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Trois incendies, une seule maison : pourquoi les partis radicaux et les terroristes rivalisent-ils dans la fabrication de la mort en France et en Europe ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Ce que la mort d'un militant identitaire à Lyon, un colis piégé dans l'Allier et trois garçons écroués en Essonne disent de la violence politique française à quinze mois de la présidentielle

Ultradroite, ultragauche, réseaux jihadistes, entrisme frériste. Le pouvoir a pris l'habitude de nommer ces menaces dans la même phrase, comme si elles formaient un bloc. La grammaire de leurs violences est en effet troublante de ressemblance. Leur comptabilité macabre, elle, ne l'est pas. Décryptage d'une symétrie fabriquée et d'un danger, lui, parfaitement réel.

Une rue en pente du cinquième arrondissement lyonnais, un soir d'hiver, le bruit sourd de coups portés sur un corps déjà à terre. Deux jours plus tard, le 14 février 2026, un traumatisme crânien emporte un étudiant de 23 ans.

Quentin Deranque, militant d'extrême droite radicale, catholique traditionaliste, meurt après avoir été frappé au sol par des militants antifascistes, en marge d'un happening du collectif Némésis destiné à perturber une conférence de l'eurodéputée insoumise Rima Hassan à l'Institut d'études politiques de Lyon.

Une semaine plus tard, la même ville rend son verdict de rue. Plus de trois mille personnes défilent derrière ses portraits, réclamant « justice » pour leur camarade, et la préfecture du Rhône annonce saisir la justice pour des saluts nazis et des insultes racistes et homophobes relevés durant la marche. Six hommes ont été inculpés d'homicide volontaire, un assistant du député insoumis Raphaël Arnault de complicité.

La France politique tient là son affaire de sang, celle qui manquait au récit de la guerre civile larvée.

La grammaire commune, et ce qu'elle ne prouve pas

Les trois mouvances partagent une syntaxe. Elles désignent un ennemi intérieur, elles produisent des martyrs, elles recrutent en ligne des garçons de moins de vingt-cinq ans, elles frappent vite et anonymement, elles savent exactement quand ne pas revendiquer.

Le renseignement le dit depuis des années dans un vocabulaire prudent. La note du Centre de recherche de la gendarmerie nationale publiée en janvier 2026 par le capitaine Alexandre Rodde décrit le même mouvement de fond dans les trois familles, la fragmentation, l'autonomisation, l'individu qui s'auto-affilie à une cause sans jamais rencontrer d'organisation.

Le procureur national antiterroriste Olivier Christen le formule à son tour pour le jihadisme, la très grande majorité des procédures ouvertes en 2025 concerne des actions violentes préparées depuis le territoire français par des individus sans lien direct avec les organisations terroristes, inspirés par la propagande en ligne.

Ce que cette ressemblance formelle ne dit pas, en revanche, c'est l'équivalence. Et c'est précisément là que le discours public dérape.

Les morts ne se répartissent pas également

En 2025, la mouvance jihadiste a tué. Trois attaques, deux morts, neuf blessés selon le décompte de la gendarmerie, dont l'attaque du marché de Mulhouse en février et l'assassinat en direct de l'influenceur chrétien Ashur Sarnaya à Lyon en septembre.

L'ultradroite a tué aussi. Un voisin tunisien de 46 ans abattu à Puget-sur-Argens le 31 mai 2025 par un homme qui avait mis en ligne ses appels au meurtre racial. Le parquet antiterroriste parle d'une année marquée par un nombre d'enquêtes inédit depuis 2012 sur ce champ, avec trois attentats déjoués et cette attaque mortelle.

L'ultragauche, elle, n'a tué personne. Elle a saboté, incendié, agressé, plastiqué une agence d'assurance à Montluçon en blessant un homme de 34 ans, privé cent soixante mille foyers d'électricité pendant le Festival de Cannes, immobilisé des trains dans la Drôme.

C'est une différence de nature, pas de degré. Le Pnat recense depuis 2019 treize procédures jugées relevant de l'ultradroite radicale violente, concernant soixante-quatre personnes, des chiffres qu'il qualifie lui-même de sans commune mesure avec ceux de l'ultragauche.

