Cet été, la Suisse a vécu trois alertes majeures en quelques semaines. Ce n'est pas une coïncidence - c'est une géographie en train de changer de nature
Blatten ensevelie, Randa placée en alerte, Kandersteg sous surveillance permanente, le massif du Mont-Blanc en passe de battre tous les records d'éboulements : l'été 2026 a transformé les Alpes en terrain de démonstration grandeur nature. Les glaciologues et les géomorphologues qui décryptent ces événements pour L'Appel posent une question désormais sans détour - pas si un grand effondrement peut frapper l'Europe, mais quand, et dans quelle vallée habitée.
Il a suffi d'une journée de mai 2025, vingt-huit exactement, pour que le village de Blatten disparaisse sous une masse de glace et de roche de vingt millions de tonnes. L'effondrement du glacier du Birch, dans le massif du Bietschhorn au canton du Valais, avait enseveli les neuf dixièmes du village, situé dans la vallée de Lötschental. La vitesse atteinte par la masse en mouvement : environ deux cents kilomètres par heure. La dénivellation parcourue : près de mille deux cents mètres. Les tremblements qui en ont résulté ont été ressentis partout en Suisse. Et pourtant - ironie cruelle de la statistique - il n'y a eu qu'une seule victime, parce que la catastrophe avait été prédite et le village évacué plusieurs jours plus tôt.
Cette catastrophe n'est pas un accident isolé. Elle est le signe le plus lisible d'un phénomène qui s'accélère le long de tout l'arc alpin - de la Savoie française aux Dolomites italiennes, du Tyrol autrichien aux cantons valaisans. La montagne se désagrège. Et les mécanismes en jeu ne laissent aucune ambiguïté sur leur origine.
Le pergélisol, ciment invisible
Pour comprendre ce qui s'est passé à Blatten, il faut descendre dans la roche elle-même. Le pergélisol est une « colle » invisible gelée - formée de glace, de roche et d'éléments de sol - qui maintient ensemble les milieux glacés. L'augmentation des températures dégrade et réduit ce pergélisol, caractérisé par des terrains gelés en permanence. Présente depuis plusieurs milliers d'années, de la glace invisible est infiltrée dans les fissures de la roche et y assure un rôle de ciment, de colle pour les montagnes.
Le dégel du pergélisol situé sous le glacier du Birch, en Suisse, a pu jouer un rôle dans l'éboulement qui a conduit à la destruction du village de Blatten le 28 mai 2025. L'étude publiée dans *Communications Earth & Environment*, qui réunit des chercheurs de l'Université de Cambridge et de l'ETH Zurich, va plus loin encore : elle établit que la dégradation du pergélisol dans la zone du Kleines Nesthorn, à environ 3 335 mètres d'altitude, aurait favorisé l'augmentation des chutes de pierres sur le glacier et contribué à sa déstabilisation progressive. Le cas de Blatten a été largement évoqué lors d'une conférence internationale sur les glissements de terrain à Lausanne, réunissant plus de soixante experts voulant comprendre comment cette catastrophe est arrivée et anticiper la prochaine - des spécialistes qui collaborent sans se concurrencer, à en croire le professeur Christophe Lambiel de l'Université de Lausanne.
La température du pergélisol augmente également dans les massifs de haute altitude : ce sol gelé en permanence scelle de nombreuses parois rocheuses, et son dégel progressif accroît l'instabilité des versants, favorisant les glissements de terrain et les chutes de pierres.
L'été 2026, une démonstration par l'accumulation
La question n'est plus théorique. Dans les Alpes, en Suisse, en France et particulièrement dans le massif du Mont-Blanc, l'été caniculaire a été marqué par un record d'éboulements, parfois mortels, dont une large majorité est imputable à la crise climatique selon Ludovic Ravanel, géomorphologue au CNRS. L'année 2026 sera assurément un record, tant dans la fréquence des éboulements que dans la quantité de roches qui se sont détachées des montagnes presque quotidiennement.
Le nombre d'écroulements - les plus gros éboulements recensés - devrait s'élever à 450 dans le seul massif du Mont-Blanc à la fin de l'été, selon le chercheur. « Ce qui est absolument énorme puisqu'il y a encore dix ou vingt ans, c'était quelques dizaines », souligne-t-il. Le précédent record s'élevait à 300, atteint en 2022, une année également marquée par de nombreux épisodes caniculaires.
Le 5 août 2026, un important éboulement a été observé sur la face sud du Cervin, côté italien, générant une impressionnante avalanche de poussière. Le 15 juillet, dans le couloir du Goûter sur la voie normale du Mont-Blanc, deux alpinistes ont perdu la vie après avoir été frappés par une chute de blocs rocheux. En juillet, deux touristes tchèques ont perdu la vie dans un éboulement sur la voie normale du Mont-Blanc, et en août un homme de 31 ans a succombé à un éboulement dans le même massif, près de l'Aiguille du Génépi.
