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Une femme doit-elle déclarer son corps aux autorités françaises et obtenir leur autorisation ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Dix ans après la loi abolitionniste de 2016, la France tient sa ligne pendant que la Belgique invente le contrat de travail sexuel, que l'Allemagne reconnaît son propre échec et que le Parlement européen tranche en faveur du modèle nordique. Une enquête sur ce qui se joue vraiment derrière des choix législatifs présentés comme moraux mais qui sont d'abord politiques.

En Europe, quatre pays voisins ont fait des choix radicalement opposés sur la prostitution. La France pénalise le client. La Belgique emploie la prostituée. L'Allemagne légalise depuis 2002 et le regrette. La Suisse régule canton par canton. Derrière ces différences de modèles se dissimule une bataille idéologique qui dépasse largement la question du sexe tarifé - et dont les victimes réelles sont presque toujours les mêmes.

Anvers, Villa Tinto, printemps 2025. Dans le couloir d'un établissement autorisé du quartier rouge, une travailleuse du sexe pose pour une agence de presse étrangère. Depuis décembre 2024, la Belgique fait la une de nombreux journaux, belges comme étrangers, pour être le seul pays au monde à reconnaître le travail du sexe comme une activité professionnelle, avec des droits pour les travailleurs et des obligations pour les employeurs. La photo voyage sur les fils d'agence. En France, elle ne passe pas sans commentaire.

À Paris, même moment, une commission sénatoriale reçoit la ministre de l'Égalité Aurore Bergé. Dix ans après la loi du 13 avril 2016, la France fait face à un phénomène qui change de nature. La prostitution se déplace, se transforme et touche des publics de plus en plus jeunes. La ministre réaffirme la position. Pas question d'ouvrir le modèle.

Les deux images résument à elles seules la fracture européenne.

Quatre pays, quatre philosophies d'État

Alors que la France a rejoint la Suède, premier pays à avoir retenu le modèle abolitionniste, son voisin allemand retient le modèle réglementariste à l'instar de la Suisse. Et la Belgique, elle, est allée encore plus loin que ses voisins réglementaristes.

Le point de départ de toute comparaison honnête est celui-ci : aucun de ces quatre pays n'autorise l'exploitation, la traite ou la contrainte. La différence n'est pas là. Elle porte sur une seule question : que fait l'État de la transaction librement consentie entre un adulte qui vend un acte sexuel et un adulte qui l'achète ?

Des pays comme l'Autriche, l'Allemagne et les Pays-Bas estiment qu'il est plus bénéfique de créer un cadre juridique légalisant toutes les facettes de la prostitution, tandis que d'autres pays comme la Suède, la France, l'Espagne et l'Irlande ont choisi de protéger les droits des personnes en situation de prostitution en dépénalisant leur activité tout en rendant les acheteurs passibles de poursuites pénales.

La France se revendique d'une tradition qui remonte bien avant 2016. Le 13 avril 1946, la loi dite Marthe Richard a promulgué l'abolition des « maisons de tolérance », créé un fichier répertoriant toutes les personnes concernées et durci la lutte contre le proxénétisme. Le proxénétisme a été interdit et 1 400 établissements fermés, dont 180 à Paris. L'abolitionnisme français n'est donc pas une invention du féminisme contemporain - c'est un choix d'État vieux de huit décennies.

L'Allemagne, ou l'eldorado qui a mal tourné

En Allemagne, la prostitution est légale et encadrée depuis la loi de 2002, complétée par la loi de protection des prostituées, la Prostituiertenschutzgesetz, entrée en vigueur en 2017. L'intention initiale était claire : sortir l'activité de la clandestinité, donner des droits aux personnes concernées, assécher les réseaux criminels.

Le résultat est l'inverse de ce qui était espéré.

En un peu plus de vingt ans, l'Allemagne est devenue un eldorado pour le tourisme sexuel. On vient du monde entier pour y découvrir les maisons closes de Hambourg et profiter de services légaux. Mais derrière la vitrine légale, la réalité est bien différente. Officiellement, le pays compte 2 310 établissements proposant des services sexuels, tandis que quelque 28 280 prostituées sont enregistrées selon l'Office fédéral des statistiques. Mais les travailleurs du sexe non déclarés seraient bien plus nombreux : selon diverses organisations, entre 200 000 et 400 000 personnes travailleraient dans ce secteur. Selon plusieurs études, 90 % d'entre elles seraient victimes de la traite des êtres humains.

L'opposition conservatrice au Bundestag fait campagne pour réformer la loi qui a rendu légal le commerce du sexe. Le parti de l'ancienne chancelière Angela Merkel affirme que la loi de 2002 n'a pas atteint son objectif d'améliorer la situation des travailleurs du sexe et de freiner le trafic d'êtres humains, bien au contraire.

