont toutes les deux vraies, et cette cohabitation révèle une France industrielle fracturée.

Deux France, deux destins

L'industrie verte compte le plus grand nombre d'ouvertures nettes (26), suivie de la défense, de l'aéronautique et du spatial (19) et de l'électronique (12), en lien avec la politique de soutien menée sur ces filières. A l'inverse, certains secteurs accusent un déclin structurel depuis 2009, comme l'alimentaire (-30 en 2025), la métallurgie (-22), l'automobile (-30), la chimie ou les matériaux de construction (-11), pour qui la courbe ne s'est jamais redressée, même pendant la période faste 2021-2022.

L'industrie agroalimentaire arrive ainsi cette année en tête pour le nombre de sites menacés, avec 16 usines concernées. Parmi les fermetures de sites industriels annoncées au premier semestre 2025 : la marque textile marseillaise Kaporal (280 emplois), le site isérois de Photowatt, l'une des dernières usines de panneaux solaires de France (162 emplois) ; le site sarthois Ouest Injection, à Mamers, du plasturgiste Plastivaloire (96 emplois), le site d'embouteillage de Saint-Priest, dans le Rhône, du négociant bordelais Castel (96 salariés), ou encore le site de Messei, dans l'Orne, de l'équipementier automobile Forvia (109 salariés).

Entre les fermetures et les ouvertures, le diagnostic qui s'impose est brutal : la France peaufine un modèle de destruction créatrice, mais le créatif n'arrive pas à la cheville du destructeur. Les fermetures touchent en priorité des secteurs plus traditionnels, notamment le textile et la sidérurgie, souvent portés par des PME et des entreprises de taille intermédiaire plus vulnérables aux chocs de compétitivité. Les nouveaux champions sortent des laboratoires des start-up et des plans publics. Les anciens rois du chemin quittent l'arène sans que nul n'en parle - c'est la géographie qui change, pas l'emploi.

Le coût de l'électricité étouffe l'industrie française

Le prix de l'énergie expose le cœur d'une économie française prise au piège. Sur le marché de gros (EPEX Spot), le MWh tourne autour de 128,19 euros/MWh HT en septembre 2026, tandis qu'en Amérique du Nord, les industriels s'approvisionnent à des tarifs sans commune mesure. Cette comparaison n'est pas anodine : elle explique pourquoi les usines ferment, même quand elles restent techniquement compétitives sur tous les autres critères.

L'absurde porte un nom : l'accès au marché électrique européen où les prix sont fixés à la marge par les productions les plus chères. Pour les industriels non couverts par un contrat d'accès à la production nucléaire, dès 2026, 100 % de l'électricité sera achetée sur les marchés, sans filet de prix régulé à 42 euros/MWh comme sous l'ARENH. Les grandes entreprises échappent au sort des PME. Les grands consommateurs bénéficient d'un coût stabilisé autour de 65-70 euros/MWh, tandis que les autres restent soumis au marché.

Avec très peu de marges, les entreprises ont du mal à absorber les crises qui se succèdent. Elles font face à la hausse des prix de l'énergie et des matières premières, mais ne peuvent pas forcément répercuter ces coûts en raison de la guerre des prix dans la grande distribution, qui vise à atténuer les effets de l'inflation pour le consommateur. C'est la mécanique qui étouffe les PME françaises : coincées entre des coûts d'énergie qui détériorent leur compétitivité et une impossibilité de les répercuter sur les prix de vente.

La cicatrice de l'instabilité politique

La France traverse une panne de la réindustrialisation depuis la dissolution. Le solde net replonge en territoire négatif fin 2024 (-15) et s'enfonce en 2025 (-63). Ce retournement coïncide avec l'incertitude politique qui a suivi l'été 2024. L'écart entre les ouvertures et les fermetures d'usines a significativement augmenté à partir du mois de septembre 2025, marqué par la fin de l'ère Bayrou en tant que Premier ministre et l'éphémère gouvernement Lecornu I.

Les décisions d'implantation industrielle se nouent sur cinq à dix ans. Six mois d'instabilité gouvernementale suffisent pour que les grands groupes mettent leurs projets français en suspension. Les investisseurs étrangers attendent un signal stable, une vision claire des réglementations futures, des trajectoires d'aide publique prévisibles. Rien de cela n'a été garanti après septembre 2024. Le flou politique tue plus sûrement que le prix du pétrole.

La start-up verte sauve ce qui peut se sauver

Une lueur subsiste. Depuis 2019, plus de 3 milliards d'euros ont été investis par l'État via les projets importants d'intérêt européen commun (PIIEC) et France 2030. La feuille de route vise à structurer et développer une filière industrielle compétitive en France et en Europe, autour de trois priorités dont le déploiement des gigafactories pour atteindre 100 à 120 GWh de capacité de production d'ici 2030.

