Deux cas de légionellose en trois semaines, un mort, une source toujours introuvable - et des mesures conservatoires dont l'efficacité est jugée faible par l'inspection elle-même. La Haute-Saône affronte le retour d'un mal qu'elle n'a jamais réellement chassé.
Le 9 août, un premier habitant de Port-sur-Saône est déclaré malade. Il meurt. Le 28 août, un second cas est signalé - un homme de 78 ans, comorbidités cardiaques, placé en réanimation. L'ARS Bourgogne-Franche-Comté ouvre une ligne téléphonique. Personne ne nomme encore la source. Mais les documents que L'Appel a obtenus du ministère de l'Environnement disent ce que les communiqués taisent.
Le bassin d'aération fume en hiver. À 25 degrés Celsius dans l'eau, 10 degrés dans l'air, les émanations s'élèvent au-dessus des plaques en inox censées les retenir. Elles franchissent le dispositif - 50 centimètres de large, posé le 15 janvier 2026 - sans même ralentir. Les inspecteurs de la DREAL Bourgogne-Franche-Comté, venus vérifier le 26 février si Eurosérum respectait les arrêtés préfectoraux de décembre 2025, ont consigné dans leur rapport ce qu'ils ont vu de leurs yeux : la couverture périphérique « paraît inopérante pour stopper les émanations ».
C'était six mois avant que la légionellose ne revienne frapper Port-sur-Saône pour la deuxième fois consécutive.
Deux patients aux profils différents
Un deuxième cas a été déclaré à l'ARS Bourgogne-Franche-Comté le 28 août chez une personne domiciliée dans la commune et actuellement hospitalisée. Le premier cas concernait une femme à la santé fragile souffrant également d'autres pathologies, décédée depuis, sans qu'il soit établi que la légionellose soit directement à l'origine de sa mort. Le second, un homme de 78 ans aux antécédents cardiaques, se trouve en réanimation selon des informations rapportées par le maire de la commune.
À ce stade, aucun lien formel n'a encore été établi entre les deux contaminations. Les autorités sanitaires cherchent notamment à déterminer si les deux personnes ont pu être exposées à une source commune.
Ce que le communiqué de l'ARS ne précise pas, mais que le maire Jean-Pascal Mariot a confirmé publiquement : les deux cas de 2026 se situent dans le même secteur de la commune, mais dans une zone géographiquement distincte de celle où s'étaient concentrés les sept malades de 2025. Un déplacement géographique du foyer - s'il s'agit bien d'un foyer - qui complique le schéma d'une simple résurgence.
Ce que le communiqué ne dit pas non plus : la mairie a réalisé sept prélèvements indépendants dans des habitations et sur plusieurs points du réseau d'eau communal. Les résultats interprétables n'ont pas révélé la présence de légionelles. Un prélèvement n'a pas pu être analysé en raison d'une flore interférente.
Et surtout : selon les informations communiquées par le maire, tous les contrôles hebdomadaires conduits chez Eurosérum depuis la découverte de la souche en 2025 se sont révélés négatifs.
Ces trois éléments - déplacement de zone, réseau communal négatif, contrôles industriels négatifs - ne signifient pas que la source industrielle est hors de cause. Ils signifient que la source des contaminations de 2026 n'est, à ce stade, établie nulle part. Ce que l'ARS dit elle-même : les investigations n'ont pas permis d'identifier la ou les sources à l'origine des deux cas recensés ces dernières semaines.
Le dossier Eurosérum, six mois après
Entre le 13 août et le 27 septembre 2025, sept cas de légionellose avaient été diagnostiqués chez des personnes résidant ou ayant fréquenté un même quartier de Port-sur-Saône, deux décès étant à déplorer. Une souche commune de légionelle avait été retrouvée dans des prélèvements cliniques de patients et dans une station d'épuration industrielle située sur le territoire de la commune - résultats confirmés fin novembre par le Centre national de référence, orientant de nouvelles investigations vers le bassin d'aération de l'installation.
Cette station d'épuration n'est pas en lien avec le réseau d'eau communal. Les eaux usées du réseau communal sont traitées dans une autre installation, où les investigations n'ont pas révélé de présence de légionelles.
À la suite d'une inspection conjointe ARS-DREAL le 26 novembre 2025, un arrêté préfectoral daté du 9 décembre 2025 avait prescrit à l'industriel des mesures conservatoires de réduction de la dispersion d'aérosols au-dessus du bassin d'aération et le renforcement du suivi de l'installation par des analyses hebdomadaires.