La légalisation était censée réduire la traite, la violence et le commerce sexuel clandestin, mais c'est le contraire qui s'est produit, les activités illégales se développant parallèlement aux activités légales. C'est un ancien commissaire divisionnaire de la brigade criminelle allemande qui le dit, pas un militant abolitionniste.

L'Allemagne paye le prix d'une confusion fondamentale entre légaliser et protéger. Les deux ne sont pas synonymes.

La Belgique, ou l'avant-garde qui fait débat

La Belgique a poussé la logique réglementariste jusqu'à sa limite théorique. La nouvelle loi a été votée le 3 mai 2024 et est entrée en vigueur le 1er décembre 2024. Elle reconnaît le travail du sexe en tant qu'acte de prostitution exécuté dans le cadre d'un contrat de travail. Ce contrat garantit une couverture sociale et le respect des règles qui entourent notamment la durée du temps de travail et la rémunération.

Sur le papier, la loi belge est exigeante. À aucun moment le travailleur du sexe ne peut être contraint à accomplir un quelconque acte de prostitution. Dans le cadre du contrat, il a notamment le droit, à tout moment, de refuser les rapports sexuels avec un client, de cesser ou d'interrompre l'activité, ou d'imposer ses propres conditions.

Dans la réalité, l'application est décevante. L'association féministe Isala, qui soutient les personnes en situation de prostitution, affirme n'avoir jamais rencontré de personnes souhaitant un contrat de travailleur du sexe. La loi du 3 mai 2024 fait toujours l'objet d'un recours en annulation auprès de la Cour constitutionnelle belge. Neuf associations de terrain féministes ont introduit ce recours pour tenter d'annuler la loi.

Les associations contestataires considèrent que la loi constitue un recul pour les droits des femmes, étant donné que 95 % des personnes prostituées sont des femmes et des filles. La Belgique a officiellement transformé le proxénète en employeur agréé. Certains trouvent cela libérateur. D'autres y voient la légalisation de l'exploitation habillée en droit du travail.

La Suisse, pragmatisme cantonal

En Suisse, la prostitution est légale depuis 1942, mais soumise à une régulation stricte, notamment en matière d'enregistrement et d'accès aux soins de santé. L'encadrement varie selon les cantons et les communes, avec des règles concernant les lieux d'exercice, les autorisations et les conditions de travail. La Suisse ne cherche pas à réduire le marché - elle cherche à en circonscrire les dégâts.

Ce modèle confédéral produit une mosaïque réglementaire difficile à évaluer globalement. Ce qui est autorisé à Zurich peut être interdit à Berne. La cohérence nationale fait défaut. Mais l'absence de débat idéologique central permet aussi une flexibilité d'adaptation que ni la France ni la Belgique ne connaissent.

Ce que la France a vraiment choisi en 2016

Il faut dissiper un malentendu persistant : la loi française du 13 avril 2016 n'interdit pas la prostitution. La loi a supprimé le délit de racolage, instauré la pénalisation des clients et créé un parcours de sortie de la prostitution. La personne qui se prostitue n'est pas poursuivie. C'est l'acheteur qui est sanctionné.

La philosophie est claire : réduire la demande pour réduire le marché, donc réduire l'exploitation. Le cadre juridique a été pleinement validé par le Conseil constitutionnel, qui dans sa décision du 1er février 2019 a jugé conforme à la Constitution la pénalisation de l'achat d'actes sexuels, estimant qu'elle poursuivait un objectif d'intérêt général de lutte contre l'exploitation des personnes prostituées ainsi que contre la traite des êtres humains. Le 25 juillet 2024, la Cour européenne des droits de l'Homme a jugé à son tour ce dispositif conforme à la Convention européenne des droits de l'Homme.

Les chiffres de terrain, dix ans après, appellent à plus de modestie. À peine 1 624 personnes étaient accompagnées en 2025, et seulement 449 ont effectivement accédé à un parcours de sortie. Les associations estiment qu'il en faudrait au minimum 4 000 par an. Dans un pays où l'on compte près de 40 000 personnes en situation de prostitution, c'est dérisoire.

La commission départementale censée désigner les bénéficiaires de ces parcours est elle-même défaillante. Seules 40 % des commissions départementales de lutte contre la prostitution se sont réunies au moins une fois en 2023. Ce sont pourtant elles qui désignent les personnes pouvant bénéficier d'un parcours de sortie.

En 2023, on ne recensait que 1 160 verbalisations de clients pour achat d'acte sexuel auprès de majeurs. Sur 40 000 personnes en situation de prostitution, cela représente un taux de répression symbolique. La pénalisation du client existe dans le texte de loi. Dans la réalité des services de police, elle reste marginale.

