Une enfant assassinée dans le Gers, une réforme du consentement votée en novembre, un acteur condamné, deux footballeurs mis en cause. La France de 2026 semble submergée d'affaires sexuelles. Ce que les chiffres et les cas révèlent réellement est plus complexe - et plus inquiétant - que le récit médiatique dominant ne le laisse entendre.
Lyhanna avait onze ans. Son meurtrier présumé avait fait l'objet de neuf procédures judiciaires avant que son corps ne soit retrouvé dans le Gers. La loi sur le consentement, elle, a été votée six mois plus tôt pour protéger les victimes. Ces deux faits coexistent sans se contredire - et c'est précisément ce paradoxe que la France refuse de regarder en face.
Le 29 mai 2026, une collégienne de onze ans disparaît à Fleurance, dans le Gers. Lyhanna Rameau Bernard est enlevée, violée et assassinéee. Neuf procédures avaient été déclenchées contre son meurtrier présumé avant le drame. En 2022, une plainte pour viol sur une enfant de sept ans avait été classée sans suite en mai 2024 comme infraction insuffisamment caractérisée. Une autre petite fille avait accusé le suspect de l'avoir violée une cinquantaine de fois, sa mère ayant déposé plainte en août 2025 sans que l'homme ne soit inquiété.
Pendant ce temps, six mois avant la disparition de Lyhanna, le Parlement français votait une réforme censée renforcer la protection des victimes de violences sexuelles. La loi n° 2025-1057 du 6 novembre 2025 plaçait le consentement au centre de la définition pénale du viol, en réponse à une condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l'Homme. L'ancienne définition, héritée de 1980, centrait l'infraction sur les moyens employés par l'auteur et laissait dans l'ombre la question du consentement de la victime.
Ces deux réalités - Lyhanna et la loi - n'habitent pas le même débat public. Elles devraient.
Ce que Lyhanna révèle : non pas un monstre isolé, mais une chaîne cassée
Des dossiers dits « fantômes », des enquêtes à l'abandon ou perdues, un manque d'effectifs : le ministre de la Justice Gérald Darmanin a transmis à son homologue de l'Intérieur un courrier détaillant les défaillances dans la prise en compte des violences sexuelles faites aux enfants.
Ce courrier, révélé par Le Monde début août 2026, n'est pas une surprise pour quiconque lit les statistiques sans fard. Les plaintes pour violences sexuelles sur mineurs sont passées de 16 900 en 2017 à 50 400 en 2025. Trois fois plus de signalements en huit ans. Le budget de la justice, lui, n'a pas suivi à proportion.
Moins de la moitié des violences sexuelles faites aux enfants font l'objet d'un signalement aux policiers ou gendarmes - et 70 % des plaintes ne font l'objet d'aucune investigation.
Ce que l'affaire Lyhanna expose n'est donc pas un dysfonctionnement isolé. C'est le fonctionnement normal d'une institution saturée, où le classement sans suite n'est pas une exception mais une règle statistique. Selon les données disponibles, 86 % des affaires de violences sexuelles ont été classées sans suite, ce taux atteignant 94 % pour les affaires de viol. La majorité de ces classements sont motivés par une caractérisation insuffisante des infractions.
Depuis l'affaire, le ministre de la Justice s'est dit « personnellement très favorable » à la mise en place de fiches administratives pour surveiller les pédocriminels, à l'image des fiches S utilisées pour les personnes susceptibles de mettre en danger la sûreté de l'État. La proposition a été présentée comme une avancée. Ce qu'elle révèle surtout, c'est que l'État lui-même reconnaît ne pas disposer aujourd'hui d'un outil permettant d'agréger les données de ses propres fichiers.
Selon l'Association nationale de police judiciaire, Gérald Darmanin avait connaissance d'un stock de dossiers judiciaires non traités dépassant les trois millions, et avait été alerté sur le non-traitement de certains contentieux, dont celui des viols et agressions sexuelles sur mineurs. Autrement dit : le problème était connu. Le drame de Lyhanna n'a pas révélé une faille cachée - il a rendu intenable le silence autour d'une faille documentée.
La loi sur le consentement : une avancée réelle dans un vide judiciaire structurel Ce serait une erreur de lire la réforme du 6 novembre 2025 comme une réponse à Lyhanna. Elle y est antérieure. Mais les deux phénomènes s'éclairent mutuellement de manière révélatrice.
