Derrière les chiffres contenus dans le baromètre officiel 2025 sur le harcèlement scolaire, une réalité neurologique, judiciaire et humaine que les pourcentages ne peuvent pas mesurer
Un baromètre publié par le ministère de l'Éducation nationale en juin 2026 dresse le portrait d'une France scolaire où 4 % des collégiens se déclarent harcelés. Mais une modification silencieuse du protocole brouille la lecture des données, pendant que la science dit ce que les statistiques ne diront jamais : le harcèlement grave laisse des traces mesurables dans le cerveau de l'enfant, et ces traces peuvent durer des décennies.
La fille de Huda rentrait de l'école en se rongeant les ongles jusqu'au sang. Elle avait été prise pour cible parce qu'elle était plus corpulente que ses camarades. Un groupe s'était formé. Pas de chef désigné, pas de meneur facilement identifiable - juste cette dynamique collective que les spécialistes connaissent bien, et qui transforme une cour de récréation en territoire d'exclusion organisée.
Sa mère résume la situation avec une précision qui devrait figurer dans tous les rapports officiels : « Nous ne pouvons pas protéger notre enfant à l'école. C'est à l'école de le faire. »
En novembre 2025, lors de la Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire, l'ensemble des élèves de France, du CE2 à la terminale, ont été invités à remplir une grille d'auto-évaluation du harcèlement en milieu scolaire. Les résultats, publiés dans la note d'information n° 26.20 de la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) en juin 2026, affichent des taux en baisse. D'après ces auto-évaluations, 3 % des écoliers, 4 % des collégiens et 2 % des lycéens se trouvent en situation de harcèlement scolaire - c'est-à-dire qu'ils déclarent subir de manière répétée des atteintes de leurs pairs et expriment une perception négative d'aspects liés à la vie scolaire.
Avant de les commenter, il faut les lire avec précaution.
Un chiffre en baisse, mais pour quelle raison
Lors de l'édition 2025, sur la base du volontariat, les élèves avaient la possibilité d'inscrire leurs noms et prénoms sur les grilles. Les statistiques produites à partir de ces grilles ne sont donc plus comparables aux éditions antérieures. La DEPP le reconnaît explicitement dans son rapport : pour la première fois et sur la base du volontariat, les élèves pouvaient indiquer leurs noms et prénoms sur les grilles d'auto-évaluation.
Ce glissement du protocole, aussi discret soit-il, a des conséquences statistiques directes. Un enfant qui sait que son nom est lisible sur sa feuille ne coche pas les mêmes cases qu'un enfant protégé par l'anonymat complet. La levée partielle de l'anonymat a probablement induit une autocensure à grande échelle - et la DEPP le reconnaît elle-même en signalant que cette modification pourrait expliquer la baisse uniforme observée : dans les établissements publics, les taux passent de 4 % à 3 % pour les écoliers, de 5 % à 4 % pour les collégiens, et de 4 % à 2 % pour les lycéens par rapport à 2024.
Ces chiffres s'appuient sur la grille d'auto-évaluation du ministère qui ne compte que ceux qui se considèrent comme « victimes ». Le filtre est donc double : l'élève doit non seulement se reconnaître comme harcelé, mais aussi l'accepter par écrit sur un document potentiellement nominatif. Si l'on prend en compte les témoignages d'associations, telle que l'association e-Enfance, qui incluent des formes plus larges de harcèlement dans leurs statistiques, les chiffres sont encore plus alarmants : 35 % des jeunes auraient subi du harcèlement - physique, moral ou cyber.
L'écart entre 3 % et 35 % n'est pas une contradiction - c'est la mesure de ce que le questionnaire officiel ne capte pas.
Au-delà du harcèlement déclaré, les zones d'ombre
Au-delà des élèves en situation de harcèlement scolaire déclaré, 13 % des élèves dans le premier degré, 6 % au collège et 5 % au lycée sont dans des situations de dégradation de vie scolaire intermédiaires dites « à surveiller ». Cette catégorie grise - ni harcelés selon les critères officiels, ni indemnes - représente une masse considérable d'enfants dont la situation n'est pas prise en charge de façon structurée, faute d'appartenir à la bonne case statistique.
D'après les résultats d'études sur la question, un jeune sur quatre rapporte avoir été victime de harcèlement au moins une fois dans sa vie, à l'école primaire ou au collège. Pour 10 à 14 % des jeunes, ce harcèlement dure plus de six mois.
