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L’Arabie saoudite s’enfonce davantage au Yémen et ouvre la voie à une guerre sans fin pour le contrôle de Bab el-Mandeb

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Alors que la Coalition multinationale de défense maritime entre en phase opérationnelle depuis son quartier général saoudien, les Houthis intensifient leur offensive sur le front de Taïz et confirment que la pression sur Bab el-Mandeb n'est pas un bluff

Le 3 septembre 2026, treize soldats gouvernementaux yéménites, dont deux officiers, ont péri dans des combats d'une violence inhabituelle à l'ouest du gouvernorat de Taïz. Le même jour, la Coalition multinationale de défense maritime annonçait le début de ses opérations depuis son siège de Riyad, avec la prise de fonctions du commodore pakistanais Rashid Sheikh au poste de commandant adjoint. Deux événements qui ne sont pas dissociables : ils dessinent ensemble la nouvelle géographie d'un conflit où l'Arabie saoudite, après des années de distance calculée, se retrouve contrainte d'endosser un rôle qu'elle avait précisément voulu éviter.

La Coalition multinationale de défense maritime a officiellement entamé ses activités depuis son quartier général en Arabie saoudite, le commodore pakistanais Rashid Sheikh prenant ses fonctions de commandant adjoint aux côtés du contre-amiral saoudien Abdullah Al-Shehri. Ce lancement fait suite à la troisième réunion de planification tenue au commandement de la flotte occidentale à Djeddah le 13 août, avec des représentants de trente-neuf pays. Quinze États ont signé la déclaration conjointe de la coalition, treize ont finalisé leurs procédures nationales et signé sa charte ; un siège a été désigné et le logo officiel approuvé.

La mise en route institutionnelle d'une coalition est une chose. Démontrer qu'elle peut intercepter un drone kamikaze qui rase les flots à quelques encablures de Yanbu en est une autre. Le 24 août, le tanker Amzan avait déjà essuyé une frappe par missile balistique au large de Yanbu. L'attaque avait mis en doute l'efficacité opérationnelle de l'alliance, les systèmes de défense antimissile n'ayant pas intercepté le projectile houthi.

Un double blocus sans précédent pour le premier exportateur mondial de brut Ce qui se joue en mer Rouge dépasse de loin la rivalité yéméno-saoudienne. Depuis le 20 juillet, les Houthis ont interdit aux navires marchands saoudiens d'emprunter le détroit de Bab el-Mandeb. Pour la première fois de son histoire, la principale puissance du monde arabe se retrouve soumise à un double blocus simultané, en mer Rouge et dans le golfe Persique.

La vulnérabilité saoudienne sur ce front est directement liée à la guerre américano-iranienne. Les exportations maritimes de brut saoudien via Bab el-Mandeb ont été multipliées par huit entre mars et mi-juillet 2026 par rapport à la même période en 2025, selon le service de suivi maritime Kpler, le port de Yanbu étant devenu le principal point de sortie du pétrole saoudien après le blocage du détroit d'Ormuz. Ces exportations ont atteint près de cent millions de barils pour le seul mois de juin, contre sept millions en février.

Le porte-parole militaire houthi Yahya Saree a déclaré que ce blocus se fonde sur le principe de « l'œil pour œil », en réponse à ce que le groupe décrit comme un siège de douze ans imposé par Riyad au Yémen. Des spécialistes en sécurité maritime estiment que les Houthis sont capables de décréter des zones d'exclusion, de mener des frappes ciblées et de créer un niveau d'incertitude suffisant pour faire grimper les primes d'assurance, en s'appuyant sur des attaques ponctuelles plutôt que sur une tentative de blocus permanent - ce qui suffit à produire des effets commerciaux disproportionnés, les armateurs et les assureurs réagissant au risque et non aux seules attaques réussies.

Treize morts en un jour, Taïz comme révélateur de la stratégie houthie Sur le terrain yéménite, la journée du 3 septembre a illustré avec précision à quel point la pression maritime et la pression terrestre forment une stratégie intégrée. Treize membres des forces armées gouvernementales, dont deux officiers, ont été tués lors de violents affrontements avec les Houthis. L'essentiel des pertes a été enregistré sur les lignes de front entre Mokha, sur la mer Rouge, et Taïz, plus à l'intérieur des terres ; d'autres soldats ont péri dans des combats près du littoral.

Les Houthis ont tiré plus de douze missiles balistiques sur des zones rurales des gouvernorats de Taïz et de Hodeïda, tandis que de violents affrontements éclataient avec les forces gouvernementales et la Résistance nationale à Maqbanah, Al-Kadha, Al-Tuwair et Ghabari. Selon le Centre des médias des forces armées yéménites, les Houthis ont également lancé une attaque sur les positions de l'armée dans les montagnes de Maqbanah, à l'ouest du gouvernorat de Taïz, et tenté d'infiltrer les zones d'Al-Ahtoub, Al-Tuwair, Al-Kadha et Jabal Ghabari.

