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Tariq Saleh qui a livré Sanaa, livrera-t-il al-Mokha ? La mécanique d’une absolution impossible

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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L'homme qui ouvrit les portes de Sanaa aux Houthis commande aujourd'hui la dernière ligne de résistance face à eux. Ce paradoxe n'est pas une ironie de l'histoire - c'est la grammaire même d'une guerre que les mêmes mains ont allumée et prétendent désormais éteindre.

À al-Mokha, sous les missiles, un général tient une ville portuaire avec des soldats qui ont un jour servi sous le même drapeau que ceux qui les bombardent. Tariq Mohammed Abdullah Saleh incarne la contradiction la plus profonde du conflit yéménite : le faiseur du désastre reconverti en pompier de service. Les témoignages recueillis par L'Appel, croisés avec les données de terrain du 4 septembre 2026, dessinent le portrait d'un homme dont la légitimité militaire repose entièrement sur l'oubli de ce qu'il a fait.

Il boit son café à grandes gorgées, ce colonel qui dit ne pas aimer le café. Autour de lui, le silence d'un homme qui a passé une vie entière dans les uniformes et qui se retrouve aujourd'hui dans une ville d'Europe à chercher les mots pour raconter ce qu'il a laissé derrière lui. Quand L'Appel lui demande comment Sanaa est tombée, il ne détourne pas le regard. « Nous avons tout livré sur ordre de nos supérieurs, dit-il. Ces ordres venaient d'Ali Abdullah Saleh, l'ancien président yéménite, que nous aimions et sous la direction duquel nous servions. Mais nous n'imaginions pas que le Yémen puisse en arriver à cet état déplorable. »
Il ajoute, presque pour lui-même : « En tant que colonel, je ne maîtrise que les sciences militaires, et les combats militaires sont devenus sans valeur dans les pays européens. Je n'aurais jamais imaginé, même dans mes rêves, me retrouver un jour ici à cause de ce que nous avons fait. »

Ce que nous avons fait. Trois mots qui résument une décennie de catastrophe yéménite mieux que n'importe quel rapport onusien.

Le pacte qui a tout brisé

L'alliance entre Ali Abdullah Saleh et les Houthis, formalisée autour de septembre 2014, permit la prise conjointe de Sanaa et des gains territoriaux considérables contre le gouvernement reconnu internationalement. Ce que les communiqués officiels n'ont jamais nommé, et que les sources recueillies par L'Appel confirment, c'est la nature précise de ce pacte : il ne s'agissait pas d'une convergence idéologique entre un autocrate laïque et une milice théocratique. Ali Abdullah Saleh facilita la prise de Sanaa par les Houthis comme acte de vengeance contre d'anciens alliés - dont Hadi et Ali Mohsen al-Ahmar - qui avaient fait défection et l'avaient contraint à quitter la présidence deux ans plus tôt, en réaction aux protestations du Printemps arabe yéménite.

Les soldats de la Garde républicaine restés fidèles à Saleh combattirent aux côtés des unités houthies, et Tariq Saleh, qui avait émergé comme principal commandant militaire de son oncle, élabora la stratégie avec ses homologues houthis. Ce n'est pas une lecture entre les lignes - c'est le fait établi que les partisans de Tariq Saleh ont systématiquement tenté d'effacer depuis 2018.

En 2015, Tariq Saleh se trouvait à Sanaa, combattant l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le gouvernement yéménite reconnu par l'ONU aux côtés des Houthis. Aujourd'hui, il est de l'autre côté, recevant un soutien financier et militaire de l'Arabie saoudite et des Émirats tout en combattant contre les Houthis. Ce basculement n'est pas une conversion - c'est la conséquence mécanique de l'assassinat de son oncle par ceux qu'il avait lui-même aidés à armer.

La chute de l'homme, la montée du mythe

Le 4 décembre 2017, les Houthis abattirent Ali Abdullah Saleh alors qu'il tentait de fuir Sanaa après avoir tenté de se retourner contre eux. Le ralliement du président Saleh aux Houthis en 2014 avait été vital pour leur succès à contrôler Sanaa et à contraindre le gouvernement à l'exil en Arabie saoudite et dans la ville méridionale d'Aden. Ce que la mort de l'oncle produisit, c'est la transformation du neveu : d'acteur du pacte catastrophique en vengeur légitime.