Le rapport d'inspection de la DREAL daté du 7 avril 2026 - soit cinq mois après ces arrêtés - dresse un bilan sobre de ce que ces mesures ont produit. L'exploitant a posé 120 mètres linéaires de plaques en inox autour du bassin. Des mesures de renforcement de la surveillance d'autres installations, notamment la tour aéroréfrigérante, avaient également été imposées. Mais lors de la visite du 26 février 2026, les émanations franchissent le dispositif périphérique sans résistance visible. Le document de la DREAL le formule sans ambages : « l'efficacité de la couverture périphérique du bassin semble faible ».
Eurosérum, filiale du groupe coopératif Sodiaal, a réalisé un chiffre d'affaires de 387 millions d'euros en 2024 en s'appuyant sur un effectif de près de 650 personnes. L'entreprise possède 16 établissements dont 12 sont en activité. Son usine de Port-sur-Saône, spécialisée dans la production de poudre de lait infantile fabriquée à partir du lactosérum collecté dans les fromageries régionales, est l'établissement principal.
Le bassin d'aération mis en cause se trouve à 1,5 kilomètre au sud de l'usine, sur la commune de Port-sur-Saône, au bord de la Saône. Sa température oscille, selon les données de surveillance transmises à la DREAL, entre 23,1 °C et 26,7 °C - des températures que le rapport qualifie de « globalement favorables au développement de bactéries ».
Ce que le rapport technique révèle
Quatre points de contrôle sur huit ont donné lieu à des demandes d'action corrective de la part de l'inspection. Quatre non-conformités, donc, subsistaient en février 2026, neuf semaines après les arrêtés.
La première porte sur le confinement du déversoir : le couvercle en inox posé le 17 décembre 2025 ne couvre que la partie supérieure, pas le flanc interne. Le trop-plein doit pouvoir s'écouler librement - la contrainte technique est réelle - mais le résultat est que les aérosols générés à ce point ne sont pas contenus.
La deuxième non-conformité concerne la couverture périphérique, dont les inspecteurs jugent l'efficacité insuffisante sur la base de l'observation directe. La nature exacte des émanations reste techniquement débattue : aérosols vecteurs de bactéries, ou simple effet de condensation de vapeur chaude au contact d'un air froid ? L'arrêt total des émanations lors des phases d'anoxie - où l'aération forcée est suspendue, mais où la surface du bassin reste nettement plus chaude que l'air ambiant - plaide pour la première hypothèse, selon le rapport lui-même.
La troisième concerne la surveillance du chlore libre dans la tour aéroréfrigérante : avant le 30 janvier 2026, les mesures révèlent 35 occurrences sous le seuil de détection de 0,1 mg/l - ce que la DREAL interprète comme un signe d'une « activité biocide régulièrement insuffisante ». Le protocole de traitement a été modifié en janvier, avec passage à une injection continue de javel. Mais la stratégie n'avait pas encore été mise à jour pour en tenir compte au moment de l'inspection.
La quatrième non-conformité porte sur la cartographie des effluents : les eaux de purge de la tour aéroréfrigérante n'avaient pas été intégrées dans la liste des flux acheminés vers le bassin d'aération, alors que ce sont précisément ces eaux qui présentaient les traces les plus régulières de matériel génétique de Legionella pneumophila dans les égouts de l'usine.
Le rapport note en outre, dans les données de surveillance hebdomadaire du bassin, des présences de Legionella pneumophila non quantifiables à plusieurs reprises entre décembre 2025 et février 2026 - y compris deux détections dans l'égout n° 2 et une dans les effluents de la fromagerie voisine Monts et Terroirs. Ces traces d'ADN bactérien ne prouvent pas que des bactéries viables étaient présentes en quantité dangereuse. Elles prouvent que la question n'est pas réglée.
Des pistes de solutions plus ambitieuses sont à l'étude : injection d'oxygène pur en remplacement de l'aération à l'air, qui réduirait l'émission d'aérosols d'un facteur potentiellement supérieur à 100 selon des données disponibles sur d'autres sites ; couverture totale du bassin, dont les études révèlent deux obstacles sérieux - risque d'effet de serre accru en période de canicule, et risque de corrosion lié à l'accumulation de composés sulfurés. Ces réflexions, indique le rapport, « pourraient conduire à la mise en place de mesures correctives complexes et coûteuses ». Aucune n'était encore opérationnelle à la date du contrôle.
Un vide réglementaire qui devient un problème de santé publique
Ce qui rend le cas de Port-sur-Saône structurellement différent de la plupart des clusters de légionellose est bien documenté dans le rapport DREAL : le bassin d'aération d'une station d'épuration industrielle n'entre pas dans le périmètre des installations explicitement couvertes par la réglementation légionelles en vigueur en France, qui cible principalement les tours aéroréfrigérantes et les réseaux d'eau chaude sanitaire.
