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L’extrême droite allemande va-t-elle ressusciter le droit saxon ? De la « punition de l’ombre » à la politique des ombres… 800 ans n’auront pas suffi

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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La nuit où l'AfD a raflé la Saxe-Anhalt sans décrocher le pouvoir, et ce qu'un manuscrit rédigé à quarante kilomètres de Magdebourg dit du droit à deux vitesses qui revient

Dimanche 6 septembre au soir, l'extrême droite allemande a doublé son score de 2021 et manqué la majorité absolue de trois sièges. Le vrai enjeu de la soirée n'était pas le pourcentage. Il était dans deux phrases prononcées à la télévision publique, dans un chiffre à la virgule près, et dans une vieille idée que la Saxe médiévale avait mise par écrit avant tout le monde : que la réparation due à un homme dépend de ce qu'il est.

Il y a un village dans le district d'Anhalt-Bitterfeld, à moins d'une heure de route de la salle où l'AfD a hurlé sa victoire dimanche soir. Il s'appelle Reppichau. On le tient pour le lieu de naissance d'Eike von Repgow, auteur du Sachsenspiegel, le livre de droit le plus influent du Moyen Âge allemand.

Le village est aujourd'hui un musée à ciel ouvert d'histoire juridique médiévale. Des fresques, des panneaux, des statues de cinq mètres au bord de l'étang. Un lieu de mémoire du droit.

Personne, dimanche soir, n'a cité ce livre. C'est dommage. Il explique mieux que les commentateurs ce qui s'est joué.

Trente-neuf sièges et deux phrases

Les faits d'abord, puisqu'ils sont têtus. Selon les projections d'Infratest dimap, l'AfD atteint 44,4 % des voix, en hausse de 23,6 points par rapport à 2021, quand la CDU s'effondre à 18,4 %. Il y a cinq ans, l'AfD plafonnait à 20,8 % et les chrétiens-démocrates régnaient avec 37,1 %. Sur les 83 mandats du Landtag, l'AfD en obtient 39. La majorité absolue est à 42. Il lui manque trois sièges.

Trois.

La participation, elle, a explosé, autour de 76,9 % selon les projections de la soirée, contre 60,3 % en 2021. Les abstentionnistes de l'Est ne sont pas restés chez eux cette fois. Ils sont allés voter contre Berlin.

Puis Ulrich Siegmund a parlé sur la ZDF, et c'est là que la soirée est devenue intéressante. Il a exclu toute construction de gouvernement minoritaire. Avant d'ajouter qu'il ignorait ce que réserveraient les jours suivants, et qu'il ne savait pas si des députés isolés diraient « maintenant, ça suffit ».

Traduction pour les lecteurs pressés. Le chef de file de l'AfD en Saxe-Anhalt ne demande pas une coalition. Il attend des transfuges.

Le livre qui classait les hommes

Revenons à Reppichau, parce que l'histoire vaut le détour. Le Sachsenspiegel a été rédigé entre 1220 et 1235, et il a fixé pour la première fois par écrit le droit coutumier oral de la pratique judiciaire saxonne. Transmis par environ quatre cents manuscrits, il a servi de modèle à d'autres codifications et est resté partiellement en vigueur jusqu'au XIXe siècle.

Ce n'était pas une loi promulguée par un prince. C'était la mise par écrit privée de ce que tout le monde savait déjà.

Et ce que tout le monde savait déjà, c'était le barème. Le montant de la compensation dépendait à la fois du délit et de la position sociale de la victime. Aux enfants de prêtres et aux bâtards, on donnait pour amende une charretée de foin, telle que deux bœufs de deux ans peuvent la tirer. Aux ménestrels et à ceux qui se donnent en servitude, on donnait l'ombre d'un homme.

L'ombre. Concrètement, le musicien lésé n'avait le droit de frapper au cou que l'ombre de son agresseur, projetée par le soleil contre un mur. La scène est peinte, vers 1320, dans le manuscrit enluminé de Heidelberg, un ménestrel avec sa vièle sur le dos, planté devant une ombre sur un mur.

Arrêtons ici la légende qui circule sur les réseaux. Il ne s'agissait pas d'exécuter l'ombre d'un noble à la place du noble. Le terme employé est celui d'amende, pas de peine capitale. Ce que le texte organise n'est pas une justice fantôme, c'est une créance dégradée.

L'infamie n'équivalait pas à une absence totale de droits, mais la prétention juridique des « gens sans honneur » n'égalait pas celle des autres. Le même livre autorise n'importe quel homme à refuser le duel judiciaire à qui est né plus bas que lui, sans réciprocité.