« La recrudescence du contentieux de l'ultradroite radicale violente mérite d'être soulignée »

Olivier Christen, procureur national antiterroriste, synthèse 2025 L'échelle européenne confirme l'asymétrie et la complique. Europol a recensé cinquante-huit attaques dans l'Union en 2024, dont vingt-quatre jihadistes, vingt et une d'ultragauche ou anarchistes et une seule d'extrême droite, le jihadisme restant de loin le plus meurtrier avec cinq tués et dix-huit blessés.

Mais les arrestations racontent l'inverse du nombre d'attaques. Sur quatre cent quarante-neuf interpellations, deux cent quatre-vingt-neuf visent le jihadisme, quarante-sept l'extrême droite, vingt-huit l'ultragauche et l'anarchisme.

Traduction opérationnelle. L'ultragauche multiplie les actions de faible intensité qui n'entrent presque jamais dans la qualification terroriste. Le jihadisme et l'ultradroite préparent des actes qui, eux, y entrent. Les accélérants d'incendie ont servi dans quinze attaques, dont onze imputées à l'ultragauche. On brûle des biens d'un côté, on vise des corps de l'autre.

Un rapport militant, et ce qu'il trahit de son propre camp

Un document circule depuis le début de l'année, signé d'un « Observatoire des violences politiques ». Il recense 291 méfaits d'extrême gauche en 2025, ramenés à 250 après retrait des doublons et 233 après exclusion des actes non revendiqués, contre 173 l'année précédente.

Le chiffre mérite d'être regardé, puis retourné. La note de la gendarmerie, qui travaille sur les revendications publiques de la mouvance, en compte cent vingt pour la même année dans cinquante et un départements. L'écart n'est pas une contradiction, c'est un choix de périmètre, tags et blocages d'un côté, sabotages revendiqués de l'autre.

Le texte l'admet d'ailleurs lui-même, il n'est pas exhaustif et repose sur une veille de presse. Ce qui est méthodologiquement honnête. Ce qui l'est moins, c'est l'interprétation qui le referme, une extrême gauche comparée à un « chien enragé qui est sur le point de se faire piquer ».

Et ce qui manque saute aux yeux. Aucune ligne sur Puget-sur-Argens. Aucune sur les mosquées de Roussillon et d'Uzès. Aucune sur la tombe de Robert Badinter profanée par un militant royaliste après son entrée au Panthéon. Un observatoire des violences politiques qui n'observe qu'une moitié du spectre ne produit pas une statistique, il produit un argument de campagne.

L'argument est efficace parce qu'il repose sur des faits réels. Les agressions existent, une lycéenne militante du Rassemblement national rouée de coups à Villejuif en mars 2025, trois militants blessés près de Nantes en novembre. Nier cette violence serait aussi malhonnête que de l'ériger en menace principale.

L'entrisme n'est pas un attentat, et le confondre est un acte politique

Le 21 mai 2025, un conseil de défense examine un rapport de soixante-treize pages sur les Frères musulmans. Le ministre de l'Intérieur d'alors, Bruno Retailleau, y voit une « menace pour la République et notre cohésion nationale ». Le document évalue à cent trente-neuf, sur environ deux mille huit cents, le nombre de lieux de culte affiliés à la mouvance, soit près de sept pour cent.

Sept pour cent. Le chiffre, martelé comme une alarme, décrit un phénomène minoritaire dont le rapport lui-même reconnaît qu'il ne recourt pas à l'action violente. Sa conclusion parle d'une diffusion par le bas susceptible d'accréditer, à moyen terme, l'avènement de territoires confisqués.

Nous sommes donc face à deux objets radicalement distincts. D'un côté une stratégie d'influence associative, cultuelle et scolaire, condamnable politiquement, contestable juridiquement, mais qui ne tue personne. De l'autre des garçons qui préparent des attaques.

Trois Français de 18 à 26 ans ont été mis en examen et écroués le 5 septembre 2026 pour association de malfaiteurs terroriste, identifiés par le Pnat au sein d'un groupe WhatsApp baptisé « les soldats d'Allah », interpellés en Essonne et en Indre-et-Loire, soupçonnés d'un projet d'action violente visant la communauté juive et d'un départ vers l'État islamique en Afrique. L'enquête préliminaire avait été ouverte le 3 juillet 2026.

