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Mohammed ben Salmane, le dirigeant de facto de l’Arabie saoudite, sans famille, sans rivaux et sans filet de sécurité ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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De la purge du Ritz-Carlton à la condamnation de la princesse Basmah, dix ans d'épuration méthodique ont produit leur résultat inverse - un souverain de facto sans famille, sans pairs et sans filet.

En septembre 2023, la princesse Basmah bint Saoud était de nouveau arrêtée, moins de vingt mois après sa libération. Selon Oryx Observer, elle aurait depuis été condamnée à neuf ans de prison, sa fille Souhoud à sept ans, sur le fondement de la loi antiterroriste saoudienne. Cette information n'a pas été confirmée par Riyad, qui n'a jamais publiquement commenté ce dossier. Elle est pourtant cohérente avec une trajectoire lisible depuis 2017 - Mohammed ben Salmane (MBS) a éliminé, neutralisé ou emprisonné chaque membre de la famille royale susceptible de représenter une alternative. La question n'est plus de savoir s'il consolide son pouvoir. Elle est de savoir ce que cette solitude organisée révèle de la fragilité réelle du système qu'il a construit.

La scène date de mars 2019. Basmah bint Saoud est conduite de son domicile de Djeddah à Riyad après avoir été informée que le prince héritier Mohammed ben Salmane souhaitait la rencontrer. L'avion attendu pour la Suisse - où elle devait recevoir des soins médicaux - ne décollera jamais. Elle affirmera avoir été détenue sans explication à la prison d'Al-Haïr, sans qu'aucune charge ne lui soit signifiée, malgré ses appels répétés à la cour royale et à son oncle le roi Salmane. À aucun moment durant sa détention, aucune inculpation ne lui sera notifiée, selon l'organisation britannique ALQST spécialisée dans la surveillance des droits humains en Arabie saoudite.

Femme d'affaires connue pour son franc-parler, Basmah bint Saoud avait lancé en avril 2020 un appel au roi Salmane et au prince héritier, demandant sa libération pour raisons de santé. L'organisation ALQST indiquera qu'elle s'était vu refuser les soins médicaux nécessaires à une maladie potentiellement mortelle. Elle sera finalement relâchée en janvier 2022. Puis, en septembre 2023, elle est de nouveau arrêtée.

Selon Oryx Observer, dans un article publié le 28 août 2026 - dont les éléments n'ont pas été confirmés par une source officielle saoudienne -, la princesse aurait été condamnée à neuf ans de prison et sa fille Souhoud à sept ans, sur la base des articles 30 et 43 de la loi antiterroriste du royaume. Riyad n'a jamais commenté publiquement cette affaire. Ce silence est en lui-même une signature.

Le registre des absences

La princesse Basmah était connue pour ses prises de position en faveur de réformes et ses dénonciations des abus en Arabie saoudite. C'est précisément ce profil - une voix royale réclamant de l'intérieur l'ouverture et le dialogue avec les institutions religieuses - qui la rendait intolérable dans le système de MBS. Non parce qu'elle représentait un danger opérationnel, mais parce qu'elle incarnait l'idée qu'il pouvait exister, au sein même de la famille régnante, une critique légitime du pouvoir absolu.

Son arrestation marquait le dernier en date d'une série de cas visant des membres de la famille royale, à mesure que Mohammed ben Salmane consolidait son emprise sur le pays - poursuivant critiques, militants et princes rivaux, et enfermant des princes dans une opération anticorruption.

Le tableau des épurations dressé depuis 2017 est vertigineux. Le prince Ahmed ben Abdulaziz al-Saoud, frère du roi Salmane, et le prince Mohammed ben Nayef, ancien prince héritier et neveu du roi, ont été arrêtés à Riyad. Ahmed ben Abdulaziz était rentré de Londres fin 2018 dans l'intention de bloquer l'accession au trône de son neveu en s'appuyant sur le Conseil d'allégeance - avec des assurances, rapportées à l'époque, venant du MI6 et de la CIA qu'il ne serait pas arrêté. Il le fut quand même.

Mohammed ben Nayef était sous résidence surveillée depuis juin 2017, date à laquelle il avait été contraint de céder le titre de prince héritier à Mohammed ben Salmane - lequel avait démontré son emprise sur le pays plus tard cette année-là en plaçant en détention deux cents personnes, dont au moins dix-sept princes saoudiens, à l'hôtel Ritz-Carlton de Riyad dans ce que le royaume décrivit comme une opération anticorruption.

Ces arrestations envoyaient un message à tout membre de la famille royale se sentant lésé : cessez de murmurer et rentrez dans le rang, car si le prince Ahmed peut être arrêté, n'importe quel prince peut l'être et le sera. C'était l'intention déclarée. La réalité qu'elle a produite est plus complexe.