Les stations d'épuration urbaines, qui collectent les eaux domestiques et celles issues des activités économiques locales, « ne sont pas considérées comme des installations » à risque prioritaire dans le cadre réglementaire habituel. La station d'Eurosérum est industrielle, non urbaine - mais elle traite des eaux résiduaires organiques à des températures élevées, dans un bassin de 10 000 mètres cubes, avec un système d'aération forcée qui génère des aérosols. Les conditions biologiques de prolifération sont réunies.
La littérature scientifique internationale documente ce risque depuis plusieurs années. Des études menées en Finlande et en Suède sur les industries papetières avaient déjà révélé des concentrations extrêmement élevées de légionelles dans les bassins de boues actives industriels, la bactérie ayant été détectée dans 73 % des bassins d'eaux résiduaires industriels analysés. Aux Pays-Bas, en septembre 2022, une investigation après cinq cas déclarés à Houten a identifié 15 malades au total, une station d'épuration industrielle et une station urbaine voisine étant retenues comme sources probables selon un modèle spatial et directionnel. Après les mesures de contrôle prises dans les installations, aucun nouveau cas n'avait été observé. La première station présentait une eau chaude et riche en nutriments favorable à la croissance de Legionella ; la seconde, bien que moins propice à la prolifération, libérait vraisemblablement de fines gouttelettes contaminées dans l'air.
En France, aucun cadre réglementaire spécifique n'impose de surveillance systématique des légionelles dans les bassins d'aération des stations d'épuration industrielles. Ce que Port-sur-Saône a mis en lumière en 2025, c'est que ce vide peut tuer. Ce que l'été 2026 interroge, c'est s'il a été comblé.
La France des légionelles, un tableau d'ensemble alarmant
Port-sur-Saône n'est pas une anomalie dans un pays tranquille. Elle est une commune parmi d'autres dans un pays où la légionellose progresse depuis une décennie.
En 2023, 2 201 cas de légionellose ont été notifiés, soit une hausse de 16 % par rapport à 2022, représentant le nombre record depuis le début de la surveillance. En 2024, 1 939 cas ont été notifiés - un chiffre inférieur à 2023 de 12 %, mais comparable à celui de 2022. Parmi les hypothèses retenues pour expliquer cette évolution figure l'influence des facteurs météorologiques - températures élevées, précipitations, humidité importante - qui semblent être des facteurs-clés dans la survie et la dispersion des légionelles dans l'environnement.
La létalité reste d'environ 10 % et ne diminue pas.
En 2023, 61 % des cas signalés n'ont pas pu être associés à une exposition à risque connue, ce qui complique les mesures de prévention.
L'été 2026 a déjà produit d'autres foyers. Entre le 1er juin et le 26 août, 48 cas de légionellose ont été déclarés en Savoie : 39 résidents, 9 personnes de passage. Les malades ont entre 26 et 91 ans. 46 ont été hospitalisés pour des problèmes respiratoires. Deux sont décédés, des personnes de plus de 80 ans. Les investigations de Santé publique France ont révélé que 30 victimes avaient fréquenté le même restaurant à Chambéry, équipé d'un dispositif de brumisation désactivé le 5 août par mesure de précaution. Suite à cet arrêt, aucune nouvelle contamination n'a été identifiée malgré la continuité de la fréquentation du restaurant.
En Savoie, une source a donc été trouvée - un brumisateur de restaurant, vecteur identifié, foyer clos. À Port-sur-Saône, rien de tel. Deux étés consécutifs, neuf cas au total, trois morts, et un rapport d'inspection qui documente des mesures dont l'efficacité est jugée insuffisante par ceux-là mêmes qui les ont prescrites.
Ce contraste entre la résolution savoyarde et l'opacité haut-saônoise n'est pas le fruit du hasard. Il reflète une différence de nature entre les sources : un brumisateur se coupe, s'analyse, se remplace. Un bassin de 10 000 mètres cubes d'eaux résiduaires industrielles à 25 degrés, aéré par compresseur vingt-quatre heures sur vingt-quatre et entouré d'une couronne de plaques en inox manifestement sous-dimensionnée, se maîtrise autrement.
La question n'est pas de savoir si l'usine est responsable des cas de 2026 - les contrôles négatifs et le déplacement géographique du foyer empêchent de l'affirmer. La question est de savoir si les mesures imposées en décembre 2025 étaient à la hauteur de ce que l'inspection elle-même diagnostiquait dès le printemps 2026.
Ce que les données biologiques disent vraiment
La nuance technique que les communiqués officiels n'expliquent jamais mérite d'être posée clairement.