Pendant des décennies, le Code pénal définissait le viol comme un acte commis par violence, contrainte, menace ou surprise - une formulation qui obligeait la victime à démontrer qu'elle avait subi une contrainte, qu'elle s'était débattue, qu'elle avait dit non de manière suffisamment claire.
La consécration de l'absence de consentement comme élément central ne modifie pas la charge de la preuve : elle incombe toujours à l'accusation. C'est le point que le débat public escamote systématiquement, d'un côté comme de l'autre. La loi ne présume pas la culpabilité de l'accusé. Elle exige simplement que le tribunal examine explicitement si le consentement existait, s'il était libre et s'il était maintenu - ce que la jurisprudence faisait déjà de facto, mais sans que le texte de loi le nomme.
L'absence de consentement peut désormais être avérée même sans violence, menace, contrainte ou surprise, mais ces éléments restent des indices objectifs. La réforme comble une lacune technique. Elle ne crée pas un régime de suspicion automatique.
Ce qui est réel, en revanche, c'est l'écart vertigineux entre la portée symbolique de la loi et la réalité de son application. Une victime peut désormais se prévaloir d'une définition juridique plus précise de ce qu'elle a subi - mais si sa plainte entre dans ce taux de 94 % de classements sans suite, cette définition ne lui servira à rien.
Le registre des célébrités : où l'accusation n'est pas la condamnation C'est ici que le débat public franchit régulièrement une ligne que le journalisme sérieux doit refuser de franchir avec lui.
Gérard Depardieu a été condamné le 13 mai 2025 par le tribunal correctionnel de Paris à dix-huit mois de prison avec sursis pour agressions sexuelles sur deux femmes lors du tournage des Volets verts en 2021. Une vingtaine de femmes ont accusé l'acteur d'agressions ou de comportements inappropriés, mais ce procès était le premier à venir devant une juridiction. Il est depuis lors renvoyé devant la cour criminelle de Paris pour viols sur une autre plaignante.
En février 2026, Achraf Hakimi a appris son renvoi devant la cour criminelle départementale pour viol présumé sur une jeune femme en 2023 - une décision tombée alors que le PSG s'apprêtait à accueillir Monaco pour un barrage de Ligue des champions. Un procès est attendu en 2027. Hakimi conteste les faits.
Quant à Kylian Mbappé, la procureure suédoise Marina Chirakova a annoncé le 12 décembre 2024 la fin de la procédure pour insuffisance de preuves dans l'affaire de viol présumé à Stockholm.
Ces trois cas illustrent précisément ce que le droit distingue et que l'opinion publique amalgame. Une enquête ouverte, un renvoi en jugement et une condamnation définitive sont trois stades radicalement différents de la chaîne pénale. Les traiter comme équivalents - dans un sens ou dans l'autre - est une faute journalistique autant qu'un déni de présomption d'innocence.
L'arithmétique des fausses accusations : ce que les chiffres disent réellement La question posée - les femmes ont-elles désormais les moyens de fabriquer une accusation de viol sur la base d'une relation consentie ? - mérite une réponse factuelle, pas une réponse de confort.
Un rapport sénatorial de 2019 situait les fausses déclarations de viol entre 3 et 5 % des affaires signalées. Ce chiffre doit être distingué du taux de classement sans suite, qui atteint 94 % pour les affaires de viol : ce résultat s'explique principalement par l'absence de preuve matérielle, non par des fausses allégations.
Les fausses accusations de viol existent. Elles sont documentées, pénalement sanctionnées, et la jurisprudence de la Cour de cassation en matière de dénonciation calomnieuse est claire. Un arrêt du 4 avril 2017 a ainsi confirmé la condamnation d'une plaignante qui avait avoué à un ami avoir menti pour se venger. Les fausses accusations de viol peuvent exister, tout comme les fraudes à l'assurance ou les fausses déclarations de vol.
Mais les mettre en regard avec les 132 300 victimes de violences sexuelles enregistrées en 2025, dont 85 % de femmes, et avec un taux de condamnation qui se compte en centaines sur des dizaines de milliers de plaintes, produit une arithmétique que l'honnêteté intellectuelle impose de nommer : le problème structurel de la justice française face aux violences sexuelles n'est pas la crédulité excessive des tribunaux. C'est leur engorgement et leur incapacité à traiter ce qui leur est soumis.
Ce que la « malédiction » dissimule vraiment
La notion d'une « malédiction » qui contaminerait indifféremment les relations entre adultes consentants, les sportifs célèbres et les assassins d'enfants repose sur une confusion délibérée ou naïve entre des réalités profondément différentes.