Ce n'est pas la première fois que ce front brûle. À la mi-août déjà, les forces gouvernementales avaient déjoué une attaque houthie d'envergure sur le front d'Al-Barh à l'ouest de Taïz, les Houthis employant artillerie, obus de mortier et drones, avant que les forces loyalistes ne détectent leur mouvement et ne repoussent l'assaut, infligeant des pertes en combattants et en matériel. la Résistance nationale avait revendiqué la neutralisation de plus de vingt-sept combattants houthis et fait état de dix-neuf blessés sur ce même front d'Al-Barh en trois jours de frappes, avec destruction de plusieurs véhicules militaires.

Les forces gouvernementales accusent les rebelles de mener une offensive destinée à prendre pied autour du détroit stratégique de Bab el-Mandeb, les Houthis ayant renforcé ces dernières semaines leurs effectifs et leurs capacités militaires à l'ouest de Taïz. La logique est lisible : contrôler les hauteurs côtières de Taïz, c'est peser militairement sur les approches terrestres de Mokha, la ville portuaire qui constitue l'alternative commerciale aux ports houthis de Hodeïda.

Des sources informées confirment que l'ampleur des frappes sur Mokha traduit aussi la crainte houthie que ce port ne devienne un hub commercial concurrent, susceptible d'attirer les importateurs actuellement contraints de transiter par Hodeïda, où plusieurs niveaux de taxes et de prélèvements pèsent sur le commerce. Au-delà du commerce, les Houthis voient Mokha comme un point de départ potentiel pour des opérations militaires contre d'autres zones qu'ils contrôlent dans le gouvernorat de Hodeïda, inscrivant la ville dans une équation militaire plus large.

Une coalition avec des failles dans ses rangs

Annoncée officiellement le 31 juillet 2026 à l'issue d'une conférence à Riyad réunissant des responsables militaires de quarante-trois nations et l'Union européenne, la coalition compte quatorze États membres fondateurs, son siège permanent et son commandement conjoint étant établis en Arabie saoudite. Les membres fondateurs comprennent l'Arabie saoudite, le Pakistan, le Koweït, Bahreïn, le Qatar, la Turquie, l'Égypte, la Jordanie, le Yémen, le Bangladesh, le Nigéria, le Soudan, Djibouti et la Somalie.

La structure prévue inclut un commandement conjoint, un centre de commandement et de contrôle, un centre d'opérations maritimes combinées et un secrétariat général, tous basés en Arabie saoudite.

Ce tableau institutionnel accrocheur dissimule mal ce qui manque. L'absence des Émirats arabes unis et d'Oman révèle les divisions persistantes au sein du Conseil de coopération du Golfe et réduit la crédibilité opérationnelle de l'initiative saoudienne. Les Émirats disposent des corvettes Baynunah, équipées de missiles Exocet MM40 Block 3 et de systèmes de guerre électronique sophistiqués ; leur non-participation prive la coalition de capacités de frappe de précision et de renseignement maritime.

Abou Dhabi préfère peut-être observer l'évolution institutionnelle de la coalition avant de s'engager, en préservant sa flexibilité à travers des arrangements maritimes bilatéraux existants. La position d'Oman est plus prévisible : Mascate a traditionnellement maintenu une neutralité et une médiation régionale tout en préservant des relations diplomatiques équilibrées dans le Golfe, une posture qu'une adhésion formelle à un nouveau cadre de sécurité pourrait compromettre.

Frapper les sites de lancement houthis au Yémen nécessiterait des missiles de croisière ou des frappes aériennes qui sont absents de l'arsenal collectif de la coalition. Seule l'Arabie saoudite dispose de chasseurs F-15SA équipés de munitions guidées, mais leur efficacité contre des lanceurs mobiles dissimulés en zone montagneuse reste limitée.

La question qui hante les états-majors, mais que personne n'énonce officiellement, est celle-ci : une coalition peut protéger une route maritime, elle ne peut pas dénouer la crise politique qui l'a rendue nécessaire. Des observateurs militaires relèvent que les coalitions maritimes peuvent réduire le risque sans supprimer les facteurs politiques qui alimentent l'insécurité.

L'engrenage que Riyad avait juré d'éviter

Il y a quelques mois encore, l'Arabie saoudite se tenait à distance du conflit généralisé, cultivant une ambiguïté stratégique qui lui permettait de ne pas choisir entre Washington et Téhéran. Après quatre ans de trêve entre les Houthis et l'Arabie saoudite, qui avait soutenu militairement le gouvernement yéménite à partir de 2015, les hostilités ont repris le 13 juillet entre les deux camps.

La dynamique a changé de nature avec le blocage d'Ormuz. L'enjeu énergétique du détroit de Bab el-Mandeb s'est accru depuis que l'Iran a fermé le détroit d'Ormuz, l'Arabie saoudite ayant massivement renforcé ses exportations de brut par Yanbu pour limiter sa dépendance à la sortie du Golfe. Ce pivot géographique a transformé Bab el-Mandeb en une artère existentielle pour les finances saoudiennes - et les Houthis l'ont compris avant que Riyad ne prenne la mesure du piège.

