De la liste de 26 noms retrouvée dans une cellule de Villepinte au home-jacking qui a coûté la vie à un jeune exécutant, c'est la même mécanique carcérale qui se répète au sommet du football.
Kylian Mbappé apparaît dans le fichier d'un détenu de 18 ans soupçonné de préparer des enlèvements depuis sa cellule. Trois ans plus tôt, Gianluigi Donnarumma avait, lui, subi le scénario dans toute sa brutalité. Deux affaires distinctes, un même mode opératoire, et une question qui dépasse largement le football : la prison française a-t-elle encore les moyens d'empêcher ceux qu'elle enferme de continuer à commander le crime ?
Un carton vide, abandonné devant une bijouterie de la rue de Chartres à Neuilly-sur-Seine. C'est de ce détail, presque dérisoire, qu'est parti le fil qui a conduit la Brigade de répression du banditisme jusqu'au nom de Kylian Mbappé.
Le 2 septembre 2026, Le Parisien révélait qu'un jeune détenu de 18 ans avait dressé, depuis sa cellule de la maison d'arrêt de Villepinte, une liste de personnalités et de commerçants fortunés susceptibles d'être enlevés ou agressés à domicile. Sur ce document retrouvé dans deux téléphones saisis figurait le nom du capitaine des Bleus.
Trois ans plus tôt, un autre footballeur avait vécu, lui, le scénario jusqu'au bout. Gianluigi Donnarumma, alors gardien du Paris Saint-Germain, avait été ligoté et frappé à son domicile de l'avenue Montaigne, pendant qu'un commando emportait un butin que le parquet évalue aujourd'hui à deux millions d'euros.
Les deux dossiers n'ont aucun lien judiciaire. Mais ils racontent la même histoire souterraine, celle de détenus qui n'ont jamais cessé de commander depuis l'intérieur des murs.
Le fichier de « Lester Z »
Tout commence en avril 2026. Une première tentative d'agression vise un horloger de Neuilly-sur-Seine, mais elle échoue cette fois.. Les malfaiteurs reviennent début mai et repartent avec l'équivalent de 150 000 euros en montres de luxe.
Des empreintes laissées sur les lieux conduisent les enquêteurs jusqu'à un détenu de la prison de Villepinte. Les empreintes relevées sur place orientent les enquêteurs vers Clément L., surnommé Lester Z, un Franco-Suisse de 18 ans détenu à la prison de Villepinte pour viol, proxénétisme et vol en bande organisée.
Depuis sa cellule, le jeune homme continue pourtant à agir. Depuis sa cellule du centre pénitentiaire de Villepinte, celui qui se fait surnommer Lester Z envoyait des ordres à des complices via Snapchat.
La perquisition de ses téléphones fait basculer l'enquête dans une tout autre dimension. Les enquêteurs découvrent des échanges sur Snapchat ainsi qu'une liste comprenant 26 noms, parmi lesquels un chanteur, Kylian Mbappé et plusieurs commerçants fortunés. Parmi les autres cibles identifiées figurent un grossiste en viande né en Turquie, installé dans le Val-d'Oise, un grossiste chinois du 19ᵉ arrondissement parisien et un artiste de rap.La prudence reste toutefois de mise sur la réalité opérationnelle de la menace. Selon une source proche du dossier, aucun repérage du domicile de la star de football n'a été effectué, et le braquage de la bijouterie reste pour l'instant la seule opération qui aurait abouti.
Clément L. a été mis en examen le 21 août 2026 à Nanterre. Il a été placé en détention provisoire et à l'isolement, tandis qu'un complice présumé était remis en liberté sous contrôle judiciaire. Face à la chambre de l'instruction de Versailles, le jeune homme assure n'avoir été qu'un simple intermédiaire, quand l'avocat général peint un tout autre portrait.
Une nuit à l'avenue Montaigne
Le contraste avec le dossier Donnarumma est saisissant. Là où le projet visant Mbappé s'est arrêté au stade du fichier, celui visant le gardien italien est allé jusqu'au bout.
Dans la nuit du 20 au 21 juillet 2023, vers 3 heures du matin, un commando de cambrioleurs se glisse par les toits jusqu'au domicile de l'international italien, avenue Montaigne, dans le 8ᵉ arrondissement de Paris, d'où il repartira avec un butin estimé à deux millions d'euros par le parquet, après avoir surpris le footballeur et sa compagne dans leur sommeil.
La violence est immédiate. Donnarumma est frappé au visage, menacé avec un couteau et ligoté, tandis que sa compagne, enceinte, est également attachée avec des câbles de chargeur de téléphone, avant d'être contrainte de livrer la combinaison du coffre-fort.
