Le vingt-troisième rapport de l'ONU sur la menace terroriste mondiale dit, entre ses lignes, ce que les communiqués officiels taisent : dix ans de frappes n'ont pas éradiqué l'organisation - elles l'ont redistribuée. Le centre de gravité est désormais africain, la technologie est devenue une arme accessible à tous, et les États les plus exposés sont précisément ceux qui disposent des moyens les plus limités pour répondre.
Présenté au Conseil de sécurité le 5 août 2026, le vingt-troisième rapport stratégique du Secrétaire général sur Daech dresse un bilan qui contredit la narration dominante de la victoire antiterroriste. Le groupe a perdu des chefs, des territoires, des revenus. Il n'a pas perdu sa capacité de nuire. Pire : ses affiliés africains sont plus actifs, mieux armés et plus autonomes qu'ils ne l'ont jamais été.
Le vingt-troisième rapport stratégique bisannuel du Secrétaire général a été transmis aux membres du Conseil de sécurité le 30 juillet 2026, puis présenté en séance le 5 août par Oguljeren Niyazberdiyeva, du Bureau des Nations Unies de lutte contre le terrorisme, au nom du chef par intérim de l'institution, Alexandre Zouev. Le texte couvre le premier semestre de l'année. Il est dense, factuel, et, pour qui sait le lire, profondément préoccupant.
Les opérations antiterroristes menées au cours des derniers mois ont certes permis de perturber la direction et les capacités opérationnelles du groupe, sans pour autant réduire la menace globale qu'il représente. Cette phrase, placée dans les observations finales du rapport, résume à elle seule vingt ans d'une guerre qui a coûté des milliers de milliards de dollars, des dizaines de milliers de vies, et abouti à une impasse stratégique que personne n'ose nommer ainsi.
La mort d’un haut responsable de Daech lors d’une opération conjointe au Nigeria
Le rapport documente un fait militaire significatif : la mort d'Abou Bakr Ibn Muhammad Ibn Ali al-Mainuki, chef adjoint de Daech et directeur de la coordination mondiale des provinces, tué le 16 mai 2026 lors d'une opération conjointe nigéro-américaine à Metele, dans l'État de Borno. Lors de cette opération, le commandant al-Mainuki a été éliminé avec plusieurs autres cadres supérieurs. Au 19 mai, les autorités nigérianes indiquaient que 175 combattants de l'ISWAP et de Boko Haram avaient été neutralisés depuis le début de l'offensive conjointe.
Ce n'est pas rien. Mais ce n'est pas non plus ce que le discours officiel voudrait y voir.
Le groupe terroriste a profondément transformé son mode de fonctionnement pour survivre aux campagnes militaires menées contre lui. Chaque élimination d'un cadre dirigeant, présentée comme un tournant décisif, a été suivie d'une reconstitution rapide. La structure décentralisée de Daech n'est pas une faiblesse accidentelle - c'est un choix architectural délibéré, appris dans la douleur des années 2014-2019, conçu pour résister exactement à ce type de pression.
Les affiliés du groupe font preuve d'une résilience et d'une capacité d'adaptation considérables, façonnant leurs activités en fonction des dynamiques locales. Traduit en termes opérationnels, cela signifie que l'organisation mondiale n'a plus besoin d'un commandement central fort pour fonctionner. Chaque province se nourrit de son propre terreau.
L'Afrique, nouveau cœur battant du réseau
Le Sahel et le bassin du lac Tchad sont désormais identifiés comme les principaux foyers d'expansion de l'État islamique, et l'ISWAP comme sa filiale la plus active au monde. Ce glissement géographique n'est pas nouveau - il s'observe depuis 2020. Ce qui est nouveau, c'est son ampleur et sa consolidation.
La « Province d'Afrique de l'Ouest » demeure la branche la plus active de Daech à l'échelle mondiale et a démontré une capacité croissante à acquérir et à utiliser des drones commerciaux. L'acquisition de drones par l'ISWAP - confirmée par plusieurs États Membres dans leurs contributions au rapport - marque un saut qualitatif. La guerre des drones n'est plus l'apanage des armées régulières et des puissances étatiques.