La légionelle est une bactérie naturellement présente dans les eaux douces qui peut proliférer dans les réseaux d'eau artificiels lorsqu'elle trouve des conditions favorables : température entre 25 °C et 45 °C, stagnation, présence de tartre ou de biofilm. La plus dangereuse des espèces, Legionella pneumophila, est responsable d'une infection pulmonaire grave pouvant provoquer une pneumonie sévère. La contamination de l'être humain se fait par voie respiratoire, par inhalation de fines gouttelettes d'eau contenant une forte concentration de légionelles, diffusées sous forme d'aérosols. Boire l'eau ne présente aucun risque.
Les analyses PCR détectent de l'ADN bactérien - présent ou passé, viable ou mort. Les analyses par culture selon la norme NFT 90-431 détectent uniquement des bactéries vivantes, capables de coloniser et de se multiplier. La présence d'ADN de Legionella pneumophila dans un égout industriel ne signifie pas qu'il y a des bactéries viables dans l'air ambiant. Elle signifie que des bactéries ont été ou sont présentes en amont de ce point. C'est précisément ce que le rapport DREAL tente de démêler depuis la fin 2025.
Les personnes à haut risque face à cette maladie sont les immunodéprimés sévères et les personnes sous biothérapie. Les personnes à risque intermédiaire comprennent celles souffrant d'affections respiratoires chroniques, les personnes âgées, les fumeurs et les personnes souffrant d'alcoolisme. La femme décédée en août 2026 cumulait plusieurs de ces facteurs. L'homme hospitalisé en réanimation à 78 ans, avec des comorbidités cardiaques, en cumule également.
Dans la majorité des clusters de légionellose investigués en France au cours des quinze dernières années, la source de contamination, malgré les recherches, n'a pas pu être identifiée. À Albertville, en septembre 2025, les 50 cas confirmés étaient tous survenus en 12 jours, suggérant une source ponctuelle commune de contamination massive - qui n'a pourtant jamais été identifiée malgré les investigations.
Port-sur-Saône est donc, statistiquement, déjà un cas exceptionnel : en 2025, une source probable a effectivement été trouvée - la souche identique dans les prélèvements cliniques et dans le bassin d'aération. Ce niveau de concordance est rare. C'est pourquoi l'absence de nouvelle concordance en 2026 ne clôt pas le dossier - elle le rouvre différemment.
Les signaux à surveiller
La trajectoire la plus probable à court terme est celle d'une investigation qui ne trouvera pas de source formelle avant la fin de la période d'incubation de la bactérie dans les eaux chaudes de l'été. La fenêtre biologique de prolifération maximale - entre 25 °C et 45 °C - coïncide avec les mois de juillet, août et septembre. Les deux cas de 2026 sont survenus dans cette fenêtre. Si aucun nouveau cas n'apparaît d'ici la mi-octobre, le foyer sera probablement classé comme résolu sans identification de source, sur le modèle d'Albertville.
Une réouverture des investigations sur l'industriel reste possible si les souches des deux nouveaux malades, une fois typisées par le Centre national de référence de Lyon, s'avèrent identiques entre elles ou concordantes avec celles de 2025. Cette comparaison génomique est l'outil le plus fiable dont disposent les épidémiologistes - mais elle prend du temps, et ses résultats n'étaient pas disponibles à la date de ce reportage.
Le troisième horizon est réglementaire. L'épisode de 2025, puis les résultats de l'inspection de février 2026, constituent un dossier factuel solide pour une révision du cadre applicable aux stations d'épuration industrielles. Des travaux sont en cours à l'échelle européenne pour développer un document de référence permettant aux exploitants de stations d'épuration d'identifier et de maîtriser les risques liés aux légionelles. La France n'a pas encore traduit ces travaux en obligation réglementaire. À Port-sur-Saône, deux étés de suite, cette lacune a un visage.
La ligne téléphonique ouverte par l'ARS le 1er septembre - le 0 805 200 550, accessible du lundi au vendredi de 10 h à 12 h et de 14 h à 16 h - répondra aux questions des habitants. Ce qu'elle ne peut pas leur dire, c'est ce que personne ne sait encore : d'où vient la bactérie, et si elle reviendra au troisième été.
CE QU'EST LA LEGIONELLOSE
Infection pulmonaire causée par Legionella pneumophila, bactérie présente naturellement dans les eaux douces et capable de proliférer entre 25 °C et 45 °C dans les réseaux artificiels.
Contamination exclusivement par inhalation de micro-gouttelettes d'eau contaminée (aérosols). Ni contagieuse entre personnes, ni transmise par ingestion d'eau.
Létalité d'environ 10 % en France - taux stable. Populations à risque : personnes âgées, immunodéprimées, fumeurs, patients atteints de pathologies respiratoires ou cardiaques chroniques.
En France : entre 1 800 et 2 200 cas notifiés chaque année depuis 2018, avec un pic record à 2 201 cas en 2023.






