Quand l'autorité spirituelle devient l'arme du prédateur - des mosquées de Londres aux confessionnaux de France, le même mécanisme, les mêmes silences, les mêmes victimes
Ils incarnent le divin aux yeux de leurs fidèles. Ils parlent au nom d'un Dieu que leurs victimes croient aussi. Et c'est précisément cette confusion - entre le sacré et la prédation - qui rend leurs crimes à la fois plus graves et plus difficiles à nommer. Une enquête sur le pouvoir comme arme sexuelle, à travers des condamnations judiciaires documentées, des témoignages recueillis par L'Appel, et les chiffres que les institutions religieuses ont longtemps refusé de produire.
Il avait promis aux parents de protéger leurs filles des mauvais esprits. Abdul Halim Khan se présentait comme un imam de l'East End londonien, homme de Dieu, gardien de l'invisible, intercesseur entre le croyant et ce qui le dépasse. Il utilisait sa position de confiance et d'autorité pour approcher ses victimes, qu'il attirait dans des endroits isolés - appartements, recoins cachés - sous prétexte de les protéger du malheur. Ce qu'il faisait ensuite à ces femmes et à ces enfants, il le justifiait en se présentant comme possédé ou déguisé en djinn, un esprit surnaturel.
En mai 2026, Abdul Halim Khan, 54 ans, a été condamné à la réclusion à perpétuité avec une peine minimale de vingt ans, après avoir été reconnu coupable de vingt et une infractions - viols, agressions sexuelles, crimes sexuels sur enfants - commis contre sept femmes et jeunes filles entre 2004 et 2015. Ses victimes se sentaient contraintes de taire ces actes à leur entourage, par crainte que la « magie noire » qu'il invoquait ne les frappe, elles ou leur famille. Le mensonge était complet, absolu, construit avec minutie - et il a fonctionné pendant une décennie.
Ce cas n'est pas une anomalie. C'est un archétype.
Le sacré retourné contre le fidèle
La mécanique est identique quelle que soit la religion, quelle que soit la géographie. Le prêtre, l'imam, le pasteur occupent une position que le sociologue Max Weber nommait déjà « domination charismatique » - une autorité qui ne repose pas sur la force ou le contrat, mais sur la croyance que celui qui commande possède une qualité exceptionnelle, presque surnaturelle. Le fidèle ne se soumet pas à un homme. Il se soumet à ce que cet homme représente.
C'est cette confusion que le prédateur exploite. Il n'a pas besoin de contraindre physiquement - ou pas d'emblée. Il lui suffit de laisser croire que la résistance à sa volonté est une résistance à Dieu lui-même. Ce déplacement de l'autorité humaine vers l'autorité divine est le premier acte criminel - et le plus difficile à nommer juridiquement, car il ne laisse aucune trace visible.
Selon le Crown Prosecution Service britannique, Abdul Halim Khan « contraignait et trompait ses victimes en leur faisant croire qu'il possédait des pouvoirs surnaturels capables de les protéger, elles et leur famille, en échange d'actes sexuels abusifs ». Cette phrase du parquet résume en quelques mots ce que des décennies de criminologie peinent à théoriser : la prédation sexuelle habillée en transaction spirituelle.
Michel, Français de quarante-sept ans qui a accepté de témoigner à L'Appel sous son seul prénom, ne voit pas les choses ainsi. Pour lui, la foi reste un refuge. Il vit seul, dans une grande ville du Sud-Est. « J'ai un chien adorable à qui je parle jour et nuit, dit-il, mais lorsque je suis seul, surtout la nuit, j'ai besoin de Dieu. Je dois prier le Seigneur. » Il ne conteste pas que des hommes d'Église puissent faillir. Il refuse simplement que leurs crimes abolissent ce que la croyance lui apporte.
Marie, elle, voit exactement l'inverse. Parisienne, trente-neuf ans, elle décrit le monde des croyants avec une ironie qui ne cherche pas à se dissimuler. Elle considère la religiosité comme une forme organisée de servitude. « Comment pourrais-je confier ma vie, mon intimité, mes affaires personnelles à un homme religieux en étant convaincue qu'il communique avec quelqu'un pour me sauver - et se sauver lui-même ? » Les postures des fidèles, leurs rituels, leurs contradictions quotidiennes l'amusent autant qu'elles la consternent. Ce qu'elle refuse fondamentalement, c'est l'abandon de soi à un intermédiaire entre elle et l'absolu.