Au Sahel, l'État islamique du Grand Sahara (EIGS) a franchi un seuil symbolique et opérationnel le 29 janvier 2026. Ce jour-là, l'aéroport international de Niamey a été attaqué par l'État islamique. Frapper un aéroport capital, dans une ville capitale, n'est pas une opération de harcèlement rural - c'est une démonstration de capacité urbaine complexe. Dans les jours suivants, le groupe a revendiqué une série d'attaques au Niger et au Mali, capitalisant sur cet élan pour fragiliser davantage la crédibilité de l'Alliance des États du Sahel et de ses partenaires russes.
La faiblesse de la gouvernance, la pauvreté et les tensions climatiques ont permis aux groupes djihadistes de s'établir durablement dans le Sahel, la zone des trois frontières du Liptako-Gourma - Burkina Faso, Mali, Niger - représentant désormais plus de la moitié des décès mondiaux liés au terrorisme. Ce chiffre mérite d'être lu deux fois. La moitié de la mortalité terroriste mondiale est concentrée dans une zone que les grandes puissances ont, de fait, abandonnée au profit d'acteurs insuffisants.
Les coups d'État militaires ont rompu les partenariats sécuritaires occidentaux et ont facilité l'arrivée de forces russes, dont le retrait du nord du Mali à la suite d'attaques djihadistes et touaregs en 2026 a laissé les gouvernements exposés à une insurrection qui pousse désormais vers le sud, en direction du golfe de Guinée. Le retrait du corps africain russe, présenté comme un choix tactique, ressemble davantage à une déroute qui n'ose pas dire son nom.
En République démocratique du Congo, les Forces démocratiques alliées ont mené plus de quatre-vingts attaques entre janvier et mai 2026, faisant plus de quatre cents morts et déplaçant des milliers de civils dans les provinces du Nord-Kivu et de l'Ituri. Leur expansion vers la Tshopo et le Haut-Uélé, deux provinces jusqu'alors relativement épargnées, signale une montée en puissance géographique que les opérations militaires congolaises n'ont pas réussi à endiguer.
Le Khorassan, ou le front qui rapporte le plus de dividendes stratégiques Des attentats-suicides spectaculaires à Kaboul et à Islamabad en début d'année constituent la preuve que l'EIIL-K reste déterminé à déstabiliser la région. La filiale afghane de Daech n'est pas seulement un problème régional - elle est devenue le laboratoire des opérations extérieures du réseau, avec une ambition qui dépasse clairement les frontières de l'Asie du Sud.
La tension croissante entre le Pakistan et les Taliban afghans a créé des ouvertures significatives pour l'EIIL-K. Les tensions ont dégénéré en conflit ouvert après l'attentat de l'EIIL-K à Islamabad en février 2026, déclenchant des frappes aériennes, des affrontements frontaliers et des attaques de représailles entre les deux parties.
Ce point est capital et le rapport onusien ne le développe pas assez : le conflit affaiblit les efforts antiterroristes, car le Pakistan et les Taliban afghans consacrent leurs ressources à se combattre mutuellement au lieu de cibler l'EIIL-K. Ce groupe est le principal bénéficiaire, utilisant l'instabilité pour reconstituer ses capacités opérationnelles, étendre son recrutement et relancer ses réseaux d'attaques régionaux et internationaux.
Le directeur du FSB russe, Alexandre Bortnikov, a averti que l'EIIL-K recrute activement des migrants d'Asie centrale en Russie pour des attaques dans la région. Ce recrutement cible des populations économiquement vulnérables, déracinées, et dont l'intégration dans les sociétés d'accueil reste précaire. La radicalisation n'est pas une importation idéologique - c'est une réponse à une marginalisation réelle.