La durée est un facteur décisif. Un épisode de quelques semaines et un harcèlement de plusieurs mois n'exposent pas l'enfant aux mêmes risques physiologiques et psychologiques. Les outils de mesure actuels ne distinguent pas ces deux réalités.
Dans les lycées professionnels, la concentration du phénomène est particulièrement frappante. La multivictimation - qui peut s'apparenter à du harcèlement - touche davantage les élèves des lycées professionnels, et elle est en augmentation par rapport à la précédente édition de l'enquête en 2018. Les données du baromètre DEPP 2025 confirment que le taux d'incidents graves est trois fois plus élevé dans les lycées professionnels que dans les lycées généraux, avec un taux de 23 pour 1 000 contre 6 pour 1 000.
Un quart des jeunes entre 6 et 18 ans victimes de harcèlement ont déjà pensé au suicide ou à se faire du mal, selon l'association e-Enfance/3018. Les conséquences sur la santé mentale des victimes de harcèlement sont plus accentuées chez les filles : 39 % d'entre elles se sont fait du mal ou ont pensé au suicide, contre 25 % du total des victimes.
Ce que la blessure fait au cerveau
Marguerite est convaincue qu'un enfant ayant confiance en lui résiste mieux au harcèlement. C'est une intuition partagée par beaucoup de parents. Ce que la neurologie dit à ce sujet est plus complexe - et plus dérangeant.
Le consortium Imagen, qui regroupe des laboratoires de recherche médicale du monde entier - notamment à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière et à l'Inserm - a analysé les données de 682 adolescents européens harcelés entre 14 et 19 ans. Les chercheurs ont découvert que le niveau de harcèlement subi permettait de prédire la taille d'une zone cérébrale, le putamen, et ses variations entre 14 et 19 ans. Plus un jeune a été harcelé, plus son putamen est volumineux à 14 ans, et plus son volume diminue rapidement par la suite. Ces observations montrent que le harcèlement perturbe la maturation du putamen, qui fait partie d'une plus vaste structure appelée striatum, impliquée dans la motivation, l'apprentissage et la régulation des émotions.
Des études de neuroimagerie montrent que les enfants victimes de harcèlement scolaire présentent des réductions de volume dans certaines régions du cerveau, telles que l'hippocampe et l'amygdale. L'hippocampe joue un rôle crucial dans la mémoire et la régulation du stress, tandis que l'amygdale est impliquée dans la gestion des émotions, en particulier la peur et l'anxiété.
Ce n'est donc pas une question de caractère. Ce n'est pas une question de timidité ou de fragilité naturelle. Les victimes de harcèlement scolaire présentent une perturbation des hormones du stress similaire à celle observée chez les victimes de graves traumatismes.
Des enfants victimes de harcèlement par leurs pairs présentent davantage de problèmes de santé mentale à l'âge adulte, avec des différences mesurées en termes d'anxiété, de dépression et d'automutilation entre deux cohortes indépendantes. Subir du harcèlement de la part de ses pairs dans l'enfance a des effets négatifs à long terme généralement plus sévères sur la santé mentale des jeunes adultes.
Les personnes ayant vécu du harcèlement développent fréquemment des symptômes de trouble de stress post-traumatique complexe, de dépression et d'anxiété, ces différents troubles s'alimentant mutuellement. Une revue systématique publiée en 2025 dans une revue spécialisée confirme que les conséquences du harcèlement dépassent de loin les critères classiques du PTSD et plaident pour la reconnaissance d'un spectre traumatique propre à la victimisation par les pairs.
Le harcèlement scolaire n'est pas quelque chose que la plupart des gens dépassent avec le temps. La recherche montre qu'il reconfigure activement le cerveau, dérègle la réponse au stress, et alimente la dépression, l'anxiété et des symptômes proches du PTSD bien au-delà de la quarantaine.
Les troubles alimentaires et les problèmes d'image corporelle constituent un autre débouché fréquent, particulièrement quand le harcèlement portait sur l'apparence, le poids ou les caractéristiques physiques. La fille de Huda, prise pour cible à cause de sa corpulence, appartient précisément à cette catégorie de risque.