Voilà la vraie information. Le Moyen Âge n'avait pas besoin d'interdire le droit aux inférieurs. Il lui suffisait de le tarifer.

« Aux ménestrels, on donne pour amende l'ombre d'un homme »

Sachsenspiegel, droit territorial, vers 1225

Ce que la campagne n'a pas dit

Passons à ce qui n'a pas été prononcé pendant les huit semaines de campagne, et qui coûtera le plus cher.

Plus d'un médecin sur quatre exerçant dans les hôpitaux de Saxe-Anhalt, 27,1 %, n'a pas de passeport allemand. Toutes fonctions confondues, la proportion est de 18,7 %. Le programme du parti vainqueur annonce qu'il fera tout pour ne plus dépendre de médecins étrangers. L'Ordre des médecins et l'Union des médecins conventionnés du Land ont prévenu conjointement que des délais d'attente allongés, des fermetures d'établissements et une aggravation du manque de relève suivraient, et que la couverture territoriale n'est pas assurable sans professionnels internationaux.

Le chiffrage existe, il est public, il date de quelques jours. L'institut Leibniz de Halle a calculé qu'une orientation hostile à l'immigration porterait le déficit de main-d'œuvre à 46 000 personnes d'ici 2031, contre 32 000 dans le cadre politique actuel, soit jusqu'à 3,2 milliards d'euros de valeur ajoutée perdus. L'institut s'appuie sur les précédents du Brexit et de la Ligue du Nord, où l'immigration a chuté de 32 à 65 % après le basculement politique.

Le détail qui achève la démonstration. En 2025, la Saxe-Anhalt comptait environ 12 % de personnes issues de l'immigration, contre 31 % dans l'ensemble du pays.

Un Land vote à 44 % pour un parti dont le chapitre migratoire est le plus volumineux du programme, dans un territoire où le phénomène qu'il dénonce est trois fois moins présent qu'ailleurs. La peur n'a pas besoin d'objet. Elle a besoin d'un barème.

Le virgule zéro qui décide de tout

Le suspense de la nuit tenait à une décimale. L'entrée du BSW au Landtag de Magdebourg n'était pas acquise, le parti stagnant à 5,1 % dans les dernières projections. Sa coprésidente Amira Mohamed Ali a réclamé sur la ZDF un ministre-président sans étiquette, censé refermer les fossés creusés entre le camp de la « coalition du mur pare-feu » et l'AfD.

Formule élégante. Elle signifie qu'aucun des deux camps ne gouvernera, et que le pouvoir exécutif d'un Land de deux millions d'habitants serait confié à un arbitre négociant sa majorité dossier par dossier.

Siegmund rejette catégoriquement ce modèle et vise le pouvoir seul. Et le BSW sait ce qu'on lui reproche, son défaut de distance avec l'AfD ayant déjà provoqué une scission en Thuringe.

Un autre signal, plus discret, mérite d'être relevé. Alice Weidel et Tino Chrupalla avaient évoqué avant lui un gouvernement minoritaire ou une coalition, se disant prêts à la discussion, la main toujours tendue. Siegmund a dit l'inverse une heure plus tard.

La direction fédérale veut une conquête institutionnelle. Le chef régional veut la totalité ou rien. Ce n'est pas une nuance de communication, c'est une divergence de calendrier entre ceux qui visent 2029 et celui qui veut Magdebourg maintenant.

L'ombre revient toujours par le règlement intérieur

Reste la question de fond. L'extrême droite ramènerait-elle l'Europe au Moyen Âge, dans les guerres et la violence, au nom de l'identité ?

Non. Et c'est précisément ce qui devrait inquiéter.

Une grande partie du programme relève de la compétence fédérale, entre en collision avec le droit européen ou contrevient à la Constitution. Le reste est parfaitement légal, et c'est le reste qui compte. Une « garde citoyenne » volontaire placée sous l'autorité des services municipaux, chargée d'assurer « présence et propreté » aux côtés de la police. Un office régional de protection de la Constitution ramené à des missions « classiquement » de renseignement, au motif qu'il servirait d'instrument politique contre l'opposition. L'obligation scolaire remplacée par une obligation d'instruction, et une prime de naissance pour encourager les berceaux. Le renseignement intérieur du Land classe cette fédération régionale comme entreprise extrémiste avérée, la jugeant imprégnée de l'idéologie raciste de l'ethnopluralisme et tournée vers la création de sociétés ethniquement pures.

Aucune potence là-dedans. Un barème. Des citoyens de plein exercice, et des habitants dont la créance sur l'État est décotée par leur origine, leur passeport, leur nom.

