Quatre ans sous la botte, quatre jours de feu - le 8 septembre 1944 reste la date fondatrice de la liberté bisontine. 82 ans plus tard, la place du 8-Septembre rouvre le livre des morts et des vivants.
Ce mardi 8 septembre 2026, Besançon commémore pour la 82e fois sa libération de l'occupation allemande. Derrière la cérémonie officielle, le défilé de jeeps d'époque et les cuivres de l'Orchestre d'Harmonie des Chaprais, c'est toute une géographie de la douleur et de la fierté qui remonte à la surface : les ponts sautés, les usines confisquées, vingt-cinq soldats américains fauchés en quelques minutes devant un fort qu'ils croyaient vide, et, au soir du 7 septembre, la reddition dans le crépuscule depuis les pentes de la Citadelle.
Les cloches n'avaient pas sonné depuis longtemps. Ce matin-là, elles reprirent leur voix à toute volée, tandis qu'une foule enthousiaste se pressait devant la préfecture pour la première cérémonie libre depuis quatre ans. Ce matin-là, c'était le 8 septembre 1944. Et Besançon respirait enfin.
Quatre-vingt-deux ans plus tard, la même date revient. Le 8 septembre 2026, la place qui porte son nom s'animera à 19 heures, avec les drapeaux tricolores et les étoiles du drapeau américain côte à côte sur les mêmes façades, comme en 1944. Le temps passe. Les noms gravés dans la pierre, eux, ne bougent pas.
Quatre ans sous le joug - une ville réquisitionnée jusqu'aux engrenages Pour comprendre ce que signifiait le 8 septembre 1944, il faut d'abord savoir ce qu'avait été le 16 juin 1940. Ce dimanche-là, alors que l'armée allemande approchait, le commandement militaire français avait fait sauter la totalité des ponts reliés à la Boucle pour tenter de freiner l'avance ennemie. Les Allemands envahirent Besançon dès le lendemain. S'ensuivit la terreur, et une semaine entière sans eau ni gaz.
La ville qui tomba sans avoir pu se défendre était une cité de 60 000 habitants dont l'économie reposait sur l'horlogerie, la mécanique et le textile. Dès la signature de l'armistice, Besançon se retrouva en zone occupée avec une particularité supplémentaire : la capitale bisontine fut également classée en zone interdite. Les nazis avaient initialement prévu de la rattacher au Reich. La ville devait devenir un territoire germanisé. Ce projet fut développé dans les années 1940-1941 avant d'être abandonné.
La réquisition industrielle ne tarda pas. Dès le 16 juin 1940, l'usine de la Mouillère, renfermant le département d'horlogerie de Lip, fut réquisitionnée pour soutenir l'effort de guerre allemand. Elle cessa de produire des montres. Transformée en manufacture d'horloges de bord et de compteurs équipant la Luftwaffe, sous l'emprise des firmes Junghans, Fuchs et Isgus, Ernest Lipmann demeura seul à Besançon pour surveiller l'usine qu'il avait administrée. Son père et sa mère ne revinrent pas d'Auschwitz.
Le poste de commandement de la Feldkommandantur s'installa dans l'hôtel particulier qui abritait le quartier général de l'armée française. À partir d'août 1943, ce furent les bureaux de la Gestapo qui s'établirent rue Lecourbe. La ville dans la ville. L'occupant partout, à chaque coin de rue.
Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1943, un bombardement détruisit la gare Viotte. Le bilan humain fut de cinquante et un tués, quarante et une victimes civiles et cent trente-quatre blessés. Les quartiers des Chaprais, Montrapon et Saint-Claude furent touchés : vingt-quatre immeubles particuliers totalement détruits et trente-deux en grande partie.
À la suite d'attentats, seize résistants furent fusillés le 26 septembre 1943 à la Citadelle. Parmi eux, Henri Fertet - seize ans, lycéen, exécuté dans cette même Citadelle que les soldats allemands défendraient un an plus tard contre les libérateurs venus d'Amérique.
4 septembre 1944 - l'étau se referme par l'ouest
L'armée américaine, après avoir débarqué en Normandie le 6 juin 1944, avait remonté la vallée du Rhône à partir du 15 août et pénétré en Franche-Comté le 1er septembre 1944.