Quand l'institution reconnaît sans protéger
En Haute-Saône, une affaire illustre de façon clinique les limites structurelles de la réponse institutionnelle. Un élève de quatrième du collège Pierre et Marie Curie d'Héricourt avait subi, depuis 2023, des faits que ses parents qualifiaient de harcèlement dans un premier établissement. L'administration n'avait pas retenu cette qualification et n'avait pris aucune mesure à l'encontre de l'auteur présumé. En septembre 2024, la famille avait été contrainte de changer le garçon d'établissement.
Puis, le 27 avril 2026, l'élève mis en cause pour ces faits avait été affecté dans le même établissement que l'enfant qu'il avait harcelé. Le 12 juin 2026, un nouvel épisode d'intimidation se produit : l'autre élève s'installe délibérément à sa table au restaurant scolaire. L'enfant souffre désormais d'une forte anxiété.
Le tribunal administratif de Besançon, saisi en référé, a rejeté la demande le 16 juin 2026 - non parce qu'il avait conclu à l'absence de harcèlement, mais parce que la condition d'urgence particulière permettant une mesure judiciaire en quarante-huit heures n'était pas remplie, notamment en raison de la proximité des vacances scolaires. Le tribunal avait également relevé que les autorités éducatives avaient commencé à assurer un suivi de la situation.
La jurisprudence reste exigeante à l'égard des victimes et condamne peu souvent l'État - ou alors faiblement. Le droit de ne pas être harcelé à l'école a pu être élevé au rang de liberté fondamentale par le juge administratif du référé-liberté, qui peut statuer en 48 heures en cas d'atteinte grave et manifestement illégale à ce droit. Mais entre le droit proclamé et le secours accordé, la procédure peut durer des années. Pour un enfant, des années de harcèlement non qualifié par l'institution, c'est une biographie réécrite.
À Besançon même, les personnels du collège Stendhal ont annoncé une grève dès le 3 septembre 2026, jour de rentrée. Dans leur communiqué, ils expliquent agir pour alerter sur « la situation inquiétante de l'établissement » et sur « l'absence de réaction de leurs autorités de tutelle ». Parmi les griefs : l'impossibilité de filtrer les entrées et sorties, une cour sur plusieurs niveaux difficile à surveiller, des intrusions déjà documentées - dont celle d'une bande extérieure à l'école venue « rechercher un élève pour l'agresser avec une arme blanche », et celle d'un individu entré dans une salle de classe pour « demander des comptes à un professeur ». Les demandes d'un poste de principal adjoint supplémentaire et d'un renforcement des effectifs de surveillance avaient été refusées. Les personnels indiquaient avoir « le sentiment de ne pas avoir été entendus », concluant que le collège démarrait une nouvelle année « dans les mêmes conditions défaillantes ».
Une machine à compter qui ne compte pas tout
Le nombre de signalements pour harcèlement scolaire transmis aux parquets est passé de 530 en 2022 à 3 500 en 2023, puis à 6 100 en 2024. Entre mars 2022, date d'entrée en vigueur du délit de harcèlement scolaire, et fin 2024, 10 100 affaires relatives à cette infraction ont été enregistrées par les parquets, et 240 condamnations ont été prononcées en première instance.
Dix mille affaires. Deux cent quarante condamnations. Le ratio dit tout de la distance entre la reconnaissance juridique du phénomène et la capacité du système judiciaire à le traiter.
Cette hausse des signalements ne signifie pas pour autant que le phénomène augmente. Il s'agit davantage d'une prise de conscience, qui entraîne une tendance plus forte à porter plainte. La distinction est importante - et elle rassure autant qu'elle inquiète. Si le phénomène ne s'aggrave pas, la visibilité accrue révèle surtout tout ce qui avait été avalé en silence pendant des années.
Avec déjà plus de 40 % des personnels formés, le ministère vise la formation de l'ensemble de ses agents d'ici 2027, grâce à des modules d'autoformation, des formations en présentiel et des ressources adaptées aux différents métiers. Le développement des actions de prévention dès le plus jeune âge, notamment par la généralisation des séances d'empathie à l'école maternelle et élémentaire, ainsi que le renforcement de la lutte contre le cyberharcèlement font également l'objet d'une attention particulière.
En France, 23 % des enfants ont été confrontés au cyberharcèlement en 2024, contre 18 % en 2023, avec une forte augmentation chez les lycéens (29 % en 2024). 58 % des victimes de cyberharcèlement déclarent avoir perdu confiance en elles, et 29 % ont pensé au suicide. La bascule numérique a transformé le harcèlement en phénomène permanent : il ne s'arrête pas à la grille de l'école, il suit l'enfant chez lui, dans sa chambre, dans son téléphone.