Les données de fontes glaciaires achèvent de dresser le tableau. Entre la mi-juin et la mi-juillet 2026, le glacier du Rhône a perdu plus de quatre mètres d'épaisseur au point de mesure suivi par GLAMOS, soit environ dix centimètres par jour. La réserve de neige hivernale des glaciers suisses était entièrement consommée le 29 juin, date la plus précoce jamais enregistrée après le record de 2022. En 2026, le glacier du Rhône seul a perdu environ 30 millions de tonnes de glace, l'équivalent de 12 000 piscines olympiques.
Trois villages, trois alertes, un même été
Ce que l'été 2026 a rendu visible en Suisse dépasse largement Blatten. En quelques semaines, trois localités différentes se sont retrouvées sous la menace d'un même mécanisme.
Kandersteg, village pittoresque d'environ 1 300 habitants dans les Alpes suisses, est surplombé par le Spitze Stei, une formation rocheuse instable susceptible de déclencher un glissement de terrain potentiellement deux fois plus important que celui qui a enseveli Blatten en mai 2025. Les scientifiques soulignent que la hausse des températures fait fondre les glaciers et dégeler le pergélisol des montagnes, rendant les versants de plus en plus instables dans tout l'arc alpin. Si l'ensemble de la section instable du Spitze Stei - estimée à environ 15 à 20 millions de mètres cubes - venait à s'effondrer, cela déclencherait une catastrophe naturelle majeure. Le rocher est cependant sous surveillance permanente, des plans d'évacuation sont préparés et les experts estiment qu'il est plus probable que la roche se dégrade progressivement plutôt qu'en un seul bloc massif.
À quelques dizaines de kilomètres de là, la commune de Randa a relevé son niveau d'alerte à 3, après plusieurs effondrements glaciaires. Lundi après-midi, au moins trois éboulements s'étaient produits sur le glacier suspendu du Weisshorn Est, dans la vallée de Zermatt. Face au danger que représente l'effondrement du glacier du Weisshorn, la commune de Randa, dans le canton du Valais, a interdit à la population l'accès à un périmètre établi par les autorités locales.
Il faut souligner que ce n'est pas la première fois que cette vallée vacille. Randa avait failli disparaître en 1991, après deux éboulements majeurs. Au total, près de 30 millions de mètres cubes de roches s'étaient effondrés sur le fond de la vallée. La différence avec 1991 tient précisément en un mot : le pergélisol dégèle aujourd'hui à des altitudes et à des rythmes inédits.
Plus au nord encore, Brienz, en Graubünden, vit depuis des années sous la menace d'un éboulement et a déjà dû être évacuée à plusieurs reprises. À Kandersteg également, quelque 15 millions de mètres cubes de roche sont instables au Spitze Stei, et des éboulements pourraient provoquer des coulées de boue susceptibles d'atteindre le village.
L'Autriche, l'Italie, la France - personne n'est en dehors de la zone Le phénomène ne s'arrête pas aux frontières helvétiques. Dans les Alpes autrichiennes, 94 des 96 glaciers surveillés par l'Association alpine autrichienne ont reculé depuis l'an dernier, selon le rapport annuel publié en mars 2026. L'Alpeiner Ferner, situé dans le Tyrol, et le Stubacher Sonnblick, dans les Hohe Tauern, ont connu les plus fortes pertes, avec un recul de plus de 100 mètres.
En Italie, la Marmolada a fourni le précédent européen le plus meurtrier de la décennie. Le 3 juillet 2022, une portion isolée du glacier s'est détachée, avec un volume estimé à 70 400 mètres cubes, tuant onze alpinistes après avoir parcouru environ 2,3 kilomètres. Cet événement est considéré comme l'une des avalanches de glace les plus meurtrières jamais enregistrées dans les Alpes. Les températures anormalement élevées du printemps et du début de l'été, qui avaient produit un excès d'eau de fonte, figurent parmi les facteurs primaires identifiés. Aujourd'hui, en 2026, la Marmolada continue de perdre de la masse. Les montagnes italiennes dans leur ensemble deviennent plus instables et l'eau en altitude n'est plus une certitude.
Côté français, le massif du Mont-Blanc abrite environ 65 glaciers répartis entre l'Italie, la France et la Suisse, couvrant au total environ 170 kilomètres carrés. Au cours des vingt dernières années, l'ensemble de l'arc alpin a déjà perdu environ un tiers de son volume de glace. Les massifs concentrant les territoires les plus fortement habités susceptibles d'être exposés sont la haute vallée de l'Arve dans le massif du Mont-Blanc, les vallées et stations des Écrins et de la Vanoise. L'extension du pergélisol de paroi de montagne va bien au-delà, jusqu'aux Alpes-Maritimes, aux Hautes-Pyrénées et aux Alpes-de-Haute-Provence. La mission ministérielle estime que moins de 20 000 habitants seraient susceptibles d'être menacés par de tels phénomènes.