Après avoir fui Sanaa au milieu de l'insurrection ratée menée par son oncle contre les Houthis, Tariq Saleh réapparut dans le sud du Yémen en janvier 2018, jurant de venger la mort de son oncle et de reprendre la capitale, tout en sécurisant des bases et un soutien des Émirats arabes unis pour reconstruire son commandement.

Les Forces de résistance nationale furent constituées au début de 2018 avec le soutien et le financement des Émirats arabes unis, et comptent environ 4 000 combattants actifs, avec quelque 5 000 autres prétendument entraînés dans une base militaire émiratie dans le port d'Assab, en Érythrée. Autrefois proche des Émirats arabes unis, Tariq Saleh s'est progressivement aligné sur l'Arabie saoudite depuis début 2026, quand le conflit entre le Conseil de transition du Sud soutenu par les Émirats et les forces gouvernementales yéménites pro-saoudiennes a conduit au retrait des derniers personnels émiratis du Yémen.

Ce glissement de parrain - des Émirats vers Riyad - n'est pas anodin. Il reflète exactement la logique d'un acteur qui n'a pas de base politique propre et dont la survie dépend entièrement de la rente étrangère. Un général sans État, financé par des puissances régionales aux intérêts divergents, qui se présente comme le défenseur de l'unité nationale.

Al-Mokha : tenir ou paraître tenir Tariq Saleh commande les Forces de résistance nationale déployées à al-Mokha et dans l'ouest de Taëz, des régions proches du détroit de Bab el-Mandeb, à l'extrémité méridionale de la mer Rouge. Al-Mokha assure un soutien militaire et logistique aux forces gouvernementales sur le front occidental et contribue, avec l'île voisine de Mayyun, à la surveillance de la sécurité maritime.

Depuis le 9 août 2026, la ville encaisse. Depuis cette date, les Houthis ont lancé des attaques répétées de missiles balistiques et de drones sur al-Mokha et son port. Le 15 août, le directeur du port Abdulmalik al-Sharabi indiquait que l'installation avait été frappée par plus de 25 missiles, faisant sept morts et causant environ 16 millions de dollars de dommages. Les opérations commerciales et maritimes du port ont été suspendues. Les attaques se sont poursuivies malgré cette suspension.

Des sources gouvernementales et bien informées indiquent que l'ampleur et le schéma des attaques pointent vers des objectifs plus larges, incluant d'éventuels changements militaires le long de la côte ouest et la crainte des Houthis qu'al-Mokha n'émerge comme un rival commercial au port de Hodeïda, tenu par eux.

Selon des sources houthies et des sources du gouvernement yéménite citées par l'AFP, le groupe houthi se prépare à lancer une opération militaire majeure pour s'emparer de zones au sud de Hodeïda. Trois sources militaires houthies ont confié à l'AFP le 19 août que le groupe préparait une opération visant à prendre des zones au sud d'Hodeïda, avec le déploiement d'environ 2 000 combattants et de lance-missiles sur les lignes de front dans les gouvernorats de Taëz et Hodeïda.

Le calcul houthi est lisible : les attaques contre le port de Mokha semblent viser à couper l'approvisionnement en armes des forces gouvernementales sur la côte ouest et à préparer une avancée vers Bab al-Mandeb. Selon des analystes, « prendre la bande de territoire autour du détroit de Bab al-Mandeb serait plus facile que d'affronter des troupes solidement retranchées dans le désert de Marib et constituerait une victoire stratégique ».

Ce que le terrain dit - et ce que Tariq Saleh ne dit pas

Face à cet étau, les Forces de résistance nationale ne sont pas passives. Elles revendiquent des frappes sur le front al-Barh dans l'ouest de Taëz ayant tué au moins 27 militants houthis et en blessé 19 autres, avec plusieurs véhicules militaires détruits ou mis hors d'état. Le gouvernement yéménite a par ailleurs rapporté que les Houthis ont enterré 57 combattants sur dix jours, parmi lesquels 31 officiers dont trois généraux de brigade, tués sur différents fronts.