La région des Hauts-de-France, surnommée la « Vallée de la Batterie », se distingue particulièrement, mais d'autres régions comme le Rhône ou les Bouches-du-Rhône accueillent également des projets ambitieux. Le 11 décembre 2025, Verkor a inauguré sa gigafactory de batteries à Bourbourg, près de Dunkerque, marquant l'entrée en phase industrielle d'un projet stratégique pour la transition vers la mobilité électrique.

Ce sauvetage par les start-up n'annule pas le désastre. Pour les PME, ETI et grands groupes industriels français réunis, le solde net d'ouvertures et de fermetures de sites est proche de zéro au premier semestre 2026 : les champions de demain ne créent pas assez d'emplois pour compenser la destruction systématique des emplois d'hier.

Le diagnostic qu'on ne dit pas

Au premier trimestre 2026, la sinistralité atteint un niveau record avec 71 100 défaillances sur 12 mois glissants, tandis que 75 350 emplois sont menacés. Parmi ces grandes défaillances, l'industrie manufacturière et le secteur social sont surreprésentés, concentrant respectivement 21 % et 12 % des ouvertures. Voilà les chiffres que les sommets Choose France ne lisent jamais à haute voix.

Depuis octobre 2024, les fermetures de sites sont à nouveau plus nombreuses que les ouvertures. L'on apprend la vente à des investisseurs étrangers d'activités essentielles aux besoins de la population ou l'abandon de projets pourtant activement encouragés par l'État. Les secteurs historiques (transport, chimique, mécanique, métallurgie) connaissent des difficultés en lien avec la crise de l'énergie, le climat géopolitique instable et la dégradation du contexte international.

Le temps perdu ne se rattrape pas. La France a délocalisé pendant cinquante ans. Elle construisait, ailleurs, l'industrie que d'autres achètent aujourd'hui. Elle essaie de revenir en arrière quand le marché mondial s'accélère. Entre 2000 et 2025, la croissance du PIB par habitant en France n'a atteint que 63% de la moyenne des pays de l'Union européenne.

Les trajectoires de l'industrie française jusqu'à 2028

La trajectoire la plus probable révèle une accélération du clivage. L'industrie verte, la défense, l'aéronautique et le spatial continueront d'attirer capitaux et main-d'œuvre qualifiée, soutenus par France 2030. Parallèlement, l'agroalimentaire, le textile, la chimie lourde et la métallurgie verront leurs fermetures se multiplier, créant des déserts territoriaux tout en générant une concentration de l'emploi qualifié dans trois ou quatre régions. Les signaux à surveiller seront la trajectoire des investissements dans les gigafactories de batteries jusqu'en 2027 et le nombre de fermetures annoncées dans l'agroalimentaire avant l'été 2026.

Une issue moins probable mais plausible verrait une stagnation prolongée en cas de non-renouvellement des financements France 2030. Si les crédits territorialisés continuent de reculer au-delà de 2026 et si l'instabilité politique s'aggrave, les start-up en levée de fonds préféreront relocaliser en Allemagne ou aux Pays-Bas, où la fiscalité énergétique est déjà plus favorable. Le signal à observer sera la composition des investissements étrangers annoncés au sommet Choose France 2027 : si les annonces deviennent qualitativement plus faibles, l'hémorragie s'accélérera.

Une dernière perspective, très improbable, tiendrait à un redressement par choc externe. Une crise du ravitaillement énergétique européen, une escalade commerciale avec la Chine, ou une refonte des règles du marché électrique européen pourrait brutalement rendre les usines françaises compétitives comparativement. Mais cela suppose que les pouvoirs publics acceptent de briser le consensus européen autour du marché électrique unifié et consentent à une inflation temporaire. Rien ne suggère que cette option soit envisagée, tant à Bruxelles qu'à Paris.

Ce qui se joue réellement ici est une bifurcation silencieuse. La France construit demain, mais elle détruit aujourd'hui. Et les deux mondes - celui des batteries et du spatial, celui des usines fermées et des PME en redressement - ne parleront jamais la même langue.

GEOGRAPHIE DE LA DESINDUSTRIALISATION

Seules deux régions ont bénéficié de davantage d'annonces d'ouvertures que de fermetures d'usines : l'Occitanie, portée par le spatial et l'aéronautique, et la région PACA, qui profite de la reconversion en cours de Fos-sur-Mer dans l'énergie durable.

L'alimentaire affiche -30 sites en 2025, la métallurgie -22, l'automobile -30, la chimie ou les matériaux de construction -11, secteurs pour qui la courbe ne s'est jamais redressée, même pendant la période faste 2021-2022.

Depuis 2017, la France affiche un solde net positif d'environ 130 000 emplois créés dans l'industrie, porté par un solde cumulé de 400 usines ouvertes sur la période.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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