Voilà le jihadisme réel. Un fil de discussion, trois majeurs, une cible confessionnelle, aucune structure. L'un d'eux était en lien avec une Américaine de 35 ans, Jessica Bowie, soupçonnée d'avoir projeté une attaque contre le Capitole et interpellée par le FBI en août 2026. L'internationale du jihad tient désormais dans un groupe de messagerie.

Que la loi confonde les deux réalités n'a rien d'un accident. La proposition de loi contre l'entrisme islamiste, déposée par Bruno Retailleau le 16 mars 2026, a été adoptée au Sénat le 5 mai par 208 voix contre 124. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez annonçait en parallèle son propre projet de loi, après avoir vu son interdiction du rassemblement du Bourget contredite in extremis par le tribunal administratif.

Le calcul du calendrier est lisible. L'Élysée avait explicitement lié, dès mai 2025, la sensibilisation du grand public et des élus locaux à l'échéance des municipales. La gauche insoumise a répliqué en citant le sociologue Franck Frégosi, pour qui « il n'y a pas d'agenda caché pour instaurer un califat en Europe ». Les deux camps ont raison sur un point et tort sur l'autre. L'entrisme existe. Il n'est pas le terrorisme.

La montée des extrêmes fait-elle monter le jihad ? Non. Elle le nourrit.

C'est la question qui traverse tous les dîners français depuis mars 2026. Le Rassemblement national dirige désormais cinquante-sept mairies de plus de 3 500 habitants, quarante-huit de plus qu'en 2020, l'extrême droite dans son ensemble en contrôle soixante-trois, et le parti passe de 827 à 3 121 conseillers municipaux. Nice, cinquième ville de France, est tombée dans l'escarcelle d'Éric Ciotti. À dix mois du scrutin présidentiel, le candidat du RN reste largement en tête, entre 33 et 35 pour cent selon les hypothèses.

Un baromètre Odoxa de mai 2026 donnait même Jordan Bardella vainqueur d'un second tour face à Édouard Philippe, à 52 contre 48.

Aucune donnée, nulle part, n'établit qu'une popularité électorale du jihadisme progresserait parallèlement. Le jihadisme n'a pas d'électorat, il n'en cherche pas, il n'en a jamais eu. Poser l'équation en ces termes, c'est déjà accepter le cadre de ceux qui en profitent.

Le lien réel est ailleurs, et il est plus inquiétant que la fausse corrélation. Les actes antimusulmans recensés par le ministère de l'Intérieur ont bondi de 88 pour cent en 2025, à 326 faits, avec une hausse de 151 pour cent des atteintes aux personnes. Les actes antisémites reculent de 16 pour cent, à 1 320, tout en restant à un niveau historiquement élevé. L'année a été marquée par l'assassinat d'Aboubakar Cissé dans le Gard et celui d'Hichem Miraoui dans le Var.

Chacun de ces meurtres est un argument offert à la propagande d'en face. C'est ainsi que fonctionne la boucle, non par transfert de popularité, mais par alimentation réciproque des récits de victimisation.

L'État arbitre, ou l'État joueur

Le 12 juin 2025, un même conseil des ministres prononce deux dissolutions, celle du groupuscule d'extrême droite Lyon Populaire et celle de la Jeune Garde antifasciste. La symétrie est parfaite. Elle est aussi une mise en scène.

Le Conseil d'État a rejeté le 30 avril 2026 le recours de la Jeune Garde, jugeant la dissolution « adaptée, nécessaire et proportionnée » à la gravité des atteintes à l'ordre public, le rapporteur public estimant que le mouvement s'était rapproché d'un comportement de milice. La même juridiction avait pourtant suspendu la dissolution du groupe rennais Défense collective, faute d'éléments suffisants.

Le juge administratif fait donc son travail, au cas par cas. Le pouvoir politique, lui, fait le sien, qui consiste à afficher l'équilibre. À Lyon, le maire écologiste Grégory Doucet plaidait pour l'interdiction de la marche du 21 février, Laurent Nuñez a arbitré en faveur de la liberté d'expression après avoir pesé le risque de troubles. Une seule interpellation, en queue de cortège, pour port d'un couteau et d'un marteau.