Mais la résistance sur le terrain ne répond pas à la question centrale que pose le matériau recueilli par L'Appel : peut-on réellement résister quand on a soi-même fourni les armes, les cartes et les hommes qui vous assiègent aujourd'hui ?

Début septembre, les Houthis ont lancé des attaques terrestres simultanées contre des forces gouvernementales dans le sud d'Hodeïda et dans trois districts à l'ouest de Taëz, s'emparant de plusieurs positions dans le district de Jabal Habashi. Des heures avant l'offensive, ils avaient massivement bombardé les positions gouvernementales avec des dizaines d'obus d'artillerie et tiré au moins 12 missiles, tentant de désorganiser les défenses. Cette offensive du 4 septembre représente la plus importante depuis la trêve de l'ONU d'avril 2022.

Le 3 septembre 2026, treize membres des forces armées gouvernementales yéménites, parmi lesquels deux officiers, ont été tués lors de violents affrontements avec les Houthis. Les combats se sont principalement concentrés sur les lignes de front entre la ville portuaire d'al-Mokha et la région de Taëz, ainsi que le long de la côte de la mer Rouge, sous des tirs d'artillerie lourde répétés et des manœuvres offensives continues.

La chambre noire - ce que le commandant ne veut pas qu'on voit

La légitimité de Tariq Saleh comme acteur de résistance repose sur un silence collectif soigneusement entretenu. Mais ce silence a des fissures documentées.

Un journaliste basé à al-Mokha, précédemment détenu en octobre 2024, a été conduit dans un centre de détention connu sous le nom d'« Al-Qanuniya », un établissement clandestin géré par les Forces de résistance nationale dans le gouvernorat d'Hodeïda, tristement célèbre pour ses conditions. Selon un membre de sa famille, ce journaliste n'a jamais été officiellement inculpé d'un crime. L'enlèvement serait lié à des publications sur son compte Facebook dans lesquelles il critiquait la direction des Forces de résistance nationale, l'accusant de poursuivre « un projet familial » plutôt qu'un projet national.

Les Forces de résistance nationale sous la direction de Tariq Saleh ont été impliquées dans des abus postérieurs à 2017, notamment des détentions arbitraires. Ce constat - établi par des organisations de surveillance indépendantes - n'a pas empêché Tariq Saleh de siéger au Conseil de leadership présidentiel depuis avril 2022, ses forces n'étant pas intégrées à l'armée régulière mais opérant de manière autonome, simplement alliées à elle.

Un ancien colonel yéménite ayant vécu la guerre, joint par L'Appel et qui a refusé de révéler son identité, formule une lecture différente de celle des communiqués officiels. Il affirme que les Houthis ont construit leur récit de persécution avec méthode, produisant des rapports sur des campagnes d'incitation contre eux et sur une mobilisation médiatique orchestrée depuis Riyad. Selon lui, États-Unis, Royaume-Uni et certains pays du Golfe - Oman et Qatar notamment - ont soutenu ce récit et l'ont validé comme justification à l'accession des Houthis au pouvoir. Ce que cette source concède, entre deux gorgées d'un café qu'il dit détester : ni les Houthis ni les hommes du clan Saleh n'ont fabriqué seuls le désastre yéménite. Ils l'ont codirigé.

Une source militaire distincte, également sous couvert d'anonymat, avance une hypothèse que L'Appel relaie comme une lecture parmi d'autres, sans pouvoir la confirmer indépendamment : Tariq Saleh chercherait à laisser al-Mokha tomber d'une façon qui force Riyad à justifier une nouvelle escalade militaire contre les Houthis. Ce scénario - qui présuppose une rationalité calculatrice que les faits de terrain ne contredisent pas mécaniquement - reste une interprétation. Mais sa simple formulation, par une source militaire, dit quelque chose sur la confiance que les officiers yéménites eux-mêmes accordent au commandant d'al-Mokha.

La question que le bruit des missiles ne couvre pas

La question posée en titre - un homme qui a livré Sanaa entière peut-il résister dans une ville portuaire encerclée - n'a pas de réponse militaire satisfaisante. Elle en a une politique.

