Comment une mutation silencieuse, indétectable par les analyses standard, a traversé quatorze pays européens dans des paillettes de sperme, et ce que cela révèle d'un système de contrôle bâti sur des fondations trop fragiles
Un donneur danois anonymisé sous le code « donneur 35 » par l'Agence fédérale belge des médicaments, des gamètes utilisés dans une douzaine de centres de fertilité, 53 enfants nés dans 38 familles avec un risque cancérogène hérité : derrière ce cas révélé ce 31 août 2026, c'est toute l'architecture du dépistage génétique des donneurs de sperme qui se fissure. La science explique pourquoi le système a échoué. Et pourquoi il pourrait échouer encore.
Ce n'est pas un nom. C'est un code : donneur 35. Onze des trente-trois centres de fertilité belges sont concernés. Cinquante-trois enfants y ont été conçus dans trente-huit familles. L'Agence fédérale du médicament et des produits de santé (AFMPS) publie désormais sur son site la liste des dépassements de quotas détectés au fil de ses inspections, et c'est dans ce cadre que le cas du donneur 35 a émergé - un nom de code pour ce qui est, en réalité, un accident biologique systémique que la médecine reproductive peine encore à prévenir.
Pour comprendre pourquoi, il faut d'abord comprendre ce qui se passe à l'intérieur d'un testicule.
Le mosaïsme gonadique, ou l'ennemi invisible des analyses sanguines Un donneur danois en bonne santé apparente, ayant passé tous les dépistages génétiques standard, a engendré près de deux cents enfants dans quatorze pays européens entre 2005 et 2022, transmettant à l'insu de tous une mutation du gène TP53 présente dans jusqu'à vingt pour cent de ses spermatozoïdes. Ce chiffre - vingt pour cent - n'est pas un détail. C'est la clé biologique de toute l'affaire.
La mutation ne touchait qu'environ un cinquième du sperme du donneur, ce qui signifie que les enfants conçus à partir de spermatozoïdes porteurs du variant avaient jusqu'à cinquante pour cent de chances d'hériter du gène défectueux. Cette mutation est indétectable par les analyses sanguines de routine, parce qu'elle n'existe que dans les cellules germinales du donneur - une configuration connue sous le nom de mosaïsme gonadique.
Le mosaïsme gonadique est un événement post-zygotique rare. Il survient lorsque le variant pathogène - dans ce cas précis la mutation c.818G>A (p.Arg273His) du gène TP53 - apparaît de novo dans un sous-ensemble de cellules germinales primordiales au cours du développement embryonnaire précoce, se propageant uniquement dans la lignée gonadique, c'est-à-dire les spermatozoïdes, tout en épargnant les tissus somatiques comme les leucocytes du sang. Ce variant perturbe la fonction de suppresseur de tumeur de la protéine p53, surnommée le « gardien du génome » pour son rôle central dans la réparation de l'ADN, l'apoptose et l'arrêt du cycle cellulaire. Les porteurs hétérozygotes font face à un risque de cancer de 70 à 90 % au cours de leur vie.
La mutation n'était pas présente dans l'ensemble des tissus corporels du donneur, ce qui signifie qu'il ne l'avait pas héritée. Elle semble avoir émergé dans les testicules avant de se multiplier rapidement pour affecter une proportion substantielle des spermatozoïdes, dans un phénomène que certains chercheurs décrivent comme une « sélection spermatogoniale égoïste » : une mutation qui confère aux spermatogonies un avantage de croissance au point de supplanter progressivement les cellules souches germinales normales.
Ce que la mutation fait aux enfants qui l'héritent
Le syndrome de Li-Fraumeni est causé par des variants pathogènes hétérozygotes du gène TP53. Il implique un risque élevé d'une grande variété de tumeurs malignes, dès l'enfance et à l'âge adulte - les principales étant le cancer du sein avant la ménopause, les sarcomes des tissus mous et les ostéosarcomes, les tumeurs du système nerveux central, et les carcinomes corticosurrénaliens.