Le joueur lui-même racontera plus tard son sentiment d'impuissance. « J'étais très inquiet pour Alessia, qu'il lui arrive quelque chose. J'étais impuissant, ligoté, je ne pouvais rien faire », confiera-t-il à la presse italienne.
Le couple n'est pas le premier du vestiaire parisien à subir ce genre d'attaque. 2021 fut une année noire avec quatre cambriolages, celui de l'actuel capitaine Marquinhos, en présence de son père victime de violences et de ses deux sœurs, ainsi que ceux d'Angel Di Maria, Mauro Icardi et du gardien Sergio Rico. Fin 2023, un autre gardien du club, Alexandre Letellier, sera séquestré avec sa femme et leurs deux enfants lors d'un cambriolage nocturne à leur domicile des Yvelines.
Deux détenus, deux pseudonymes
L'enquête sur le home-jacking Donnarumma prend une tournure décisive quand les policiers de la BRB remontent jusqu'aux commanditaires présumés. Deux noms reviennent, Ilyas Kherbouch, dit « Ganito », et Khyan M., dit « Kiki ».
Selon la juge d'instruction, tous deux auraient piloté l'opération depuis leur cellule de Villepinte. La juge d'instruction a identifié un second commanditaire, Khyan M., 21 ans, qui aurait aussi donné des ordres depuis sa cellule, en plus de Kherbouch, lequel est accusé d'avoir commandité le home-jacking depuis sa cellule en prison.
Le profil de « Ganito » n'a rien d'anodin. Connu des services de police depuis l'âge de 14 ans et condamné à de nombreuses reprises pour des cambriolages, il a été condamné en 2024 à sept ans de prison pour son implication dans la séquestration et le cambriolage, en mai 2022, du chef italien du George V à Paris, Simone Zanoni.
En mars 2026, alors qu'il purge ses peines à Villepinte, il fausse compagnie à la justice dans des conditions rocambolesques. Trois individus en civil, munis de brassards et de faux documents officiels, se présentent à la prison avec un mandat d'amener falsifié, et le personnel pénitentiaire leur remet le détenu sans déclencher d'alerte. Sa cavale dure treize jours, jusqu'à son arrestation le jour de ses 21 ans, à Canet-en-Roussillon.
Un exécutant devenu victime, puis un mort en détention
Le dossier Donnarumma révèle aussi la brutalité interne du système qui a organisé l'attaque. Après le cambriolage, l'un des exécutants aurait lui-même été séquestré à la suite d'un différend avec les commanditaires. Les enquêteurs ont retrouvé des photos de lui, dénudé et ensanglanté, sur le portable de « Ganito », selon l'ordonnance de renvoi dont l'AFP a eu connaissance.
Le cas le plus sombre du dossier reste celui de Seyni Dia, 21 ans, originaire de Mantes-la-Jolie. Dans le dossier, Seyni reconnaît un rôle de chauffeur et de guetteur, recruté et téléguidé par un réseau criminel alors qu'il était sous pression pour une dette.
Après son arrestation et son incarcération, la pression ne s'est pas relâchée. Retrouvé pendu dans sa cellule en mai 2024, la justice soupçonne deux des commanditaires de l'opération, « Ganito » et « Kiki », de l'avoir recruté, harcelé puis poussé au suicide une fois arrêté et emprisonné, dans le but de le réduire au silence. Ce soupçon a conduit la juge d'instruction en charge du dossier Donnarumma à faire un signalement afin qu'une enquête spécifique sur les mauvais traitements infligés à Seyni soit ouverte.
Le procès des 10 et 11 septembre
Une première étape judiciaire a déjà eu lieu. Un premier volet de l'affaire a été jugé devant le tribunal pour enfants, deux hommes, adolescents au moment des faits, ayant été condamnés début juillet à quatre et trois ans d'emprisonnement, dont un an avec sursis probatoire, le tribunal ayant pris en compte leur jeune âge et l'absence de rôle moteur, mais le parquet a fait appel.
Le volet principal doit désormais s'ouvrir. Le procès des commanditaires présumés, dont le détenu surnommé « Ganito », est fixé aux 10 et 11 septembre prochains devant le tribunal correctionnel de Paris. Les faits, initialement criminels, ont été correctionnalisés, et les prévenus comparaîtront pour vol par ruse, effraction ou escalade dans un local d'habitation, séquestration suivie d'une libération avant le septième jour, et association de malfaiteurs délictuelle.
L'un des avocats de la défense résume déjà l'angle qu'il compte plaider. « Mon client est symptomatique d'une jeunesse vulnérable et sacrifiée, utilisée comme chair à canon pour servir des projets criminels qui la dépassent », plaident ses conseils.
