À Hagonoy, dans une église submergée depuis un mois, Leian Lieza et Gilbert Chico ont dit oui les pieds dans l'eau - et le monde entier a regardé
Le 1er septembre 2026, la nef de l'église Saint-Jean-Baptiste d'Hagonoy, dans la province de Bulacan, était noyée sous presque un mètre d'eau boueuse. La mariée a raccourci sa traîne. Le marié est arrivé en pousse-pousse surélevé. Et l'officiant a abrégé la cérémonie sans supprimer l'essentiel. Derrière l'image virale, il y a une histoire de rendez-vous manqués, de genou blessé et d'une ville qui se noie depuis des décennies.
Il y a des matins où l'on comprend que l'amour, quand il est vraiment décidé, ne consulte pas la météo.
La mousson de cet août 2026 a frappé le tiers nord de l'archipel philippin avec une intensité hors norme. À la veille du mariage, Hagonoy restait submergée, et le responsable local de la gestion des risques de catastrophe, Richard Jerome Crisostomo, a confirmé ce que les habitants savent depuis des décennies : la ville sert de bassin de rétention pour toutes les eaux qui descendent des zones en amont. Basse et côtière, cette partie de la province de Bulacan collecte les ruissellements des lointaines chaînes montagneuses, et les marées hautes combinées à l'affaissement des terres et aux contre-courants de la baie de Manille en font l'une des zones les plus vulnérables à l'inondation de tout Luzon. Cet été, les eaux ont atteint 1,82 mètre dans certains quartiers d'Hagonoy.
Ce jour-là, l'église Saint-Jean-Baptiste était partiellement sous les eaux depuis bientôt un mois. Le prêtre avait prévenu. La paroisse avait conseillé de reporter. La montée des eaux en provenance des zones en amont rendait la cérémonie, selon les servants de la paroisse eux-mêmes, imprudente. Mais la décision finale n'appartenait qu'aux mariés.
Un mariage de décembre qui a glissé jusqu'en septembre
Gilbert Chico, qui travaille comme gréeur au Moyen-Orient, avait prévu de rentrer au pays pour son mariage en décembre. Une blessure à la cheville survenue lors d'une partie récréative de basketball l'a contraint à écourter son séjour là-bas et à rentrer plus tôt que prévu. Il a transformé ce temps de convalescence en occasion : autant célébrer le mariage avant de reprendre le travail.
La saison avait mal tourné. L'église était partiellement sous les eaux depuis près d'un mois en raison de pluies de mousson d'une intensité inhabituelle qui martelaient le nord du pays. Mais la date était prise, les préparatifs engagés, et les deux tourtereaux dans la trentaine n'ont pas voulu céder.
La logistique a suivi. Pour préserver sa robe avant d'entrer dans l'eau, Leian Lieza Galang a été conduite jusqu'au parvis de l'église à bord d'un pousse-pousse à châssis surélevé, de façon à maintenir ses vêtements au sec jusqu'au dernier moment. Le photographe de mariage, Mikko Rey Alfonso, a précisé que la mariée avait fait modifier sa robe pour en raccourcir la traîne, afin de progresser sans danger dans les eaux de crue. L'électricité ayant été coupée, la paroisse a utilisé une enceinte portable pour continuer la cérémonie.
La nef et l'eau brune
L'image circule depuis la nuit du 1er septembre. On y voit une mariée en robe blanche à épaules dénudées, bouquet de fleurs blanches serré dans les mains, qui avance prudemment dans une eau marron et opaque qui lui arrive aux hanches. On la voit ensuite serrée dans les bras de ses parents devant des bancs vides garnis de bouquets en plastique. Une autre photo montre un jeune garçon portant les alliances qui descend l'allée - l'eau lui montant à la taille.
Le prêtre de la paroisse a déclaré les deux époux, tous deux dans la trentaine, mari et femme lors d'une cérémonie raccourcie en fin de matinée, selon le photographe de mariage Mikko Rey Alfonso. Moins de quinze personnes assistaient à la cérémonie.
Le marié, qui confiait à l'AFP avoir tout fait pour que sa tenue soit parfaite, prêtait à sourire : « Nous étions en tenue complète. Peu nous importait que la robe et le veston soient trempés », a-t-il dit sobrement. En tenue complète, tous les deux. Trempés jusqu'aux os.
« Puisqu'ils voulaient aller jusqu'au bout, nous, les servants de la paroisse, avons fait de notre mieux pour que cette journée soit spéciale pour eux », a témoigné Alfonso. « Ils s'aiment. Rien n'aurait pu arrêter leur union », a-t-il ajouté.