Le paradoxe français - liberté et morale d'État

Voici la contradiction que personne ne formule clairement : la France, pays légendaire de la liberté amoureuse, des maisons closes illustres, de la littérature érotique érigée en patrimoine, a choisi le modèle le plus restrictif d'Europe occidentale en matière de transaction sexuelle entre adultes consentants.

Cela n'a rien d'une islamisation ni d'un virage conservateur. C'est un choix féministe assumé - mais un choix féministe qui divise les féministes elles-mêmes. Peu de sujets divisent les féministes de manière aussi radicale que la prostitution. Le 8 mars 2013 à Paris, lors de la marche pour les droits des femmes, deux cortèges se suivaient. Le premier regroupait les organisations qui considèrent la prostitution comme une violence en tant que telle et revendiquent une politique abolitionniste. Dans le second se retrouvaient les organisations féministes dissidentes qui combattent toute forme de répression des travailleuses du sexe et revendiquent des droits pour celles-ci.

Ce n'est pas la France qui a peur de la sexualité. C'est la France qui a tranché un débat féministe interne en faveur d'une position - la position abolitionniste - et qui l'a inscrite dans la loi. Si nombre de travailleuses du sexe sont féministes et participent de la lutte contre le patriarcat, elles ne peuvent souscrire au féminisme institutionnel qui désigne leur activité comme une violence. Certaines analyses sont ainsi privilégiées au niveau institutionnel au détriment des autres, notamment celles des premières concernées.

La question du consentement individuel versus la réalité structurelle du rapport de domination est au cœur de ce clivage. Et elle ne se résout pas par décret.

Le consentement, chantier ouvert

Une autre évolution française mérite d'être lue en parallèle. Depuis le 6 novembre 2025, le mot consentement a officiellement fait son entrée dans le Code pénal dans la section consacrée au viol et aux autres agressions sexuelles. Le consentement est désormais défini comme « libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable ».
Cette réforme n'a rien à voir avec un vent de puritanisme. En plaçant le consentement au cœur de la définition du viol, la loi reconnaît que l'absence de « non » ne signifie pas « oui », que le silence n'est pas un accord, et que la sidération n'est pas une acceptation. Avec 122 600 victimes de violences sexuelles enregistrées en 2024 - une hausse de 7 % - et des viols en progression de 9 %, ces évolutions ne sont pas abstraites.

Ce que la loi de novembre 2025 dit très clairement, c'est que la preuve du consentement pèse désormais sur l'acte, pas sur la résistance de la victime. Ce glissement juridique est précis et documenté. Il ne signifie pas que tout rapport sexuel est désormais suspect - il signifie que le silence ou la sidération ne valent plus acquiescement. Pour un partenaire attentif, rien ne change. Pour un violeur qui comptait sur l'absence de résistance physique, tout change.

La peur d'être faussement accusé, si elle est réelle dans quelques cas, est statistiquement écrasée par la réalité inverse - celle des victimes que la loi ne reconnaissait pas.

Ce que le Parlement européen a tranché

En septembre 2023, le Parlement européen a adopté par 234 voix pour, 175 contre et 122 abstentions une résolution sur la réglementation de la prostitution dans l'UE. Le vote est révélateur : ce n'est pas une majorité écrasante, c'est un rapport de forces serré.

La résolution souligne que l'asymétrie entre les règles nationales en matière de prostitution dans l'UE augmente le nombre de victimes de la traite des êtres humains à des fins d'exploitation sexuelle et constitue un terrain d'action propice pour les groupes criminels organisés.

Les États membres sont invités à mettre en place des mesures efficaces pour réduire la demande de prostitution et, partant, la traite des êtres humains, l'exploitation sexuelle et les opérations des groupes criminels organisés. Le Parlement européen penche donc, formellement, vers le modèle nordique - celui de la France et de la Suède. Mais une résolution européenne non contraignante ne s'impose à personne.

Ce qui se joue réellement

Derrière les modèles juridiques, la question est celle-ci : qui a le droit de définir ce qu'est une transaction sexuelle acceptable dans une société donnée ?

La position abolitionniste française dit que la demande masculine organisée crée un marché qui broie structurellement des femmes vulnérables. La prostitution n'est pas une activité individuelle isolée, mais une violence qui s'inscrit dans un rapport de domination. Pour preuve, 100 % des mineurs et jeunes majeurs accompagnés par l'Amicale du Nid en 2024 ont été exposés à des violences avant d'être confrontés à la prostitution.