Fouad, lui, n'a pas le temps du débat. La question lui a été posée dans un couloir, quelques minutes avant la prière. Il a répondu sans hésiter, et sans chercher à développer. Pour lui, Dieu prime sur tout - sur l'État, sur la loi, sur n'importe quelle institution humaine. Si on lui donnait le choix entre le droit civil et ce qu'il considère comme la loi divine, il choisirait la seconde, parce qu'elle ne se trompe jamais. Puis il a repris sa marche. Il ne voulait pas rater la prière.
Cette réponse, donnée sans malice et sans conscience de sa portée, dit quelque chose que les tribunaux et les rapports officiels ne formulent jamais aussi directement : pour une partie des croyants, l'autorité religieuse précède l'autorité de l'État. Ce n'est pas en soi un crime. Mais c'est le terreau exact sur lequel le prédateur en soutane ou en qamis bâtit son impunité.
Entre ces différentes positions, il y a un fait judiciaire massif qui n'appartient ni à la théologie ni à la philosophie.
Deux religions, un seul mécanisme
En France, les chiffres produits par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église, dite commission Sauvé, ont eu l'effet d'une détonation institutionnelle en octobre 2021. Le nombre de victimes mineures d'agressions sexuelles commises par des prêtres, diacres, religieux ou religieuses s'établit à 216 000 sur la période allant de 1950 à 2020. En comptabilisant également les laïcs en mission dans l'Église - personnel des établissements catholiques, animateurs de mouvements de jeunesse -, le nombre estimé de victimes mineures atteint 330 000 sur l'ensemble de la période.
Le président de la commission, Jean-Marc Sauvé, a évoqué environ 3 000 prêtres et religieux ayant commis des abus sexuels sur des mineurs ou des personnes vulnérables sur une période de soixante-dix ans. Entre 2 900 et 3 200 pédocriminels au sein de l'Église catholique en France depuis 1950 - telle est l'estimation minimale que la commission a retenue.
Ce chiffre a une texture que les statistiques brutes ne rendent pas : les violences sexuelles commises par des clercs et des religieux sont « beaucoup moins occasionnelles, ponctuelles, mais nettement plus durables » que des actes commis par d'autres personnes. La durée n'est pas un détail. Elle mesure le temps pendant lequel l'autorité sacrée a paralysé toute capacité de résistance.
Dans l'échantillon étudié par la commission, 88 % des victimes des cultes le sont dans le culte catholique, par un responsable de l'Église - prêtre, religieux ou religieuse - et 12 % pour le protestantisme, le judaïsme et l'islam confondus. Ce déséquilibre ne trahit pas une moindre prédation dans d'autres traditions religieuses : il reflète d'abord l'état de la documentation disponible, et le fait que l'Église catholique est la seule institution à avoir commandité une enquête indépendante à cette échelle.
Car du côté des mosquées, les cas documentés et condamnés existent, mais le recensement systématique n'a jamais été produit. Ce vide statistique n'est pas un argument à décharge. C'est lui-même une information.
Un dossier après l'autre, toujours le même visage
Les condamnations judiciaires documentées composent un tableau qui traverse les continents et les confessions.
En France, l'ancien prêtre catholique Olivier de Scitivaux a été condamné en mai 2024 à dix-sept ans de réclusion pour viols et agressions sexuelles sur des mineurs. Philippe Pouzet, autre prêtre, a écopé en novembre 2024 de dix-huit ans de prison pour des faits identiques, assortis d'une interdiction définitive de tout contact avec des mineurs. Un pasteur évangélique de Villeneuve-la-Garenne avait été condamné en 2021 à quatorze ans de prison pour avoir violé sept femmes de sa propre communauté. Dominique Spina, prêtre, avait écopé de cinq ans - dont un avec sursis - en 2006, pour le viol d'un adolescent de seize ans. Jacques Delfosse, aumônier à Roubaix dans les années 1980, avait été condamné en 2007 à cinq ans de prison, dont six mois ferme, pour des viols sur deux adolescentes. Il fait aujourd'hui l'objet d'une nouvelle information judiciaire pour des faits de violences sexuelles présumées, distincts des précédents.