Les risques de glissement de terrain vont s'intensifier dans les années à venir et mettre en danger les habitants de plusieurs villes d'Europe en montagne. La ville française de Chamonix et ses communes sont par exemple menacées par l'instabilité des terrains alentour causée par la fonte des glaces, et certaines mesures de sécurisation des zones glaciaires sont déjà en place.
Ce que la fonte retire aux montagnes, et aux hommes
Plus de 1 000 glaciers suisses, soit 40 % du total, ont déjà disparu au cours des cinquante dernières années. La trajectoire à venir est documentée avec une précision croissante. Une étude publiée le 15 décembre 2025 dans *Nature Climate Change*, réalisée sous la supervision de l'ETH Zurich, établit que dans les Alpes européennes, le rythme de disparition des glaciers atteindra son maximum dès 2033. Plus d'une centaine d'entre eux aura alors définitivement disparu.
Depuis 1850, les glaciers alpins ont perdu environ 70 % de leur volume. Même dans les scénarios climatiques les plus favorables, les glaciers français devraient presque tous disparaître d'ici à la fin du siècle, à l'exception possible de ceux situés à très haute altitude.
Cette disparition n'est pas qu'un enjeu de paysage. Le glacier du Rhône est la source du fleuve du même nom. Son eau alimente des centrales hydroélectriques, contribue au refroidissement de réacteurs nucléaires et sert à l'irrigation de régions agricoles et viticoles. La perturbation de cette fonction de réservoir naturel, à mesure que les glaciers fondent plus vite qu'ils ne se reconstituent, affecte donc directement les infrastructures énergétiques, l'agriculture et les réseaux d'eau potable.
La mécanique d'instabilité suit la même logique. Les glaciers exercent des pressions stabilisatrices sur les versants. Lorsqu'ils fondent et perdent en épaisseur, les parois se décompriment, ce qui peut causer des éboulements. La chaleur de l'été 2026 aura durablement pénétré dans les terrains : même si les températures redeviennent négatives en haute altitude, l'énorme quantité de chaleur accumulée va continuer à pénétrer dans les terrains jusqu'en novembre, décembre, voire janvier. Les plus gros éboulements, selon Ludovic Ravanel du CNRS, sont attendus à l'automne.
« La crise climatique est mondiale. La capacité d'adaptation, elle, n'est pas équitablement répartie. »
Olaf Eisen, Alfred Wegener Institute, cité par le journal grec K
L'Europe surveille, l'Himalaya subit
Mathias Huss, directeur de GLAMOS, le Réseau suisse de surveillance des glaciers, le dit sans détour : les Alpes présentent un relief similaire à celui de l'Himalaya et elles sont également densément peuplées. La catastrophe du Népal du 26 août 2026, qui a fait au moins 353 morts et plus de 1 300 disparus, illustre ce que l'absence de surveillance systématique signifie concrètement en termes de vies humaines.
La différence entre les deux zones tient à des ressources, pas à la nature du phénomène. Les aléas de montagne sont particulièrement modifiés par le changement climatique du fait notamment du réchauffement et de la fonte des zones englacées. Cela aboutit à l'amplification mais aussi à l'émergence de phénomènes dans des secteurs auparavant non exposés, pouvant menacer des zones d'occupation humaine en aval.
En Suisse, le système d'alerte précoce qui a permis d'évacuer Blatten neuf jours avant l'effondrement repose sur des chercheurs cherchant sans cesse de nouveaux moyens pour détecter les fissures avant qu'elles ne deviennent dangereuses. Un simple câble à fibre optique déployé à travers le glacier a par exemple permis de repérer des crevasses situées jusqu'à 25 mètres sous la surface. À Kandersteg, des prospectus indiquent les itinéraires d'évacuation et cartographient les zones susceptibles d'être touchées, et la montagne est sous surveillance constante - les autorités affirment qu'il y aurait au moins 24 heures d'avertissement avant un effondrement majeur.
Cette infrastructure de prévention n'a pas d'équivalent dans l'Himalaya. La différence n'est pas scientifique - elle est politique et économique.
La carte des risques à venir
Plusieurs indicateurs permettent d'identifier aujourd'hui les zones où le risque est le plus actif en Europe.
En Suisse, la chaîne de vigilance immédiate comprend Randa et son glacier du Weisshorn, Kandersteg et le Spitze Stei, Brienz en Graubünden sous menace d'éboulement depuis des années, et l'ensemble de la haute vallée du Rhône où le glacier Bella Tola a définitivement disparu cet été et trois autres glaciers sur la rive droite du Rhône se trouvent désormais en sursis.