Contrairement à la plupart des syndromes de prédisposition génétique au cancer rencontrés en clinique - comme le syndrome de Lynch ou celui lié aux gènes BRCA, dont les cancers apparaissent à l'âge adulte - les mutations pathogènes du TP53 sont associées à un risque significatif de cancers à début pédiatrique. C'est précisément ce qui rend ce cas hors norme sur le plan médical : des enfants qui développent des tumeurs avant même d'avoir atteint l'adolescence.
Le gène TP53 code pour la protéine p53, l'un des principaux suppresseurs de tumeurs connus chez l'être humain. Il est muté ou défectueux dans plus de la moitié de l'ensemble des cancers humains. P53 peut induire soit la mort cellulaire, soit un arrêt permanent (sénescence cellulaire) dans les cellules qui ont trop souvent effectué des divisions, ou dont l'ADN est trop endommagé. Une seule copie mutée des deux suffit à compromettre son fonctionnement, parce que les copies défectueuses de la protéine p53 interfèrent avec les copies saines.
Le sperme de ce donneur a permis la conception d'au moins cent quatre-vingt-dix-sept enfants à travers l'Europe. Certains de ces enfants sont déjà décédés de divers cancers, d'autres ont développé une ou plusieurs tumeurs. L'Institut européen de bioéthique, qui suit le dossier depuis son émergence en 2025, avance le chiffre d'au moins dix enfants décédés.
Une alerte lancée en 2020, puis éteinte - et relancée en 2023
La chronologie belge de cette affaire, reconstituée à partir des documents publiés par l'AFMPS, révèle un échec en deux temps que le seul mosaïsme gonadique n'explique pas entièrement.
Le sperme de ce donneur danois a été utilisé en Belgique entre 2007 et 2017. En 2020, une suspicion de mutation génétique sur le gène TP53 a été signalée. Les gamètes du donneur ont été mis en quarantaine, puis libérés après enquête, aucune anomalie n'ayant été détectée à ce stade.
C'est là que réside le piège biologique : en raison du mosaïsme gonadique - la mutation confinée aux seules cellules germinales -, elle échappait aux tests sanguins, mettant en évidence les lacunes du dépistage. La quarantaine de 2020 n'était donc pas un filet qui a raté sa cible par négligence : c'était un outil inadapté à ce type d'anomalie.
En 2023, de nouvelles suspicions ont conduit à une nouvelle mise en quarantaine le 5 octobre. Cette fois, une mutation génétique a été confirmée. Le donneur a été définitivement bloqué le 30 octobre 2023 et une alerte rapide européenne a été lancée le 8 novembre 2023.
Ce n'est qu'alors que la chaîne d'information aux familles s'est enclenchée - avec un retard que les victimes elles-mêmes ont publiquement dénoncé. Une mère n'a ainsi été informée du risque de transmission de la mutation génétique que le 6 juin 2025, soit plus d'un an et demi après l'alerte européenne. À ce jour, trente-cinq familles sur trente-huit ont bien été informées à la fois de la mutation génétique et du dépassement du quota. Les trois familles restantes n'ont pas confirmé avoir reçu l'information, ce qui signifie qu'elles pourraient ignorer encore aujourd'hui l'existence même du risque.
Un marché mondial de gamètes sans régulation génétique proportionnée à ses risques
Ce que les deux affaires - le donneur TP53 identifié à l'European Sperm Bank, et désormais le « donneur 35 » de Cryos - révèlent ensemble, c'est moins une défaillance individuelle qu'une architecture réglementaire pensée pour un autre monde.
Le marché mondial des banques de sperme atteignait 5,9 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 8 milliards en 2030. Cette expansion n'a pas été accompagnée d'un resserrement réglementaire. Les recommandations de l'American Society for Reproductive Medicine de 2024 n'exigent toujours le dépistage que de trois gènes - la mucoviscidose, l'amyotrophie spinale et les thalassémies -, tout en qualifiant le dépistage élargi des porteurs de simplement « approprié ».