La position réglementariste répond que l'État ne peut pas effacer un marché en le criminalisant - il peut seulement le rendre plus dangereux en le repoussant dans l'ombre. Des travailleurs du sexe qui exercent de leur plein gré font valoir qu'interdire la prostitution ne ferait qu'accroître la violence dissimulée.

Les deux arguments ont une base empirique réelle. Le différend n'est pas entre des gens qui font bien et des gens qui font mal. Il est entre deux lectures du réel - et deux définitions de ce que l'État doit protéger en priorité.

Ce qui ressort clairement de l'analyse comparée est que le modèle allemand, légalisateur depuis 2002, n'a pas tenu ses promesses de protection. Une comparaison entre plusieurs pays conclut que l'approche abolitionniste pénalisant la demande est la plus efficace pour réduire la traite des êtres humains. Mais le modèle français, lui, n'a pas non plus tenu ses promesses de réduction réelle du phénomène - il a surtout déplacé la prostitution vers les appartements, les hôtels et les plateformes numériques.

La lecture la plus probable de la situation est celle-ci : aucun modèle ne supprime la prostitution. Le choix n'est pas entre un monde avec et un monde sans - il est entre différentes manières de gérer un phénomène persistant, avec des arbitrages réels entre la protection des personnes vulnérables et le respect de l'autonomie de celles qui ne le sont pas. La France a choisi de ne pas laisser cette ambiguïté sans réponse législative. C'est un choix politique, pas moral. Et comme tout choix politique, il produit des gagnants, des perdants, et des effets non prévus.

En France, le débat sur la prostitution est loin d’être terminé

Le débat n'est pas clos. En France, une proposition de loi déposée par la sénatrice écologiste Anne Souyris s'inscrit en rupture avec la loi de 2016. Elle a été construite avec les syndicats de travailleuses du sexe, les associations de santé et les collectifs de personnes concernées, et s'articule autour de la décriminalisation complète du travail sexuel, y compris la dépénalisation des clients. Ce texte n'a pas abouti. Mais il indique que la coalition abolitionniste française n'est pas unanime.

Le scénario le plus probable, à horizon trois à cinq ans, est celui d'une France qui maintient le cadre abolitionniste tout en renforçant les parcours de sortie - non par conviction réelle de l'efficacité du modèle, mais par inertie politique. En 2024, le gouvernement a réaffirmé la position abolitionniste de la France. En 2026, plusieurs prises de parole au Sénat ont encore défendu l'idée que la République doit combattre un système d'exploitation, pas en alléger le cadre.

Le deuxième scénario, moins probable mais plus intéressant, serait que le bilan belge et l'échec allemand convergent pour convaincre une partie de l'arc politique européen qu'aucun des deux modèles existants ne fonctionne, et qu'une troisième voie - ni abolitionniste, ni légalisatrice - doit être inventée. Cette voie n'existe pas encore dans les textes. Elle existe dans les débats. La ministre Aurore Bergé a lancé en 2024 une stratégie nationale de lutte contre le système prostitutionnel afin de structurer et renforcer l'action publique et d'accompagner la mise en œuvre sur le terrain de la loi de 2016. C'est une réponse tactique à une crise de fond.

Le troisième scénario, que personne ne veut formuler officiellement, est celui d'une Europe à deux vitesses : des pays du nord et de l'ouest qui pénalisent le client, des pays du sud et de l'est qui régulent ou tolèrent. Cette asymétrie entre les règles nationales au sein de l'UE augmente structurellement le nombre de victimes de la traite des êtres humains, les réseaux criminels profitant des failles entre juridictions. C'est déjà la réalité. Et sans harmonisation contraignante, elle perdurera.

« La prostitution se déplace, se transforme et touche des publics de plus en plus jeunes. »

Aurore Bergé, ministre de l'Égalité, avril 2026

LES ZONES D'OMBRE QUE PERSONNE NE COMBLE

Les 40 000 personnes en situation de prostitution estimées en France ne font l'objet d'aucun recensement officiel fiable - ce chiffre est une estimation des associations Le taux réel d'application de la pénalisation du client reste opaque : 1 160 verbalisations en 2023 pour des dizaines de milliers de transactions quotidiennes Le bilan de santé publique comparé entre les quatre modèles - taux d'infections sexuellement transmissibles, accès aux soins, violences subies - n'a pas fait l'objet d'une étude européenne indépendante et à jour La proportion réelle de personnes prostituées ayant fait un choix libre et autonome, par opposition à celles qui y sont contraintes par des circonstances économiques ou des réseaux, reste inconnue dans tous les pays étudiés En Belgique, le nombre de contrats de travail sexuel effectivement signés depuis décembre 2024 n'a pas été rendu public par les autorités compétentes

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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