La mécanique de la peur retournée contre son architecte

MBS a construit son pouvoir sur une logique de terreur préventive - neutraliser avant que la menace ne se matérialise. La purge de mars 2020 représentait l'acte le plus audacieux et le plus désespéré de la quête du prince héritier pour un pouvoir absolu. Le mot désespéré mérite attention. Il ne vient pas d'un opposant - il vient d'observateurs du Golfe qui suivent les dynamiques internes de la cour saoudienne.

Le prince Mohammed est parvenu en quelques années à écarter toute concurrence de la part de princes plus âgés et plus expérimentés que lui, tout en reconfigurant les principales structures sécuritaires pour qu'elles lui rendent compte directement. Ce faisant, il a accompli quelque chose qu'aucun dirigeant saoudien n'avait accompli avec cette brutalité et cette rapidité - concentrer toutes les institutions de l'État dans les mains d'une seule personne.

Mais la concentration absolue du pouvoir produit inévitablement une pathologie de gouvernance. Lorsqu'il n'existe plus de pairs capables d'apporter une information contradictoire, plus de cousins dont le poids tribal force la négociation, plus de généraux dont la loyauté suppose une contrepartie - le souverain gouverne dans un vide d'information. Ce que MBS a organisé comme une protection est devenu une chambre d'écho. Les signaux d'alerte ne remontent plus. Les décisions mauvaises ne rencontrent plus de résistance interne. Et la paranoïa, faute de contradiction, s'auto-alimente.

Les informations selon lesquelles MBS éviterait les rencontres en face-à-face avec ses ministres, conduisant certaines réunions par circuit fermé, ne sont pas anecdotiques dans ce contexte. Elles décrivent un homme qui a tellement démantelé les structures de contre-pouvoir autour de lui qu'il ne sait plus à qui faire confiance - y compris, potentiellement, dans son cercle immédiat. Quand les seuls interlocuteurs réels deviennent Bader al-Asaker, chef du bureau privé du prince héritier, et Turki al-Cheikh, décrit comme un opérateur de terrain essentiel dans l'ascension de Mohammed ben Salmane au pouvoir, qui l'a aidé à purger les élites politiques concurrentes, le périmètre de gouvernance réelle se réduit à deux hommes - dont l'un, al-Asaker, a lui-même traversé des périodes d'absence publique suspectes après avoir été identifié comme le concepteur d'une opération d'infiltration des serveurs de Twitter pour traquer les dissidents saoudiens.

Turki al-Cheikh, quant à lui, a fait détenir des personnes pour avoir posté des critiques contre lui sur les réseaux sociaux - les détenus appelant la section de la prison d'Al-Haïr qui les accueille la « Tutu Wing », en référence à son surnom. Ce sont les hommes de confiance qui restent.

Le prix réel de l'épuration

Depuis l'accession au trône du roi Salmane, les princes de rang élevé ont été systématiquement écartés au profit de son fils Mohammed, qui a consolidé le pouvoir à un niveau sans précédent en arrêtant des princes et en les révoquant de postes clés tout en prenant le contrôle des ministères et des institutions du royaume.

Ce processus a un coût géopolitique précis. La famille Al-Saoud fonctionnait depuis des décennies comme un réseau de coalitions tribales et d'intérêts croisés - un système inefficace, corruptible, mais qui incorporait une forme de pluralisme interne. La légitimité du roi reposait sur sa capacité à arbitrer entre les branches. MBS a supprimé l'arbitrage et déclaré que la légitimité lui appartenait seul.

Or, la légitimité dynastique en Arabie saoudite n'est pas uniquement une question de succession juridique. Elle repose sur la capacité de la famille régnante à projeter l'image d'une élite unie et fonctionnelle. Mohammed ben Salmane est accusé d'avoir aliéné de larges pans de la famille régnante depuis sa prise de pouvoir, certains s'interrogeant sur son aptitude à gouverner. Cette fracture ne génère pas nécessairement un coup d'État imminent - mais elle produit quelque chose de plus corrosif sur la durée : une loyauté de façade que rien ne distingue, de l'extérieur, d'une loyauté authentique, jusqu'au moment où elle cesse.

Le cas de la princesse Basmah illustre une autre dimension souvent ignorée. Connue de longue date comme une partisane des droits des femmes et d'une monarchie constitutionnelle, elle représentait précisément le type de réformisme royalement consenti que MBS prétend incarner aux yeux de l'Occident. En l'emprisonnant - deux fois - le système révèle que les réformes sociétales mises en scène pour les investisseurs étrangers ne sont tolérables que lorsqu'elles sont entièrement contrôlées par un seul homme. Une princesse qui réclame l'ouverture sans en avoir reçu la permission est plus dangereuse qu'une opposante extérieure : elle démontre que le changement était possible sans MBS.

La loi antiterroriste saoudienne, dont les articles ont servi à condamner une doctorante à trente-quatre ans de prison pour son activité sur Twitter, offre un instrument juridique suffisamment large pour que n'importe quelle expression critique soit absorbée dans le champ du terrorisme. Son application à une princesse, fille d'un roi, ferme définitivement la question de savoir si le rang dynastique constitue encore une protection.

