lundi 05 octobre 2026, 23:44 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Actualités

Le corbeau aux majuscules noires

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

Une magistrate de l'Arcom porte plainte pour une lettre d'injures reçue à son domicile - l'enquête de Radio France révèle une série de courriers anonymes aux similitudes troublantes, visant journalistes, élus et magistrats depuis au moins 2024

Laurence Pécaut-Rivolier, membre du collège de l'Arcom et conseillère à la Cour de cassation, a déposé plainte mercredi 3 septembre à Paris après avoir découvert, à son retour de vacances en août, un courrier haineux dans sa boîte aux lettres personnelle. La cellule investigation de Radio France a établi que ce courrier présente de profondes similitudes avec d'autres lettres anonymes reçues ces deux dernières années par des journalistes, des conseillers municipaux et au moins un député. Derrière l'écriture au stylo noir et les majuscules, l'hypothèse d'un seul expéditeur prend corps.

À son retour de vacances, début août, Laurence Pécaut-Rivolier découvre un courrier qui lui est adressé. La lettre, longue de quelques lignes, est rédigée en majuscules au stylo noir, sur papier blanc. Elle l'a reçue dans la ville où elle réside - et non à son adresse professionnelle. Ce dernier détail est celui qui a pesé le plus lourd dans sa décision de saisir la justice.

« Des insultes, des menaces, l'Arcom en reçoit régulièrement, malheureusement, précise-t-elle, mais quand on découvre ça par surprise, chez soi, en dehors du lieu professionnel, c'est différent, c'est une vraie agression : on n'est pas préparés. »

Un courrier qui entre dans l'intimité

La magistrate et l'Arcom ont déposé deux plaintes distinctes pour injures dans un commissariat parisien le mercredi 2 septembre. L'Arcom est l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, née de la fusion du Conseil supérieur de l'audiovisuel et de la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet. Institution régulatrice exposée aux pressions, elle ne découvre pas les messages hostiles - mais cette fois, l'atteinte est d'une autre nature.

Le contenu du courrier ne dissimule rien. L'auteur y intime à la magistrate de « faire bien son travail de tapin pour Macron », qualifiant l'Arcom de « ramassis de parasites de la République ». Après avoir publié le message sur un réseau social, Laurence Pécaut-Rivolier a été contactée par d'autres destinataires de courriers semblables - journalistes, députés, conseillers municipaux, magistrats, avocats.

Le même bureau de poste, la même écriture

C'est le travail de recoupement de la cellule investigation de Radio France qui donne à l'affaire une tout autre dimension. Selon ses investigations, la lettre présente de nombreuses similitudes avec d'autres, envoyées ces dernières années à des personnalités qui les ont pour certaines médiatisées. Même écriture, stylo noir, majuscules - et plusieurs courriers expédiés depuis le même bureau de poste.

En juin 2024, Karim Rissouli, journaliste à France Télévisions, avait rendu publique sur Instagram la lettre reçue chez lui, pour « dénoncer la parole raciste qui se libérait à l'époque ». Le corbeau y écrivait notamment que « le peuple français historique en a plein le cul de tous ces bicots ».
La même écriture, la même enveloppe se retrouvaient dans la lettre adressée à Nassira El Moaddem, journaliste à Arrêt sur Images, qui avait signalé ces similitudes sur son compte X dès juin 2024 avec ces mots : « Même individu, la même haine. » Elle souhaite aujourd'hui s'associer à la plainte de la magistrate.

À l'été 2024, la journaliste de France Inter Sonia Devillers avait à son tour reçu à son domicile une lettre étonnamment semblable, dans la foulée d'une interview de Marion Maréchal.

La cellule investigation a également identifié Aly Diouara, élu de La France insoumise en Seine-Saint-Denis, parmi les destinataires, lui qui avait dénoncé publiquement en 2025 « un courrier raciste déposé à son domicile » et avait annoncé avoir porté plainte.

Le champ d'une haine organisée

La cellule investigation de Radio France a par ailleurs identifié d'autres journalistes destinataires de courriers ressemblants, ainsi que des élus dans plusieurs régions de France. La géographie précise de cette campagne postale reste à établir - les enquêteurs ne l'ont pas rendue publique dans son intégralité.

Ce que les faits dessinent, en revanche, est lisible. Les cibles ne sont pas aléatoires : elles cumulent visibilité médiatique, ancrage institutionnel ou appartenance à des minorités. Les journalistes visés animent des émissions nationales et ont chacun pris position publiquement sur des sujets clivants. L'élu ciblé est noir. La magistrate visée exerce au sein de l'institution chargée de veiller à l'équilibre du paysage audiovisuel français - une institution que certains milieux d'extrême droite tiennent pour un bras armé du pouvoir macroniste. Le vocabulaire des lettres - « tapin pour Macron », « parasites de la République » - s'inscrit dans ce registre précis.

Le contexte ne milite pas pour la surprise. Selon le ministère de la Justice, 182 attaques contre des magistrats ont été traitées en 2025, contre seulement 26 en 2021. Les agressions contre les magistrats connaissent une progression préoccupante - menaces de mort, intimidations, agressions physiques - et touchent désormais régulièrement juges et procureurs dans l'exercice de leurs fonctions.

« Quand on découvre ça par surprise, chez soi, en dehors du lieu professionnel, c'est différent, c'est une vraie agression. »

Laurence Pécaut-Rivolier, membre du collège de l'Arcom

La plainte comme premier acte

La décision de déposer plainte collectivement - ou du moins de se signaler mutuellement pour constituer un faisceau de preuves - est en elle-même un tournant dans la manière dont les victimes de ce type de harcèlement postal répondent. Pendant deux ans, chaque destinataire a géré seul ce qui lui arrivait, parfois en le rendant public sur les réseaux sociaux, rarement en saisissant la justice.

La publication de la lettre par Laurence Pécaut-Rivolier a agi comme un révélateur : en quelques heures, d'autres victimes se sont manifestées, permettant aux enquêteurs - et à la cellule investigation de Radio France - de constituer le début d'une cartographie. Que la piste du bureau de poste commun soit exploitée par les policiers reste à confirmer. Ce qu'on sait déjà, c'est que les similitudes graphiques relevées - écriture, support, instrument - sont suffisamment précises pour que la thèse d'un expéditeur unique soit traitée comme une hypothèse sérieuse, et non comme une coïncidence.

Ce qui suit dépendra de la réponse judiciaire. Les plaintes pour injures, dont la peine maximale reste limitée, ont une vertu principale : ouvrir une enquête permettant de tracer le ou les courriers jusqu'à leur source. Si le même bureau de poste a servi à plusieurs envois, l'exploitation des données postales pourrait, dans les mois qui viennent, permettre une identification. Ce qui n'est pas assuré, dans un pays où ce type de harcèlement anonyme par voie postale demeure, à ce jour, rarement élucidé.

L'ARCOM, CIBLE RECURRENTE DE LA DESINFORMATION

L'Arcom est l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, née en janvier 2022 de la fusion du CSA et d'Hadopi.

Son collège de neuf membres est nommé par les présidents de la République, de l'Assemblée nationale et du Sénat.

L'institution est régulièrement prise pour cible par des réseaux d'extrême droite qui lui reprochent un prétendu biais pro-gouvernemental dans la régulation des médias.

Son projet stratégique 2026-2028 prévoit un renforcement de la protection des publics face aux contenus haineux en ligne.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
Réactions des lecteurs

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partager :
100%