La limite actuelle reste un plafond non contraignant à l'échelle internationale. Un seul donneur peut engendrer des descendants dans de multiples familles, ce qui amplifie la transmission d'une anomalie génétique en l'absence de régulation stricte sur le nombre de dons. À titre d'illustration, une recommandation non contraignante de vingt-cinq dons par tranche de huit cent mille habitants pourrait aboutir à dix mille descendants par donneur aux seuls États-Unis. Deux précédents documentés dans la littérature médicale illustrent cette mécanique d'amplification : un donneur asymptomatique porteur d'une cardiomyopathie hypertrophique a engendré vingt-quatre descendants, dont neuf se sont révélés porteurs de la maladie ; un autre, atteint d'une neurofibromatose de type 1, avait transmis la maladie à neuf des vingt-trois demi-frères et demi-sœurs ultérieurement diagnostiqués.
Ce drame souligne une défaillance à l'échelon international : il n'existe pas de limite européenne au nombre d'enfants par donneur. Bien que la loi belge précise que les centres doivent s'assurer que les gamètes ne sont pas distribués à plus de six receveuses lorsqu'ils importent des gamètes, il est matériellement impossible de contrôler une banque de sperme étrangère.
Ce que la Belgique a entrepris - et ce que cela ne suffira pas à résoudre Face à l'ampleur des défaillances constatées, l'AFMPS a engagé un plan de réforme structurelle. Depuis le 1er janvier 2024, la Belgique dispose d'un registre national centralisé des donneurs, baptisé Fertidata, mis en place pour améliorer structurellement le respect de la règle limitant à six le nombre de femmes pouvant être inséminées avec le même donneur.
Ce registre sera enrichi par le téléchargement de données historiques couvrant les dons réalisés entre 2007 et 2024. De plus, à partir d'avril 2026 et jusqu'au début 2027, l'ensemble des centres de fertilité belges font l'objet d'inspections thématiques menées par l'AFMPS. C'est dans ce cadre précis que le cas du « donneur 35 » a émergé - preuve que les inspections en cours produisent des résultats, mais aussi que les violations de quota ne constituent pas un phénomène résiduel.
À la suite des révélations initiales, il est apparu que les dons de sperme d'au moins vingt-neuf autres hommes porteurs d'une anomalie génétique avaient été utilisés plus fréquemment que la loi belge ne le permet. De nouveaux chiffres de l'AFMPS ont révélé qu'au moins soixante-trois donneurs étaient les géniteurs d'enfants issus de plus de six familles chacun.
Au total, trente-cinq donneurs ont été sollicités au-delà du seuil autorisé dans les sept centres concernés. Il s'agit aussi bien de donneurs belges qu'étrangers, avec ou sans anomalie génétique.
Sur le volet pénal, les marges sont étroites. Dans le cas du donneur porteur de la mutation TP53, la violation de la règle des six receveuses n'a été constatée qu'après l'expiration du délai légal pour engager des poursuites. Il n'était donc plus possible de sanctionner pénalement le centre de fertilité concerné. Un procès-verbal a cependant été rédigé en juin 2025.
L'AFMPS a identifié des défaillances profondes dans la sélection des donneurs, la notification des incidents et les mécanismes de contrôle. Elle a présenté un plan de redressement validé par le gouvernement, qui a notamment donné son accord pour supprimer la règle de l'anonymat des donneurs de spermatozoïdes et donneuses d'ovocytes.
Le séquençage élargi, seule réponse technique sérieuse - et ses propres limites La question qui sous-tend tout le débat scientifique est celle-ci : le dépistage génétique actuel des donneurs est-il à la hauteur du risque qu'il est censé évaluer ?
La réponse, pour l'heure, est non. Une étude britannique a montré qu'un dépistage élargi des porteurs aboutissait à un taux de refus de dix-sept virgule six pour cent parmi les candidats donneurs - ce qui signifie que le prix de la sécurité génétique est une réduction significative du nombre de donneurs disponibles, dans un secteur qui souffre déjà de pénurie dans plusieurs pays.
La littérature médicale publiée dans *Molecular Genetics & Genomic Medicine* en 2026 documente les limites supplémentaires du dépistage appliqué au mosaïsme : l'absence d'un variant TP53 dans plusieurs embryons testés peut indiquer que le tissu gonadique du patient est non affecté ou ne contient le variant que dans une très faible proportion de cellules, rendant l'évaluation du risque reproductif particulièrement difficile à établir avec certitude.