L'affaire Lyhanna ne concerne pas le consentement entre adultes. Elle concerne le meurtre d'une enfant de onze ans par un homme qui avait déjà fait l'objet de signalements multiples, classés sans suite dans un système judiciaire sous-financé. La réforme du consentement ne l'aurait pas protégée. La numérisation des fichiers judiciaires, l'augmentation des effectifs des parquets et la refonte du traitement des signalements auraient pu le faire.
Pour L'Humanité, « en moins de deux semaines, le drame est devenu une affaire d'État, un séisme dans la société dont les secousses ne faiblissent pas ». Ce séisme est réel. Mais il s'accompagne d'un risque que la couverture médiatique n'aide pas toujours à conjurer : celui de transformer un scandale institutionnel - des plaintes non traitées, des fichiers non interconnectés, des parquets submergés - en débat philosophique sur la nature du consentement et la présomption de culpabilité des hommes.
Ce glissement sert plusieurs agendas à la fois. Il permet à l'institution judiciaire d'échapper à sa responsabilité propre. Il permet à certains commentateurs de neutraliser toute réforme de protection des victimes en la présentant comme une menace pour les accusés innocents. Et il dissout, dans un débat d'opinion, un constat administratif précis : le ministre de la Justice lui-même a « regretté la fuite prématurée » d'un document de travail qui détaille les défaillances dans les enquêtes pour violences sexuelles sur mineurs - autrement dit, un rapport interne qui confirme ce que les associations de victimes documentent depuis des années.
La lecture la plus probable
Ce qui se joue réellement dans la confluence de ces dossiers n'est pas une « guerre des sexes » ni une épidémie de fausses accusations. C'est la collision entre deux défaillances parallèles que la France administre séparément alors qu'elles partagent la même infrastructure cassée.
La première défaillance est systémique : une justice pénale qui classe sans suite 94 % des plaintes pour viol faute de moyens pour les instruire sérieusement. La deuxième est culturelle : une opinion publique qui, face à chaque affaire médiatisée, oscille entre la présomption de culpabilité de l'accusé et la présomption de mensonge de la plaignante - et qui, dans les deux cas, se dispense d'examiner les faits.
La trajectoire la plus probable à court terme est celle d'une inflation législative sans effet opérationnel. Le projet de loi sur la protection de l'enfance devait débuter son examen à l'Assemblée en juillet 2026. Des annonces suivront. Des fiches de surveillance seront créées, ou promises de l'être. Les parquets resteront sous-dotés. Le taux de classement sans suite restera structurellement élevé. Les 924 personnes incarcérées depuis le lancement de la revue nationale des procédures post-Lyhanna constituent une réponse réelle - mais conjoncturelle, née du choc médiatique, non d'une réforme durable des capacités d'instruction.
Une réforme structurelle - financement des parquets, interconnexion des fichiers, formation des enquêteurs, délais de traitement contraignants - imposerait des arbitrages budgétaires que ni l'actuelle majorité ni les oppositions n'ont mis au centre de leurs agendas électoraux pour 2027. L'indicateur à surveiller est simple : dans douze mois, quel sera le taux de classement sans suite pour les nouvelles plaintes de violences sexuelles sur mineurs ? Si le chiffre reste au voisinage de 70 %, le séisme de juin 2026 n'aura rien changé de structurel. Si des moyens supplémentaires ont été alloués et que le taux fléchit, Lyhanna aura peut-être servi à quelque chose au-delà du deuil national.
Ce qui est acté aujourd'hui, c'est que la France dispose désormais d'une définition juridique du consentement conforme aux standards européens, et d'une institution judiciaire incapable de l'appliquer à la majorité des cas qui lui sont soumis. Ces deux réalités ne s'annulent pas. Elles se superposent - et c'est précisément dans cet espace entre le texte et la pratique que vivent, impunément, la plupart des violences sexuelles non sanctionnées.
CE QUE LA CHAINE PENALE SIGNIFIE REELLEMENT
Plainte enregistrée - première étape, ne préjuge en rien de la culpabilité Classement sans suite - 94 % des affaires de viol, principalement pour infraction insuffisamment caractérisée Mise en examen - indice grave et concordant, pas une condamnation Renvoi en jugement - décision du juge d'instruction, toujours sous présomption d'innocence Condamnation définitive - aboutissement de la procédure, après épuisement des voies de recours En 2024 : 46 297 victimes de viol enregistrées par la police et la gendarmerie - 1 665 condamnations prononcées. L'écart ne représente pas des fausses accusations : il représente l'effondrement de la capacité d'instruction.