Ce que les fichiers de prison ne disent pas
Il faut ici sortir des deux dossiers pour comprendre ce que révèlent, ensemble, l'affaire Mbappé et l'affaire Donnarumma. Pourquoi maintenant. La réponse tient en un mot, la téléphonie clandestine.
La justice elle-même documente l'ampleur du phénomène. Une opération inédite baptisée « Prison break », pilotée par le parquet national anticriminalité organisée, a visé un fournisseur unique de mini-téléphones. Des autorisations ont été délivrées pour la perquisition de près de 500 cellules dans 66 lieux de détention sur l'ensemble du territoire, les investigations ayant établi que certains de ces téléphones ont été utilisés pour commettre, depuis la détention, des infractions de trafic de stupéfiants, d'escroqueries, de dégradation par incendie et de tentatives de meurtres commandités.
Le garde des Sceaux a lui-même reconnu l'ampleur du problème en présentant son plan « zéro portable ». « Il est évident qu'une partie des personnes responsables des règlements de comptes ou des assassinats à Marseille sont dans nos prisons et, à partir de nos prisons françaises, peuvent communiquer », a expliqué Gérald Darmanin. Le coût du seul brouillage téléphonique s'élève à entre quatre et cinq millions d'euros par établissement.
Le phénomène n'épargne aucune juridiction. Devant l'Assemblée nationale, un député a résumé la logique qui a permis à Ganito et Kiki de commander l'attaque contre Donnarumma depuis leur cellule. « Le point commun de ces deux affaires ? Le commanditaire était détenu à la prison d'Aix-Luynes et a organisé ces crimes à l'aide d'un téléphone portable », relatait Romain Baubry à propos d'un dossier marseillais similaire.
Ce que les autorités ne disent jamais aussi clairement, c'est que la détention, loin de neutraliser certains profils, les professionnalise. Un détenu de 18 ans capable de fédérer des exécutants pour cibler 26 personnes, deux détenus de 21 ans capables de faire exécuter un home-jacking à deux millions d'euros et de faire taire un témoin gênant jusqu'au suicide, ce ne sont pas des anomalies isolées. C'est la preuve que la cellule, pour une partie du grand banditisme juvénile, est devenue un poste de commandement plutôt qu'une rupture.
La France a-t-elle déjà perdu la partie face aux réseaux ?
À qui profite ce système. D'abord aux commanditaires eux-mêmes, qui délèguent le risque pénal du passage à l'acte à de jeunes exécutants recrutés sous pression de dette, pendant qu'eux-mêmes restent, en apparence, hors de portée derrière les murs. Ensuite, plus largement, à une économie criminelle qui a compris que la prison ne coupe plus les flux de commandement, seulement les corps.
La question posée par ce dossier dépasse le seul football, elle interroge le rapport de force entre l'État et le crime organisé. Une note confidentielle de la Direction nationale de la police judiciaire, révélée par la presse en 2025, l'a formulé sans détour. Certains groupes criminels cherchent « délibérément à instaurer un rapport de force avec l'État », s'alarmait la note, pointant la progression des règlements de compte liés au narcotrafic.
La réponse institutionnelle existe. Le Parlement a créé un parquet dédié. La loi visant à sortir la France du piège du narcotrafic a été définitivement adoptée le 13 juin 2025, instituant le Parquet national anticriminalité organisée, entré en fonction le 5 janvier 2026. Mais les mêmes magistrats spécialisés refusent, pour l'instant, de parler de capture mafieuse de l'État à la française. Les magistrats spécialisés interrogés n'observent pas, pour le moment, une emprise systémique suffisante des groupes criminels sur les décideurs publics et les acteurs privés pour l'affirmer.
Ce diagnostic nuancé ne doit pourtant rien à la complaisance. Il suffit de regarder à quelques centaines de kilomètres, aux Pays-Bas et en Belgique, pour mesurer ce que devient un État qui perd cette bataille. La Mocro Maffia, organisation qui contrôle un tiers du marché européen de la cocaïne, a menacé jusqu'au sommet de l'exécutif néerlandais. Cette organisation est impliquée dans des menaces et des tentatives d'enlèvement visant des personnalités publiques, telles que le journaliste John van den Heuvel, le ministre belge de la Justice Vincent Van Quickenborne, le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, et la princesse héritière Catharina-Amalia des Pays-Bas, placée sous protection renforcée à la suite de menaces d'enlèvement liées au cartel. Un avocat spécialisé dans le crime organisé et un journaliste d'investigation y ont même été assassinés pour avoir enquêté sur ce réseau.