La technologie comme démultiplicateur de force - ce que le rapport dit sans le dire Selon le rapport onusien, le groupe terroriste exploite désormais l'intelligence artificielle, les plateformes numériques, les communications chiffrées, les actifs virtuels et les drones sans pilote afin d'adapter ses méthodes de propagande, de recrutement, de financement et de planification.
Cette phrase, formulée sur un ton administratif, dissimule une réalité opérationnelle brutale. L'intelligence artificielle est utilisée concrètement par des individus affiliés à Daech pour obtenir des orientations sur la fabrication d'engins explosifs improvisés, sélectionner des cibles, perfectionner les techniques de contre-surveillance et planifier les déplacements vers les zones de conflit. Ce n'est pas une menace théorique : le rapport mentionne que plusieurs enquêtes antiterroristes en cours ont mis au jour cet usage.
Les messageries chiffrées, les drones civils, les cryptomonnaies et les réseaux sociaux - des outils accessibles à tous - permettent aujourd'hui à des groupes modestes des capacités de coordination, de propagande et de financement qui exigeaient hier un appareil d'État. La barrière technologique s'est effondrée.
Al-Qaïda et Daech dépendent de plus en plus de leurs branches locales implantées dans certaines régions du monde, qui se financent en extorquant les populations, en exploitant les ressources naturelles ou en taxant les marchandises qui transitent sur les routes qu'elles contrôlent. Le financement local rend ces groupes structurellement résistants aux sanctions financières internationales, conçues pour cibler des flux transfrontaliers centralisés qui n'existent plus sous cette forme.
Devant le Conseil de sécurité, Carmen G. Cantor, directrice exécutive adjointe du Comité contre le terrorisme, a mis en garde contre l'émergence d'un véritable « écosystème » numérique au service des organisations terroristes. Le mot est précis. Un écosystème se reproduit, s'adapte, prospère dans les espaces mal régulés. Supprimer un compte ou bloquer une transaction ne détruit pas un écosystème.
La Syrie, angle mort persistant du rapport
Le rapport signale qu'en janvier 2026, au moins cent cinquante combattants de Daech, dont une vingtaine de hauts responsables, se sont évadés de la prison de Chaddadé, en Syrie. Certains ont été repris. On ne sait pas combien. Le rapport note également que quinze à vingt mille personnes qui se trouvaient au camp de Hol - principalement des femmes et des enfants présumés avoir des liens familiaux avec Daech - sont portées disparues depuis la fermeture du camp le 22 février 2026.
Ce chiffre de quinze à vingt mille personnes disparues dans la nature est une bombe à retardement démographique. On estime que plus d'un millier d'entre elles ont rejoint Daech ou d'autres groupes armés. Mais que sont devenues les dix-neuf mille autres ? Le rapport n'a pas de réponse. Les États Membres non plus.
La fermeture précipitée du camp de Hol, décidée par les nouvelles autorités syriennes, a transféré un problème humanitaire complexe vers un problème sécuritaire incontrôlable. Malgré les revers militaires infligés à son commandement central ces dernières années, Daech continue de représenter une menace sérieuse pour la paix et la sécurité internationales, en particulier en Afrique et en Asie du Sud. Mais la Syrie reste le territoire où la menace est la plus imprévisible, précisément parce que le chaos y est le plus organisé.
Ce que l'ONU fait - et ce qu'elle ne peut pas faire
Le rapport consacre sa seconde moitié à l'inventaire des actions onusiennes : renforcement des capacités judiciaires au Tadjikistan, formation des garde-frontières en Asie centrale, soutien à la réintégration des rapatriés iraquiens, coopération régionale au Sahel, mobilisation de jeunes modérateurs de communautés en ligne en Asie du Sud-Est. La liste est longue, précise, et traduit un effort institutionnel réel.
La conférence No Money For Terror 2026, organisée à Paris, s'attaque aux cryptoactifs, aux stablecoins et aux portefeuilles non hébergés. Plus de soixante-dix délégations ont accepté d'adopter une déclaration commune pour lutter contre le financement du terrorisme. C'est un progrès. Mais une déclaration commune ne trace pas encore un seul mouvement illicite en cryptomonnaie en temps réel.