Au Royaume-Uni, au-delà d'Abdul Halim Khan, Mohammed Haji Saddique, imam et enseignant du Coran dans une mosquée de Cardiff, a été condamné en 2017 à treize ans d'emprisonnement pour quatorze infractions d'agression sexuelle sur quatre jeunes filles. Mohammed Hanif Khan, autre imam, a été condamné pour le viol d'un garçon et une agression sexuelle sur deux enfants qui suivaient des cours religieux dans sa mosquée.
En Algérie, un imam enseignant coranique dans une mosquée de Sidi Bel-Abbès a été condamné en 2013 à dix ans de prison ferme pour abus sexuel sur un garçonnet de six ans.
Aux États-Unis, Anthony Odiong, prêtre catholique au Texas, a été condamné en juin 2026 à la réclusion à perpétuité pour agressions sexuelles commises en abusant de son autorité religieuse.
Et puis il y a le cas Tariq Ramadan - qui concentre à lui seul plusieurs années de procédures dans deux pays. Le 25 mars 2026, Tariq Ramadan a été condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle par la cour criminelle départementale de Paris pour le viol de trois femmes, dont un commis sur personne vulnérable. Cette condamnation est intervenue après un procès par défaut et à huis clos, l'accusé ne s'étant pas présenté à l'audience. Un mandat d'arrêt à exécution immédiate a été délivré contre lui, déjà condamné en Suisse pour viol. En appel, la Cour de justice de Genève avait annulé un premier acquittement et reconnu l'islamologue « coupable de viol et de contrainte sexuelle pour la quasi-totalité des faits dénoncés ».
À titre de peine complémentaire, la cour parisienne l'a astreint à un suivi socio-judiciaire de huit ans, lui a retiré ses droits civils et civiques pendant dix ans et lui a définitivement interdit le territoire français. Il reste introuvable.
Ce que la répression produit quand elle n'a pas de nom
Le matériau brut des condamnations ne répond qu'en partie à la question posée au départ : pourquoi l'homme de foi devient-il, dans certains cas, plus dangereux qu'un prédateur ordinaire ?
La réponse tient en une seule phrase : parce que ses victimes ne savent pas qu'elles sont des victimes.
Un agresseur ordinaire rencontre une résistance, un refus, une conscience du crime. L'homme de religion prédateur opère sur un terrain où les catégories morales sont préalablement définies par lui - et où le consentement peut être fabriqué théologiquement. Abdul Halim Khan « a abusé de sa position de chef religieux de confiance pour s'en prendre à des femmes et à des filles sur de nombreuses années, les manipulant et les contrôlant pour sa propre satisfaction sexuelle. Il utilisait leurs croyances profondes pour instiller la peur et les réduire au silence, leur faisant croire que leurs familles seraient en danger si elles parlaient ».
Ce mécanisme de double contrainte - pécher contre Dieu ou se taire - explique la durée systématiquement plus longue des crimes commis en contexte religieux. Il explique aussi pourquoi, lorsque les victimes finissent par parler, leur récit est souvent accueilli avec incrédulité : comment un homme aussi proche du divin pourrait-il ?
L’attribuer uniquement au célibat imposé ou aux restrictions religieuses concernant la sexualité serait une simplification que les données ne confirment pas.
La demande de sacré et ses risques
Pourquoi, alors que les États laïques ont construit des systèmes juridiques autonomes, la demande de guidance spirituelle ne cesse-t-elle pas de croître ? La question que posent Michel, Marie et Fouad - de positions diamétralement opposées - en dit davantage que n'importe quelle statistique.
Michel incarne une réalité sociologique massive : la solitude contemporaine produit un besoin d'appartenance et de sens que les institutions séculières peinent à satisfaire. La foi n'est pas d'abord une opinion sur la cosmologie - c'est une réponse à l'isolement. Dans ce contexte, le guide spirituel n'est pas simplement un prestataire de services religieux. Il devient un substitut à tout ce que la modernité a désintégré - la famille, la communauté, le récit collectif.