Le numéro national d'aide aux victimes, le 3018, reste encore trop méconnu : sept jeunes sur dix et six parents sur dix ne connaissent pas son existence.
Ce que les chiffres ne disent toujours pas
La proposition de résolution déposée à l'Assemblée nationale en février 2026 visant à faire du harcèlement scolaire une grande cause nationale pour 2027 pose la bonne question : pourquoi, malgré dix ans de plans successifs, les mêmes scènes se répètent-elles à chaque rentrée ?
La réponse tient en partie dans l'architecture même des outils de mesure. Lors de l'édition 2025, les élèves avaient la possibilité d'inscrire leurs noms et prénoms sur les grilles. Les statistiques produites à partir de ces grilles ne sont donc plus comparables aux éditions antérieures. Un baromètre annuel dont les séries sont interrompues par une modification protocolaire n'est pas un baromètre - c'est une photo dont on a changé l'objectif entre deux clichés.
Le harcèlement scolaire est un phénomène systémique aux conséquences durables sur les trajectoires éducatives, sociales et sanitaires des enfants et des adolescents. La formule, tirée d'un texte parlementaire, est exacte. Ce qui manque, c'est la conséquence qu'elle devrait entraîner : une prise en charge à la hauteur du traumatisme, pas seulement de l'incident.
Marguerite dit qu'on « ne peut pas arrêter le harcèlement dans les écoles ». Huda dit que c'est à l'école de protéger son enfant. Ces deux positions ne sont pas contradictoires : elles cartographient ensemble les limites réelles du dispositif actuel. L'école peut faire davantage. La science indique avec précision ce qui se joue dans le cerveau d'un enfant quand elle ne le fait pas assez vite.
Si les troubles cognitifs ne sont pas reconnus et pris en compte, les risques de décrochage scolaire sont bien réels. Les difficultés cognitives peuvent même perdurer à l'âge adulte, nuisant aux études puis à la carrière professionnelle de l'ancienne victime.
La trajectoire la plus probable à court terme est celle d'une aggravation de l'écart entre les chiffres officiels et la réalité vécue. Le baromètre DEPP, amputé de sa comparabilité historique par la levée partielle de l'anonymat, produira en novembre 2026 des données difficilement exploitables. Pendant ce temps, les associations continueront à documenter des taux proches de 35 %, les lycées professionnels resteront les angles morts de la prévention, et le cyberharcèlement continuera sa progression sans que le 3018 soit suffisamment connu pour servir de recours effectif.
Un resserrement de la prise en charge judiciaire est également envisageable, à mesure que la jurisprudence sur le référé-liberté s'affine. Le précédent du tribunal administratif de Versailles - qui a enjoint un rectorat sous astreinte dans une affaire de harcèlement en maternelle - indique que le droit existe : c'est sa mobilisation systématique qui reste fragile, faute d'accompagnement suffisant des familles dans les procédures.
Ce qui est assuré, en revanche, c'est que des décennies de recherche montrent que le fait d'être harcelé laisse des marques mesurables sur la santé mentale à l'âge adulte, et que ces marques peuvent durer bien au-delà de la cinquantaine. La fille de Huda rongeait ses ongles jusqu'au sang en rentrant de l'école. Le baromètre officiel ne l'a pas comptabilisée.
CE QUE LE BAROMETRE DEPP MESURE - ET CE QU'IL NE MESURE PAS
Champ couvert : élèves du CE2 à la terminale dans les secteurs public et privé sous contrat de France.
Méthode : croisement d'un indice de multivictimation et d'un indice de qualité de vie scolaire.
Critère de harcèlement au collège et au lycée : 5 atteintes répétées sur 21, ou 6 réponses négatives sur 10 liées à la qualité de vie.
Ce que le baromètre ne mesure pas : les élèves s'autocensurant par peur de se voir identifier (effet aggravé en 2025 par la levée partielle de l'anonymat), le harcèlement reconnu comme tel seulement rétrospectivement, les formes invisibles de mise à l'écart sociale, la part du cyberharcèlement lorsqu'il se déroule exclusivement hors de l'enceinte scolaire.
Rupture de série : les données 2025 ne sont pas comparables aux éditions 2023 et 2024 en raison de la modification du protocole de recueil.