Et pour ceux qui pensent que cette décote est théorique, les chiffres du terrain existent déjà. Le service de conseil aux victimes a recensé 229 agressions d'extrême droite, racistes, antisémites ou hostiles aux personnes queer en Saxe-Anhalt pour la seule année 2025, dont 130 à motivation raciste, avec 68 enfants et adolescents parmi les personnes visées. Rapportée à la population, la densité de délits d'extrême droite y est la deuxième d'Allemagne.

L'ombre du ménestrel n'a pas besoin de revenir. Pour une partie des habitants du Land, elle n'est jamais partie.

Berlin encaisse, Schwerin regarde

Le calcul du calendrier saute aux yeux. La ministre chargée de la Chancellerie Nina Warken et le chef du SPD Lars Klingbeil ont employé le même mot, celui de rupture. Tino Chrupalla, lui, a rappelé que Friedrich Merz voulait réduire l'AfD de moitié, et affirmé que c'est la CDU qui a été réduite de moitié.

La formule est brutale. Elle est arithmétiquement exacte.

La veille du scrutin, relève un commentaire de la NZZ, le chancelier parlait devant ses militants de Basse-Saxe d'un « récit » à trouver, d'un grand dessein rassemblant toutes les générations, dans un discours que le journal juge marqué par le désarroi.

Et dans quatorze jours, tout recommence. Le 20 septembre, le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale vote, avec l'AfD à 37 % et le SPD de Manuela Schwesig à 28 % dans le dernier sondage publié par l'Ostsee-Zeitung.

Ce qui vient maintenant

Ce que jugent probable les connaisseurs du Landtag de Magdebourg tient en une élection à bulletin secret. Le ministre-président sera choisi par les députés, il faudra 42 voix, l'AfD en aura 39, et personne ne saura jamais qui aura voté quoi. La trajectoire la plus vraisemblable reste malgré tout une majorité de rechange laborieuse, adossée à des soutiens variables, un exécutif sans colonne vertébrale budgétaire et une législature écourtée. L'indicateur à surveiller est simple, c'est le nombre de tours nécessaires pour élire un chef de gouvernement, et l'écart entre les voix annoncées et les voix comptées.

Une évolution moins attendue, mais que les propos de Siegmund rendent crédible, verrait trois élus non-AfD franchir la ligne dans l'isoloir parlementaire. Le signal avant-coureur serait une série de démissions individuelles de groupes parlementaires dans les jours qui viennent, ou l'apparition de députés non inscrits avant la séance constitutive.

Une dernière issue, la moins probable à ce stade, verrait le BSW rester sous la barre après dépouillement des votes par correspondance, ce qui rebattrait entièrement le calcul des sièges et rendrait un cabinet minoritaire chrétien-démocrate arithmétiquement praticable. Le décompte définitif des voix tranchera.

Ce que la rédaction retient au terme de cette nuit, et qu'elle assume comme sa lecture propre, le voici. L'AfD ne gouvernera pas la Saxe-Anhalt cet automne, mais elle vient d'obtenir mieux qu'un pouvoir, un alibi. Chaque compromis bancal des prochains mois, chaque budget arraché à six partis, chaque ministre-président sans majorité nourrira le récit de l'ingouvernabilité qu'elle a elle-même fabriquée, et servira de rampe de lancement au scrutin suivant. Le pari de Siegmund n'est pas de gouverner en 2026. Il est de rendre le Land ingouvernable sans lui.

Et si la question est de savoir si l'Europe retourne au Moyen Âge, la réponse est non. Le Moyen Âge, lui, avait au moins l'honnêteté d'écrire son barème noir sur blanc, à Reppichau, il y a huit cents ans. La version contemporaine s'écrit en circulaires administratives, en agréments de diplômes refusés, en gardes citoyennes bénévoles et en services de renseignement recentrés sur autre chose.

L'ombre sur le mur, elle, n'a pas changé de forme.

LE BAREME DES OMBRES

Sachsenspiegel, rédigé entre 1220 et 1235 par Eike von Repgow, transmis par environ 400 manuscrits, partiellement en vigueur jusqu'au XIXe siècle Amende pour les enfants de prêtres et les enfants illégitimes, une charretée de foin ; amende pour les ménestrels, l'ombre d'un homme frappée contre un mur

Il s'agit d'une compensation dérisoire, jamais d'une peine de mort ; la légende d'une « exécution de l'ombre » n'est pas attestée par les sources juridiques

Reppichau, district d'Anhalt-Bitterfeld, à environ quarante kilomètres de Magdebourg, est aujourd'hui un musée en plein air de l'histoire du droit médiéval

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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