La lecture la plus probable, à ce stade, est que la France n'a pas encore basculé dans ce scénario où le crime organisé rivalise ouvertement avec l'appareil d'État pour l'intimidation des plus hauts responsables publics. Mais les symptômes qui ont précédé cette bascule aux Pays-Bas, à savoir des détenus capables de commander des opérations complexes depuis leur cellule, un usage massif des messageries chiffrées comme outil de gestion criminelle et une capacité de recrutement de jeunes exécutants jetables, sont déjà tous réunis dans les dossiers Mbappé et Donnarumma. La différence, pour l'instant, tient à l'échelle des cibles visées, des commerçants et des sportifs plutôt que des chefs de gouvernement, non à la nature du mécanisme.
Et Macron dans tout cela ?
Une clarification s'impose, tant la confusion circule. Emmanuel Macron n'a, à ce jour, apporté aucun soutien public à Kylian Mbappé au sujet du projet d'enlèvement révélé début septembre 2026.
Le président de la République est en revanche intervenu publiquement en faveur du capitaine des Bleus le 6 juillet 2026, dans une tout autre affaire. Après la victoire française en huitième de finale de la Coupe du monde face au Paraguay, la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla avait publié des propos ouvertement racistes visant Mbappé.
Le joueur avait dénoncé sur les réseaux sociaux le « racisme décomplexé » de l'élue. L'Élysée avait alors fait savoir que le président de la République se tenait aux côtés de Kylian Mbappé et de l'équipe de France face aux attaques racistes visant le capitaine des Bleus. Le gouvernement paraguayen s'était de son côté officiellement désolidarisé de sa sénatrice, et le président de la FIFA avait lui aussi condamné ces propos.
Ces deux séquences, aussi rapprochées soient-elles dans l'année 2026, n'ont donc strictement rien à voir l'une avec l'autre.
Ce qui pourrait suivre
Le scénario le plus probable pour les prochaines semaines est celui d'un procès Donnarumma qui, les 10 et 11 septembre 2026, mettra à nu le fonctionnement exact du pilotage carcéral, avec pour indicateur de confirmation le maintien ou non de la qualification de commanditaire retenue contre Kherbouch et Khyan M. malgré la correctionnalisation des faits. Un verdict clément relancerait aussitôt le débat sur l'adéquation des peines face à des réseaux qui exploitent des mineurs et de jeunes majeurs comme main-d'œuvre jetable.
Un deuxième scénario, plausible mais non encore confirmé, verrait l'enquête sur le fichier des 26 cibles s'étendre à d'autres protagonistes que Clément L., si les investigations découvrent que le jeune détenu n'agissait pas seul dans la constitution de cette liste. Le signal à surveiller serait l'ouverture éventuelle d'une information judiciaire distincte, ou la mise en examen de complices supplémentaires au-delà du comparse déjà libéré sous contrôle judiciaire.
Un troisième scénario, moins probable à court terme mais structurellement le plus lourd de conséquences, serait celui d'un renforcement législatif spécifique visant les moyens de communication en détention, si le procès Donnarumma venait à démontrer publiquement, avec la force d'un dossier médiatisé, l'échec des dispositifs actuels de brouillage. L'indicateur à surveiller ici serait une nouvelle annonce de la Chancellerie dans les semaines suivant le verdict.
Enfin, le scénario le moins probable, mais que l'exemple néerlandais interdit d'exclure totalement, serait celui d'une extension de ce type de ciblage à des personnalités politiques ou institutionnelles françaises. Rien, à ce stade, ne l'indique concrètement, mais le précédent de la Mocro Maffia rappelle qu'un système qui commence par cibler des commerçants fortunés et des célébrités peut, une fois consolidé financièrement, remonter vers des cibles plus sensibles.
« Le commanditaire était détenu en prison et a organisé ces crimes à l'aide d'un téléphone portable. Même Al Capone n'en avait pas fait autant »
Échange à l'Assemblée nationale sur le pilotage criminel depuis les cellules françaises
REPERES CHRONOLOGIQUES
Juillet 2023 - Home-jacking au domicile de Gianluigi Donnarumma, avenue Montaigne, butin estimé à deux millions d'euros Mai 2024 - Mort par pendaison en détention de Seyni Dia, exécutant présumé du cambriolage Novembre 2025 - Mise en examen des commanditaires présumés Ilyas Kherbouch et Khyan M.
Mars 2026 - Évasion spectaculaire d'Ilyas Kherbouch de la prison de Villepinte, repris 13 jours plus tard Avril-août 2026 - Série d'agressions et de projets d'enlèvement attribués à Clément L., alias Lester Z, depuis Villepinte
21 août 2026 - Mise en examen de Clément L. à Nanterre
2 septembre 2026 - Révélation par Le Parisien du nom de Kylian Mbappé parmi 26 cibles potentielles 10 et 11 septembre 2026 - Procès des commanditaires présumés du home-jacking Donnarumma devant le tribunal correctionnel de Paris