Dans plusieurs des cas rapportés dans la littérature, les banques de sperme ont continué à distribuer des gamètes d'un donneur sans avoir connaissance d'une transmission génétique survenue, ou sans en avoir tenu compte. Le résultat a été la naissance de multiples enfants porteurs du même défaut génétique.
Ce que ces données convergentes indiquent, c'est qu'aucune technique de dépistage actuelle ne peut garantir l'absence totale de transmission d'un variant gonadique rare. Le séquençage du génome entier des spermatozoïdes eux-mêmes - et non du seul sang du donneur - représente la piste technique la plus prometteuse, mais elle n'est ni standardisée ni obligatoire dans aucun pays européen à ce jour.
Le donneur 35, révélateur d’un problème plus vaste
Le cas du « donneur 35 » n'est pas la conclusion d'un cycle. C'est le signal que le cycle d'inspection en cours est en train de révéler l'ampleur réelle d'une contamination systémique qui dépasse largement le seul dossier TP53.
La trajectoire la plus probable à court terme est celle de nouvelles révélations au fil des inspections thématiques menées jusqu'au début 2027. La Belgique a inspecté environ un tiers de ses centres à ce stade, et le ratio de violations constatées - soixante-trois donneurs hors quota identifiés, dont vingt-neuf porteurs d'anomalies génétiques - laisse peu de doutes sur ce que les deux prochaines vagues d'inspection produiront. L'indicateur à surveiller est le nombre de procès-verbaux transmis au parquet : cinq centres sur sept déjà inspectés y font l'objet de poursuites, selon l'AFMPS.
Une réforme réglementaire européenne harmonisée est moins certaine, mais plus décisive. Le cas du donneur TP53 a été présenté à la conférence annuelle de la Société européenne de génétique humaine à Milan en mai 2025 comme une démonstration de la nécessité d'une approche continentale unifiée. Il n'existe pas de limite européenne au nombre d'enfants par donneur - ce vide juridique transnational, qui a permis à un seul donneur de concevoir près de deux cents enfants dans quatorze pays, demeurera le principal facteur de risque tant qu'aucune directive contraignante ne viendra le combler.
Le troisième terrain de développement est celui de la responsabilité civile et pénale des banques de gamètes elles-mêmes. Une enquête coordonnée par la BBC avec de nombreux diffuseurs de service public a révélé que les dons avaient été effectués à la banque de sperme européenne danoise, puis utilisés par soixante-sept cliniques dans quatorze pays sur une période de dix-sept ans. Aucune procédure judiciaire internationale n'a été engagée à ce jour contre ces établissements. La question de leur responsabilité - face à des familles dont certains enfants sont décédés - reste entière, et plusieurs associations de familles concernées indiquent préparer des recours coordonnés.
Ce qui est acté, en revanche, c'est que la biologie a mis en échec le droit, et que le droit a mis en échec les familles. Le « donneur 35 » n'est pas un accident : c'est la démonstration que, dans un marché mondialisé de gamètes pesant six milliards de dollars, les outils réglementaires restent ceux d'un monde où une paillette de sperme ne traversait pas quatorze frontières.
CE QU'EST LE SYNDROME DE LI-FRAUMENI
Maladie génétique rare causée par une mutation héréditaire du gène TP53, suppresseur de tumeur présent dans toutes les cellules humaines.
Les porteurs font face à un risque de cancer de 70 à 90 % au cours de leur vie, avec une forte prévalence de tumeurs à début pédiatrique - sarcomes osseux, cancers du sein avant 30 ans, tumeurs cérébrales, leucémies, carcinomes corticosurrénaliens.
La particularité du cas danois : la mutation n'était pas héritée mais apparue de novo dans les seules cellules germinales (mosaïsme gonadique), la rendant indétectable par les analyses sanguines standard.
Chaque enfant conçu à partir d'un spermatozoïde porteur du variant présentait jusqu'à 50 % de risque d'hériter du gène défectueux - et ceux qui l'ont hérité sont porteurs hétérozygotes du syndrome.
Aucun traitement curatif n'existe : la prise en charge repose sur une surveillance oncologique rapprochée tout au long de la vie.
Sources : The Lancet Oncology, Science Media Centre, AFMPS.