Tariq Saleh contrôle l'une des milices les mieux organisées et les mieux armées du Yémen, qui tient une grande partie de la côte de la mer Rouge, du port d'al-Mokha jusqu'aux abords de la ville portuaire d'Hodeïda. En tant que chef des Forces de résistance nationale, il est membre du Conseil de leadership présidentiel, mais ses forces ne font pas partie du gouvernement - elles sont alliées mais opèrent indépendamment des forces armées régulières.

Cette indépendance structurelle est précisément ce qui rend le personnage insaisissable : ni vraiment gouvernemental, ni vraiment autonome, ni vraiment comptable de ses actes passés devant une institution susceptible de le juger. Il occupe l'espace que les guerres yéménites ont creusé pour ceux qui savent naviguer entre les parrains.

Le port d'al-Mokha a cessé ses opérations alors que les combats ont repris sur plusieurs fronts, ravivant la possibilité que le conflit bascule d'une guerre d'attrition vers des opérations militaires d'envergure. Ce que cette reprise révèle, c'est moins la force des Houthis que la fragilité d'une architecture de pouvoir construite sur des alliances successives et contradictoires - celle de Saleh avec les Houthis contre Hadi, puis de Tariq contre les Houthis avec les Émirats, puis avec Riyad contre tout le monde.

Ce que les prochaines semaines dessineront

La trajectoire la plus probable à court terme est celle d'une pression houthie croissante sur al-Mokha et le district de Maqbanah, avec pour objectif opérationnel de couper l'axe côtier al-Mokha - Bab el-Mandeb et d'isoler les Forces de résistance nationale de leurs lignes d'approvisionnement terrestres. Les indicateurs à surveiller : le volume de missiles tirés quotidiennement sur le port et la capacité des défenses aériennes à les intercepter, ainsi que l'avancement ou le recul sur le front al-Barh.

Un deuxième mouvement, moins probable mais dont les signaux existent déjà, serait une offensive gouvernementale coordonnée à partir d'al-Mokha vers le nord, en direction d'Hodeïda - le scénario que des sources informées citées par Asharq al-Awsat présentent comme la crainte principale des Houthis, qui redoutent une offensive gouvernementale surprise mais restent incertains sur le lieu où toute opération pourrait commencer, ce qui a conduit à des frappes préventives sur des positions tenues par des unités d'élite de l'armée yéménite prêtes à participer à une éventuelle bataille.

La troisième trajectoire, la plus déstabilisatrice, est celle d'une victoire houthie significative sur le terrain côtier avant la fin de l'automne - une prise même partielle du corridor vers Bab el-Mandeb qui transformerait la donne géopolitique de la mer Rouge d'un seul coup. Le signal qui confirmerait ce scénario : l'abandon progressif des positions de Jabal Habashi couplé à une incapacité des gouvernementaux à reconstituer leurs réserves d'artillerie sous les frappes continues.

Ce qui reste acquis, dans les trois cas, c'est que Tariq Saleh ne peut pas gagner militairement au sens classique du terme. Il peut tenir, dépenser, user - et présenter la résistance comme une rédemption. Mais la rédemption suppose un aveu préalable. Et cet aveu, ni lui ni le clan dont il est issu n'ont jamais été contraints de le prononcer.

L'ancien colonel qui boit son café sans l'aimer sait cela mieux que quiconque. Il est en Europe. Al-Mokha brûle. Et la même main qui a ouvert la porte tient aujourd'hui le trousseau de clés.

AL-MOKHA, VERROU STRATEGIQUE

Située à environ 75 kilomètres au nord du détroit de Bab el-Mandeb, al-Mokha est le principal bastion des Forces de résistance nationale sur la côte ouest du Yémen.

Depuis le 9 août 2026, la ville a reçu plus de 60 missiles balistiques et drones houthis, causant 16 millions de dollars de dommages au port et sa fermeture temporaire.

L'enjeu n'est pas seulement militaire : le contrôle d'al-Mokha conditionne le passage maritime entre la mer Rouge et le golfe d'Aden, artère vitale des exportations pétrolières saoudiennes

Par Abdelaziz Mohammed, Khaled Al-Shaibani et Samuel Lévy · L'Appel
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