Le 4 septembre 1944, quatre ans après le début de l'occupation, 17 000 soldats américains de la 3e division d'infanterie américaine et du 6e corps d'armée du général Patch arrivèrent par Larnod et franchirent le pont d'Avanne, seul pont qui n'avait pas été détruit par les Allemands.
Ce passage était stratégique. Une avant-garde américaine guidée par les FFI s'empara du pont d'Avanne intact, ce qui leur permit de contourner la ville par l'ouest à partir du 6 septembre. Le lendemain, les Américains se heurtèrent à la défense allemande à Beure et décidèrent un contournement par Fontain et le Trou au Loup avec l'appui des FFI.
Pendant que les soldats américains progressaient en lisière de la ville, la Résistance intérieure passait à l'action. En ville, les résistants récupérèrent de nombreuses armes à la caserne Vauban. La pression montait quartier après quartier.
5 et 6 septembre - la Boucle prise en tenailles
Les 5 et 6 septembre 1944, les Américains pénétrèrent dans Besançon et prirent la colline du Rosemont, puis Saint-Ferjeux. Les quartiers périphériques tombaient un à un. Le centre historique, la Boucle, restait tenu.
Le 7, les Allemands firent sauter les ponts Battant et Saint-Pierre. Une destruction symbolique autant que tactique : réduire les accès, compliquer la jonction des forces alliées avec les résistants qui tenaient déjà certains bâtiments publics.
Le 5 septembre, dans la forêt au nord de la ville, quatre résistants de retour d'une mission ne revinrent pas. Roger Boutonnet, Michel Pasquier, Georges Felix et René Zanchi furent arrêtés par un groupe d'Allemands en lisière de la forêt de Chailluz. Après un interrogatoire dans une ferme proche, ils furent exécutés dans la combe de Chailluz. La ville n'était pas encore libérée. Ces quatre noms sont commémorés chaque premier samedi de septembre par le Souvenir Français, à quelques jours de la cérémonie officielle.
7 septembre - la journée qui décida tout
Ce fut le jour où l'histoire bascula - et où elle coûta le plus cher.
Une compagnie allemande s'était retranchée dans le fort de Chaudanne. Dans la nuit du 6 au 7 septembre, deux compagnies du 7e régiment d'infanterie américain escaladèrent les remparts armées de fusils et de grenades. Ayant donné l'impression de vouloir se rendre, les Allemands reprirent le combat après que l'un d'entre eux eut tiré à l'arme automatique.
Les Américains progressèrent vers le fort de Chaudanne qu'ils croyaient abandonné. Vingt-cinq soldats américains furent tués en quelques minutes par les Allemands, dont la garnison avait été renforcée pendant la nuit.
Le 1er lieutenant Georges E. Stripp organisa l'assaut avec des armes légères et des grenades. Il fit dix-neuf prisonniers. Chaudanne était prise. Mais ce n'était pas fini.
Depuis Chaudanne, le combat continua. Les Américains dirigèrent leurs obus vers la Citadelle pour éliminer l'une des dernières poches de résistance allemande. En fin de journée, soldats américains et résistants français attaquèrent la Citadelle en escaladant ses parois depuis la Chapelle des Buis.
Ce fut le premier et le seul véritable combat que connut la Citadelle. Cette forteresse voulue par Louis XIV, conçue par Vauban pour défendre les frontières françaises, fut défendue pour le seul combat de son histoire... par les Allemands.
À l'intérieur de la ville, quarante policiers sous les ordres de leur officier René Mussillon et une soixantaine de résistants se réunirent symboliquement place de la Liberté pour assurer la jonction avec les troupes américaines, effective en début d'après-midi.
La nuit tombait sur la Citadelle. Les Allemands, pris en tenaille, capitulèrent. La reddition fut effective vers 19 heures.
Ce qui fit dire plus tard à Max Vuillemin, grand résistant et lieutenant-colonel, que pour lui, la libération de Besançon, c'était le 7 septembre, puisqu'il n'y avait plus de soldats allemands au centre-ville. Mais c'est le lendemain matin que la ville sortit dans la rue.