Les Houthis ont élargi leur campagne au-delà des attaques de pétroliers en mer Rouge en frappant des installations pétrolières dans la province orientale saoudienne depuis le territoire irakien, en coordination avec des groupes armés irakiens sous supervision iranienne - ce qui a conduit des appareils saoudiens et américains à frapper des sites en Irak, forçant le Premier ministre irakien à annuler une réunion prévue avec le prince héritier Mohammed ben Salmane.

Les Houthis disposent d'atouts structurels qui rendent leur résistance durable : la géographie, un ancrage territorial solide, un nombre élevé de combattants et des adversaires qui ne sont jamais parvenus à afficher une unité véritable. Leurs drones Samad-3, dotés d'une autonomie de mille sept cents kilomètres et d'une charge explosive de dix-huit kilogrammes, peuvent saturer les défenses navales en essaims coordonnés.

La Résistance nationale de Taïz, les brigades Al-Maghawir sur la côte et les forces gouvernementales tiennent leurs positions avec une pugnacité que les bilans de pertes de la seule journée du 3 septembre illustrent dans leur brutalité. Un civil, identifié sous le nom de Fouad Moqbel Hassan, a été tué par un tireur houthi embusqué à proximité des lignes de front, selon des sources locales yéménites. La guerre ne tue pas que des combattants.

Horizon incertain dans les eaux les plus surveillées du monde

La mise en route de la coalition depuis Riyad ouvre une phase nouvelle, mais n'en garantit pas l'issue. Le rapport de forces tel qu'il se dessine à ce stade suggère plusieurs trajectoires dont aucune n'est rassurante.

La plus probable à court terme est la continuation d'une pression asymétrique soutenue. La question centrale demeure de savoir si les forces navales réunies possèdent l'armement et la coordination nécessaires pour neutraliser la menace asymétrique incarnée par les drones et missiles houthis. Les Houthis ont prouvé depuis juillet qu'ils sont en mesure de maintenir un niveau de pression suffisant pour contraindre les armateurs à détourner leurs navires, sans franchir le seuil qui déclencherait une réponse militaire d'une autre échelle. Cette fenêtre opérationnelle, exploitée semaine après semaine, leur suffit pour atteindre leurs objectifs économiques et politiques à moindre coût.

La configuration qui ferait basculer l'équation serait une frappe réussie contre une infrastructure pétrolière saoudienne majeure - Yanbu, Jizan ou une installation d'Aramco suffisamment vitale pour provoquer un choc sur les marchés énergétiques mondiaux. Une présence navale accrue augmente aussi le risque de confrontations directes avec les batteries de missiles houthis, les drones armés ou les embarcations explosives télécommandées opérant depuis le Yémen - ce qui signifie que la coalition, en cherchant à sécuriser le commerce maritime, introduit également de nouveaux risques d'escalade dans un conflit régional déjà volatile.

Ce que personne n'a encore dit publiquement, ni à Riyad ni à Washington, c'est le coût réel d'un enlisement. L'Arabie saoudite a déjà vécu une coalition yéménite se dissoudre de l'intérieur - elle en porte encore les cicatrices. Lors du lancement de l'opération Decisive Storm en mars 2015, une large alliance arabe avait réuni la puissance financière saoudienne, la puissance aérienne émiratie et des contributions de Bahreïn, du Koweït, du Qatar, de l'Égypte, du Maroc et du Soudan, sous supervision américaine et logistique britannique. Les architectes de Riyad avaient alors promis une capitulation rapide de Sanaa. L'alliance s'était fragmentée de l'intérieur.

Le signal à surveiller dans les prochaines semaines n'est pas le nombre de patrouilles navales. C'est la décision des Émirats arabes unis - les absents les plus significatifs de la liste des membres fondateurs. Leur marine, leurs systèmes de guerre électronique et leurs canaux de communication avec les acteurs yéménites représentent ce que la coalition ne peut pas se permettre d'ignorer éternellement. Des analystes soulignent que les Émirats apporteraient l'une des marines les plus capables de la région ainsi qu'une expérience considérable au Yémen et en mer Rouge, tandis qu'Oman dispose de canaux avec les Houthis que la plupart des membres de la coalition ne possèdent pas. Leur entrée ou leur maintien en dehors déterminera plus que toute doctrine navale la capacité réelle de la coalition à peser sur l'issue du conflit.

CHIFFRES CLES

13 soldats gouvernementaux tués le 3 septembre 2026 à l'ouest de Taïz, dont 2 officiers 14 États membres fondateurs de la Coalition multinationale de défense maritime, siège à Riyad Les exportations de brut saoudien via Bab el-Mandeb ont été multipliées par 8 entre mars et mi-juillet 2026 par rapport à 2025, selon Kpler

100 millions de barils exportés depuis Yanbu en juin 2026, contre 7 millions en février

39 pays représentés à la troisième réunion de planification de la coalition à Djeddah le 13 août Plus de 27 combattants houthis neutralisés sur le front d'Al-Barh à Taïz en trois jours à la mi-août, selon la Résistance nationale Treize soldats des forces gouvernementales yéménites, dont deux officiers, ont été tués dans de violents combats contre les Houthis à l’ouest de Taïz.

Par Abdelaziz Al-Sabri et Samuel Lévy • L’Appel · L'Appel
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