En France, la haute vallée de l'Arve dans le massif du Mont-Blanc concentre les territoires les plus fortement habités exposés, avec une forte représentativité des risques liés aux glaciers blancs et aux lacs proglaciaires. Ces lacs proglaciaires qui se forment à la suite de la fonte des glaciers, bloqués par des barrages naturels comme des moraines, sont instables et peuvent entraîner des inondations catastrophiques, appelées Glacial Lake Outburst Floods ou GLOF. Ces inondations peuvent dévaster les vallées en contrebas et causer des dommages aux infrastructures et aux populations locales.
En Italie, les Dolomites et le massif de la Marmolada restent des zones sensibles, avec des effets en chaîne de plus en plus inquiétants : retrait des glaciers, dégradation du pergélisol, augmentation de l'instabilité des versants et diminution des réserves d'eau disponibles pendant l'été.
En Autriche enfin, des mesures dans les Hohe Tauern indiquent une dégradation du pergélisol de 3,9 à 5,2 % par an dans les zones étudiées, interprétée comme un signal à long terme de dégradation et non comme le seul effet d'une vague de chaleur isolée. Face à un climat encore plus chaud pour le reste du XXIe siècle, le pergélisol de surface dans ces zones devrait prochainement devenir exceptionnel.
Ce que la géographie va produire dans les prochaines années
La tendance la plus probable dans l'immédiat est celle d'une accumulation d'épisodes similaires à Blatten, sans atteindre encore l'échelle népalaise mais avec des conséquences humaines croissantes. Les éboulements de l'automne 2026, annoncés par Ludovic Ravanel du CNRS comme potentiellement plus importants que ceux de l'été, constituent le premier test de cette trajectoire. L'indicateur à surveiller est le niveau d'alerte maintenu sur Randa et Kandersteg dans les prochaines semaines : si les deux sites franchissent le niveau 4, les procédures d'évacuation s'enclencheront pour des milliers d'habitants.
Une deuxième évolution tient à la formation accélérée de lacs glaciaires dans les vallées alpines. Dans l'Himalaya, les vidanges subites de lacs glaciaires se produisent déjà cinq fois plus fréquemment par rapport aux années 1950. Tout au long du XXe siècle, 152 vidanges de lacs glaciaires ont été enregistrées dans l'Himalaya, mais rien qu'au cours des 22 premières années du XXIe siècle, ce phénomène s'est produit 85 fois. Le mécanisme est identique dans les Alpes, à une altitude et une densité de population différentes - et les autorités françaises, suisses et autrichiennes surveillent ces lacs avec une attention croissante.
La troisième évolution, la plus structurelle, est celle du déphasage entre la vitesse de dégradation des massifs et la capacité des États à adapter leurs réglementations de construction, leurs plans d'urbanisme et leurs systèmes d'alerte. Depuis 1640, 219 événements d'origines glaciaire et périglaciaire ont été recensés dans les Alpes, principalement liés à des vidanges de lacs glaciaires ou de poches d'eau, conduisant à environ 225 décès. Ce chiffre, stable pendant des siècles, est sur le point d'être radicalement révisé à la hausse si les températures continuent leur trajectoire actuelle.
Ce qui est acté, en revanche, c'est que la montagne européenne n'est plus ce qu'elle était il y a vingt ans. La disparition des glaciers rend les paysages globalement moins blancs. Et quand ces glaciers se retirent, cela peut aussi déstabiliser les flancs des vallées, comme le confirme Fanny Brun, glaciologue à l'Institut des géosciences de Grenoble. Blatten n'est pas un accident. C'est l'avertissement d'une géographie qui se réorganise, à une vitesse que les cartes de risques existantes n'ont pas encore appris à cartographier.
LES CINQ ZONES ALPINES LES PLUS EXPOSEES
Suisse - Valais (Randa/Zermatt) : glacier suspendu du Weisshorn en alerte niveau 3 depuis le 24 août 2026 ; vallée de Lötschental (Blatten) : zone de reconstruction sous menace résiduelle de coulées.
Suisse - Berne : Kandersteg sous surveillance permanente du Spitze Stei, 15 à 20 millions de mètres cubes instables selon l'Associated Press.
France - Haute-Savoie : haute vallée de l'Arve et massif du Mont-Blanc, 450 écroulements recensés pour l'été 2026 selon le CNRS, zones d'habitat exposées aux lacs proglaciaires.
Italie - Trentin : Dolomites et secteur de la Marmolada, après la catastrophe de juillet 2022 (11 morts) ; Legambiente alerte en 2026 sur l'instabilité croissante des versants.
Autriche - Tyrol et Hohe Tauern : dégradation documentée du pergélisol de 3,9 à 5,2 % par an dans les zones surveillées (étude NCBI, 2024) ; 94 glaciers sur 96 surveillés en recul en 2025-2026.