8 septembre 1944 - la liesse, et le compte des morts
Le 8 septembre, ce fut la liesse au centre-ville : soldats et chars américains défilèrent aux côtés des FFI et de la population. La ville était libérée.
Le même jour, le maire Henri Bugnet fut déposé et remplacé par Jean Minjoz, chef du mouvement Libération Sud, qui fut maire de 1945 à 1947, puis de 1953 à 1977, et député du Doubs de 1945 à 1958. Une ville qui se libère change aussi de mains civiles.
Le bilan était lourd. Quatre jours de combats avaient coûté la vie à quatre-vingts Américains, vingt-huit FFI, vingt-neuf civils et deux cent cinquante soldats allemands. Deux mille cinq cents autres avaient été faits prisonniers.
Un monument aux morts, à la mémoire des soldats américains tués lors de la libération, fut érigé à proximité du fort de Chaudanne par le Souvenir Français, sur un espace vert baptisé « esplanade de la 3e division d'infanterie américaine ». Il s'y dresse encore aujourd'hui, face à la Citadelle qu'ils avaient prise d'assaut.
Le 23 septembre - de Gaulle devant l'hôtel de ville
Le général de Gaulle, en tant que chef du Gouvernement provisoire de la République française, entama le 14 septembre 1944 une série de voyages en province pour rétablir l'autorité du pouvoir central. Le 23 septembre 1944, il se rendit à Besançon.
Accueilli par Louis Charles Maitre, maire de Besançon et président du Comité local de libération, il défilait dans les rues de la ville accompagné du général de Lattre de Tassigny, commandant l'Armée B. Il passa en revue les troupes, assista au défilé militaire, prononça un discours depuis une tribune installée devant l'hôtel de ville et fut ovationné par une foule en liesse rassemblée place Saint-Pierre.
Quelques jours plus tôt, le 19 septembre, le général de Lattre de Tassigny avait installé à Besançon son poste de commandement de la Première armée française. La ville meurtrie devenait, pour quelques semaines, le cœur battant de la reconquête vers le Rhin.
Ce mardi soir, place du 8-Septembre
Quatre-vingt-deux ans après, la place porte toujours la date. Elle porte l'inscription gravée dans la pierre : « 8 septembre 1944, Besançon retrouve sa liberté. »
Ce soir à 19 heures, la cérémonie officielle s'y ouvrira, entrée libre. L'association Doubs Libération US 44, dont l'objet est de sauvegarder les véhicules militaires de la Seconde Guerre mondiale et d'organiser des manifestations de regroupement et de présentation, accompagnera le défilé qui partira de la place du 8-Septembre, empruntera la Grande-Rue, la rue Moncey et la rue des Granges, avant qu'un char soit exposé sur la place pour le public. La circulation sera interdite dans ce secteur du centre-ville de 17h30 à minuit.
À 20h30, l'Orchestre d'Harmonie des Chaprais, formation d'une cinquantaine de musiciens âgés de 12 à 84 ans, dirigée par Mathieu Guilain, diplômé en direction au conservatoire de Besançon, dont le répertoire va du classique aux musiques de film en passant par le jazz et les variétés, proposera un programme consacré aux musiques de l'époque. Celles que les Bisontins écoutaient quand ils osaient encore écouter quelque chose.
Pour la maire de Besançon Anne Vignot, « l'histoire de ces jours doit être connue de chacune et de chacun d'entre nous. Comme les noms de celles et de ceux qui ont payé alors de leurs vies le prix de nos libertés enfin retrouvées. »
Ces noms-là ne sont pas dans les discours. Ils sont dans les archives municipales, dans les fonds du portail Mémoire Vive, dans les rapports et états de service d'Adrien Saulnier et des unités FFI du groupement bisontin. Ils sont dans les registres de l'Ofpra et dans les listes du Maitron. Ils sont, ce soir-là, dans chaque Bisontin qui traverse la place et lève les yeux vers la colombe blanche sur l'affiche - une colombe qui tient un rameau d'olivier, au sommet du chiffre 8, entre le tricolore français et les étoiles américaines.
Quatre ans d'obscurité. Quatre jours de feu. Et depuis lors, une date gravée dans le calcaire comtois comme une seconde naissance.