La lecture honnête du rapport impose de reconnaître une limite structurelle que le texte onusien n'énonce jamais directement : traiter les conditions locales qui rendent le recrutement possible, coordonner à l'échelle des bassins régionaux, et considérer l'accès aux technologies grand public comme un paramètre de sécurité à part entière - aucune de ces exigences n'est simple. Toutes supposent des moyens que les États les plus exposés sont précisément ceux qui en ont le moins.
« Le réseau continue d'exploiter les environnements sécuritaires fragiles et les conflits armés prolongés pour renforcer sa présence. »
Oguljeren Niyazberdiyeva, Bureau des Nations Unies de lutte contre le terrorisme, 5 août 2026
Quel avenir pour les affiliés africains de Daech face au vide sécuritaire au Sahel ?
La trajectoire la plus probable sur les dix-huit prochains mois est un renforcement supplémentaire des affiliés africains, à mesure que l'instabilité politique des juntes du Sahel - dont les partenariats russes ont montré leurs limites en 2026 - laisse un vide sécuritaire que ni les armées nationales ni les dispositifs onusiens ne peuvent combler à la vitesse requise. L'ISWAP et l'EIGS disposent du temps, du territoire et du recrutement local. L'indicateur à surveiller est le franchissement de la frontière vers les États côtiers du golfe de Guinée - Bénin, Togo, Côte d'Ivoire - où les premières incursions ont déjà été documentées.
Une deuxième évolution probable, moins médiatisée mais plus durable, est la militarisation accélérée par les technologies civiles. Face à la prolifération des drones utilisés par les groupes terroristes, certains gouvernements ont commencé à légiférer sur leur usage civil. Mais la guerre des drones ne cesse de s'amplifier au Sahel. L'écart entre le rythme d'adoption par les groupes armés et le rythme de réponse réglementaire des États fragilisés ne se réduira pas spontanément. Les enquêtes antiterroristes qui détectent des usages d'intelligence artificielle par des affiliés de Daech sont une préfiguration, pas une anomalie.
La troisième trajectoire, moins probable à court terme mais dont le risque croît avec chaque mois d'instabilité supplémentaire au Pakistan et en Afghanistan, est une opération extérieure spectaculaire de l'EIIL-K en Europe ou en Asie centrale. L'attentat du Crocus City Hall à Moscou en 2024, qui avait tué près de cent cinquante personnes, avait déjà démontré la portée extérieure du groupe. Les signaux à surveiller sont l'intensité du recrutement de ressortissants d'Asie centrale en Europe et les communications interceptées faisant référence à des cibles occidentales.
Ce que le rapport dit, en définitive, sous la prose institutionnelle et les tableaux de renforcement des capacités, c'est que la victoire annoncée contre Daech en 2019 était une victoire sur une forme - le califat territorial - et non sur la substance. La substance, elle, a trouvé de nouveaux hôtes, de nouveaux outils et de nouveaux territoires. Et les États qui en paient le prix le plus lourd sont aussi ceux dont la voix pèse le moins dans les enceintes où se décident les priorités de la lutte antiterroriste mondiale.
DAECH EN CHIFFRES - PREMIER SEMESTRE 2026
ISWAP (Afrique de l'Ouest) : affilié le plus actif au monde, drones commerciaux confirmés, chef adjoint mondial tué en mai EIGS (Sahel) : environ 2 000 membres, 75 % des attaques revendiquées concentrées au Niger ADF (RDC) : 1 500 à 2 000 membres, 80 attaques, plus de 400 morts civils entre janvier et mai EIIL-K (Khorassan) : attentat-suicide à Kaboul (12 morts) et à Islamabad (32 morts) en début d'année Daech en Syrie : jusqu'à 3 000 combattants, 15 000 à 20 000 personnes portées disparues depuis la fermeture du camp de Hol Daech en Iraq : quelques centaines de combattants, revenus annuels estimés à 500 000 dollars