Marie, elle, nomme sans détour ce que cette dépendance autorise : l'abdication de soi. Et c'est précisément dans cet espace d'abdication consentie que le prédateur s'installe.
Fouad, lui, a résumé sans le vouloir le nœud de toute cette affaire. Si la loi de Dieu prime sur la loi des hommes - et pour lui, la question ne se pose même pas -, alors l'institution religieuse échappe structurellement au contrôle civil. Non par mauvaise volonté, mais par construction théologique. C'est exactement ce vide de contrôle que chaque prédateur en robe ou en gandoura a occupé, affaire après affaire, condamnation après condamnation.
La montée du sentiment religieux dans des sociétés formellement laïques n'est pas une régression irrationnelle. Elle est une réponse à une demande réelle - sécurité, sens, appartenance - que l'État, le marché et la démocratie ne comblent pas. Ce que personne ne dit assez fort, c'est que cette demande légitime crée une offre non régulée, sans contrôle extérieur véritable, sans mécanisme de signalement efficace, et avec une prime structurelle au silence des victimes.
Ce qui pourrait suivre
La trajectoire la plus probable est celle d'une judiciarisation croissante, mais sélective. Les grandes affaires - Ramadan, les prêtres condamnés en 2024 - ont ouvert une brèche dans le silence institutionnel. D'autres victimes parleront, d'autres procédures suivront. Mais ce mouvement restera inégal tant que les institutions religieuses ne se dotent pas de mécanismes d'alerte indépendants, et tant que les fidèles les plus vulnérables - isolés, dépendants affectivement de leur guide - ne disposeront pas d'un accès réel à une information juridique sur leurs droits.
Un second horizon est celui de la régulation légale. Après le rapport Sauvé, plusieurs propositions ont émergé pour étendre l'obligation de signalement aux responsables religieux, sur le modèle de ce qui existe dans l'éducation et la santé. Comme l'a affirmé un parlementaire devant l'Assemblée nationale, « il n'y a rien, absolument rien au-dessus des lois de la République ». Le traduire en contrainte légale effective, et non en déclaration de principe, est l'étape que les institutions françaises n'ont pas encore franchie.
Le troisième horizon est moins confortable : si la demande de sacré continue de croître dans un environnement sans régulation, les conditions structurelles qui ont rendu possibles ces crimes - l'autorité non contrôlée, le silence théologiquement fabriqué, l'isolement des victimes - resteront intactes. Et les dossiers continueront de s'accumuler, condamnation après condamnation, chacun présenté comme un cas isolé, alors qu'ils composent depuis des décennies le même portrait d'un système.
LES CONDAMNATIONS DOCUMENTEES
Abdul Halim Khan (imam, Royaume-Uni) - perpétuité, minimum 20 ans, mai 2026
Mohammed Haji Saddique (imam, Cardiff) - 13 ans, 2017
El Hadj Amadou Barry (imam, Conakry) - condamné pour viol sur mineure de 14 ans Tariq Ramadan (islamologue) - 18 ans de réclusion, Paris, 25 mars 2026
Olivier de Scitivaux (prêtre, France) - 17 ans, mai 2024
Philippe Pouzet (prêtre, France) - 18 ans, novembre 2024
Un pasteur évangélique, Villeneuve-la-Garenne - 14 ans, 2021
Anthony Odiong (prêtre, Texas) - perpétuité, juin 2026
Jacques Delfosse (ex-aumônier, Roubaix) - condamné en 2007, nouvelle information judiciaire en cours
ZONES D'OMBRE
Aucune enquête systématique équivalente au rapport Sauvé n'existe pour les autres confessions en France Le chiffre de 88 % de victimes dans le culte catholique reflète d'abord l'état de la documentation, non nécessairement la réalité de la prédation dans les autres traditions Les mécanismes de signalement interne restent aux mains des institutions religieuses elles-mêmes La durée moyenne des crimes en contexte religieux - systématiquement plus longue qu'en contexte ordinaire - n'est pas encore intégrée dans les barèmes de peine en France L'obligation de signalement des responsables religieux reste une promesse législative non aboutie