Ce que l'eau apporte avec elle
L'image est belle. Le danger, lui, est réel et invisible.
Les Philippines ont enregistré 5 486 cas de leptospirose entre le 4 janvier et le 26 août 2026, alors que les autorités sanitaires se préparaient à une possible hausse des hospitalisations à la suite des inondations généralisées. Malgré une légère baisse par rapport à 2025, le ministère de la Santé maintient une alerte renforcée, car les infections à leptospira peuvent se manifester plusieurs jours, voire plusieurs semaines, après l'exposition aux eaux contaminées - avec une nouvelle vague attendue dans les deux semaines suivant chaque épisode d'inondation.
Fin août, l'hôpital San Lazaro de Manille s'attendait à une nouvelle vague d'infections à la suite des crues massives qui avaient frappé la métropole le week-end précédent le mariage. La leptospirose est une infection bactérienne transmise par contact avec des eaux souillées par l'urine d'animaux infectés - rats, porcs -, notamment à travers des plaies ouvertes. Non traitée, elle peut conduire à une défaillance des reins et du foie.
Dans les commentaires sous la vidéo publiée par la paroisse sur Facebook, les félicitations côtoyaient les mises en garde. Des internautes conseillaient au couple de consulter un médecin et de prendre de la doxycycline à titre préventif. Le précédent de juillet 2025 à la Barasoain Church de Malolos, autre mariage philippin en eaux troubles devenu viral, avait montré la voie : les époux d'alors avaient pris soin de se procurer des antibiotiques prophylactiques auprès de leur centre de santé local avant d'entrer dans l'eau.
Une province, une tradition involontaire
Ce mariage n'est pas un incident isolé dans l'archipel. En juillet 2025, le typhon Wipha avait submergé la Barasoain Church de Malolos - dans la même province de Bulacan - sous plusieurs pieds d'eau. Jade Rick Verdillo et Jamaica Aguilar s'étaient retrouvés face au même dilemme : reporter ou traverser. « Nous avons simplement rassemblé notre courage », avait dit le marié. « C'est un sacrifice en soi. Mais il y en aura d'autres si nous ne le faisons pas aujourd'hui. »
Les inondations sont un problème pérenne pour cet archipel situé dans la ceinture des typhons du Pacifique, frappé d'au moins vingt tempêtes ou typhons par an. Selon les Nations Unies, les Philippines constituent le pays au monde le plus exposé aux aléas naturels - une vulnérabilité que le changement climatique aggrave.
Posée sur un delta de basse altitude, la province de Bulacan est particulièrement exposée aux inondations en raison de défaillances structurelles dans les infrastructures et de la montée des eaux liée au changement climatique. L'intensité des précipitations et la fréquence des crues sévères ont significativement augmenté depuis 2012.
Le ministère des Travaux publics et des Autoroutes étudie des interventions de long terme pour Bulacan. Le secrétaire d'État Vincent Dizon, qui s'est rendu en personne dans les quartiers inondés d'Hagonoy et de Paombong sur ordre du président Ferdinand Marcos Jr., a reconnu que le pays avait besoin d'un « plan global » pour traiter un problème vieux de plusieurs décennies. Quelque 62 000 familles à Hagonoy ont été gravement affectées par les inondations prolongées de cet été, selon une évaluation du Département des affaires sociales et du développement.
Les habitants d'Hagonoy ont prié tous leurs saints - la ville en compte presque un par quartier - et sollicité d'innombrables interventions divines pour résoudre ce qui ressemble à un problème éternel. Le 1er septembre 2026, l'un de ces quartiers a offert au reste du monde quelque chose de plus immédiat qu'une prière : une robe blanche dans une eau brune, et deux personnes qui ont décidé que le reste ne comptait pas.
HAGONOY, LA VILLE QUE L'EAU NE QUITTE JAMAIS
Située sur les rives nord de la baie de Manille, Hagonoy est structurellement exposée aux inondations : bassin de rétention des eaux descendant des montagnes de Bulacan et de la rivière Pampanga, elle subit simultanément les contre-courants de la baie et l'affaissement des terres.
La ville de 136 000 habitants est qualifiée par les autorités elles-mêmes de « catch basin » - un réservoir involontaire qui accumule toutes les eaux que les zones en amont ne peuvent plus contenir.
Les pluies de mousson de l'été 2026, renforcées par plusieurs cyclones tropicaux successifs, ont atteint 1,82 mètre de profondeur dans certains quartiers. Trente-quatre personnes ont péri dans les glissements de terrain et inondations frappant le nord de l'archipel en août.