L'isolement comme symptôme de gouvernance

La question du coup d'État contre MBS est celle que posent régulièrement les analystes du Golfe, et la réponse honnête est qu'aucune structure organisée susceptible de le porter n'est aujourd'hui visible. Tous ceux qui auraient pu en constituer le noyau sont soit emprisonnés, soit exilés, soit réduits au silence. La purge royale a suivi l'arrestation du plus haut dissident de la famille, le prince Ahmed ben Abdulaziz, accusé de complot contre le fils du roi. Les structures tribales qui auraient autrefois fourni les relais d'un mouvement interne ont été démantelées ou achetées.

Mais l'absence de coup d'État imminent ne signifie pas la stabilité. Elle signifie l'immobilité - ce qui n'est pas la même chose. Un système où la totalité de la prise de décision converge vers un seul homme, où les institutions ne fonctionnent que comme courroies de transmission de sa volonté, et où la peur d'exprimer un désaccord est réelle jusque dans les rangs les plus proches, est un système qui accumule silencieusement ses propres contradictions.

Les arrestations de 2020 avaient été décrites par une source en Arabie saoudite comme le résultat d'une accumulation de comportements jugés provocateurs par le leadership - autrement dit, d'actes qui, dans tout autre contexte politique, auraient relevé de la dissension ordinaire. Quand le seuil de tolérance est aussi bas, le signal envoyé à tous les autres acteurs de la cour est de se taire, de ne rien initier, de n'exprimer aucune réserve. C'est exactement le type d'environnement qui produit des décisions catastrophiques - non par malice, mais par absence de friction informative.

L'isolement dont il est question n'est pas seulement psychologique. Il est structurel. MBS a construit une architecture de gouvernance qui, par sa nature même, prive le pouvoir des informations dont il a besoin pour survivre aux crises.

Ce qui pourrait suivre

La trajectoire la plus probable à court terme est la continuation du régime tel qu'il fonctionne aujourd'hui - une stabilité de surface maintenue par la peur, une croissance économique réelle portée par le projet Vision 2030 et les revenus pétroliers, et une répression sélective qui frappe suffisamment fort pour dissuader sans déclencher de réaction internationale majeure. Ce scénario tient tant que le prix du pétrole reste suffisamment élevé pour financer la redistribution sociale qui achète la paix domestique.

Le deuxième cap possible est celui d'une crise de succession accélérée par la santé du roi Salmane. Le roi est connu pour souffrir de démence, selon des rapports répétés sur la période. Si son état se détériore publiquement et rapidement, la question de la transition formelle du titre de roi à MBS - encore officiellement prince héritier - s'ouvrira dans un contexte où la famille royale est fracturée, les princes influents neutralisés, et où la légitimité repose entièrement sur la capacité d'un homme à maintenir la coalition internationale qui le soutient. Le signal à surveiller est la fréquence et la nature des apparitions publiques du roi.

Le troisième cap, le moins probable mais le plus déstabilisateur, est une rupture interne provenant non pas des princes épurés mais des cercles proches - les hommes de confiance eux-mêmes, dont les intérêts à long terme peuvent diverger de ceux du souverain. Le scandale d'infiltration de Twitter impliquant Bader al-Asaker, identifié comme le concepteur d'une opération visant à révéler l'identité de dissidents saoudiens, et ses liens signalés avec l'assassinat de Jamal Khashoggi, rappellent que les hommes qui font le travail sale accumulent aussi des secrets. Ces secrets sont des leviers. Leur existence dans un système aussi vertical que celui de MBS crée des vulnérabilités que ni la prison d'Al-Haïr ni aucune épuration dynastique ne peuvent entièrement neutraliser.

« La légitimité dynastique saoudienne a survécu pendant des décennies grâce à sa capacité à arbitrer entre ses factions. MBS a supprimé l'arbitrage. Il reste à voir ce qu'il supprime ensuite. »

LES PILIERS DU SYSTEME MBS

Bader al-Asaker, chef du bureau privé du prince héritier, directeur de la fondation Misk, identifié comme l'organisateur d'une opération d'infiltration de Twitter destinée à traquer les dissidents saoudiens.

Turki al-Cheikh, président de l'Autorité générale du divertissement, conseiller à la cour royale avec rang de ministre, décrit comme un opérateur clé de la consolidation du pouvoir de MBS - responsable de détentions pour des critiques publiées sur les réseaux sociaux.

La prison d'Al-Haïr, à la périphérie de Riyad, accueille depuis 2017 une fraction significative de la dissidence royale saoudienne - princes, militantes, journalistes.

La loi antiterroriste saoudienne offre un cadre pénal suffisamment large pour absorber toute forme d'expression critique, y compris celle d'une princesse de sang royal.

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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