Ce que l'État ne dit pas, c'est que ses instruments sont calibrés pour les groupes, alors que la menace s'est individualisée. Dissoudre un collectif structuré est simple. Détecter un garçon de dix-neuf ans radicalisé en six semaines sur un serveur privé ne l'est pas.

Les chiffres du renseignement le confirment sans le formuler. Seize projets d'attentats ont été déjoués par la DGSI depuis 2024, dont sept sur la seule année 2025, alors que les attentats ont tué 275 personnes en France depuis 2012. Le succès défensif est réel. Il ne dit rien de la fatigue du dispositif.

La violence de basse intensité s'installe durablement dans la campagne présidentielle

Premier scénario, le plus probable. La violence de basse intensité s'installe comme régime permanent de la campagne présidentielle, sabotages ferroviaires et électriques au printemps, affrontements de cortèges dans les métropoles, agressions ciblées de militants des deux bords. Les indicateurs sont là, la reprise des chantiers contestés, l'absence de structure de commandement à démanteler, la porosité entre groupes dissous et collectifs reconstitués sous d'autres noms. Le signal à surveiller est simple, l'apparition de blessés graves lors d'un premier tour de scrutin.

Deuxième scénario, hautement plausible et déjà partiellement réalisé. Une attaque jihadiste aboutie contre un lieu de culte juif ou chrétien, portée par un individu isolé de moins de vingt-cinq ans, sans passé opérationnel. Les procédures ouvertes en 2025 et 2026 dessinent ce profil avec une constance clinique. L'indicateur à suivre est le rythme des interpellations mensuelles, qui n'a pas faibli depuis dix-huit mois.

Troisième scénario. Une riposte d'ultradroite après un nouveau mort dans son camp, prenant la forme d'un homicide raciste requalifié en terrorisme. Puget-sur-Argens a établi le précédent judiciaire, la mort de Quentin Deranque a fourni le martyr, la marche lyonnaise a montré la capacité de mobilisation. Le signal à guetter est la reconstitution en ligne de réseaux accélérationnistes autour de cette figure.

Quatrième scénario, le moins probable à ce stade. Le basculement d'une fraction anarcho-autonome vers l'action armée clandestine. Rien dans les dossiers judiciaires en cours n'indique une acquisition d'armes létales ni une doctrine du meurtre politique. Le colis piégé de Montluçon reste, à ce jour, l'exception qui interroge.

Notre lecture

La lecture la plus probable est la suivante. La France n'affronte pas trois menaces équivalentes mais une seule dynamique, la conviction croissante, dans des franges minoritaires mais actives de chaque camp, que l'État n'arbitre plus rien et qu'il faut donc s'armer moralement contre son voisin.

Le récit de la « menace triple », lui, n'est pas neutre. Il sert un camp précis, celui qui a besoin de placer le voile, le sabotage d'une caténaire et l'égorgement d'un chrétien sur la même ligne comptable. Les municipales de mars ont déjà montré la porosité croissante entre l'électorat de la droite traditionnelle et celui de l'extrême droite, et une recomposition rapide à un an de la présidentielle.

Le danger, lui, est parfaitement réel et parfaitement asymétrique. Le jihadisme tue le plus. L'ultradroite a franchi le seuil létal et monte en intensité. L'ultragauche détruit, agresse, mais ne tue pas encore. L'entrisme frériste, lui, ne relève pas de l'antiterrorisme, et l'y ranger par commodité législative fabriquera exactement le ressentiment dont vivent les recruteurs.

Reste cette image, dans la rue lyonnaise du 21 février, d'un cortège où l'on brandissait un chrisme sur une banderole noire pendant qu'aux fenêtres on accrochait des draps proclamant l'amour supérieur à la haine. Deux France se regardaient sans se voir. Combien de temps une République tient-elle debout quand ses citoyens ont cessé de croire qu'ils partagent le même toit ?

TROIS MOUVANCES, TROIS ARITHMETIQUES (ANNEE 2025) Jihadisme - trois attaques abouties, deux morts, neuf blessés, sept projets déjoués par la DGSI Ultradroite - un homicide qualifié de terroriste à Puget-sur-Argens, trois attentats déjoués, cinq procédures ouvertes par le Pnat Ultragauche - cent vingt actions revendiquées dans cinquante et un départements, aucun mort, dominante de sabotages et d'incendies

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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