De Dubaï aux prétoires américains, l'effondrement d'un empire construit sur le mensonge - et la justice qui, de Paris à Istanbul, tente enfin de rattraper ses architectes
Promesse de 300 % de rendement en seize mois, logo projeté sur le Burj Khalifa, retraits bloqués du jour au lendemain puis site disparu sans préavis : l'affaire OmegaPro est l'une des fraudes financières les plus massives de l'ère crypto. Aux États-Unis, le ministère de la Justice a mis en accusation deux de ses figures centrales en juillet 2025 pour plus de 650 millions de dollars détournés. En France, le parquet de Paris a ouvert une enquête en juin 2024, et au moins 2 000 victimes ont déposé plainte. Ce que l'on sait aujourd'hui, et ce que les dossiers judiciaires révèlent, dépasse de loin les communiqués officiels.
Quand on sait qu'une arnaque ne repose que sur le mensonge, la question qui reste est toujours la même : comment des milliers de personnes raisonnables ont-elles pu y croire ? Avec OmegaPro, la réponse tient en un mot - le spectacle.
Le logo de la société projeté sur le Burj Khalifa lors d'un événement à Dubaï ; des comptes sur les réseaux sociaux saturés de voitures de luxe, de vacances en jet privé, de montres hors de prix et de vêtements griffés ; une rhétorique obsédante sur la liberté financière et la richesse à portée de main. Ce n'était pas une start-up dans un garage - c'était une mise en scène industrielle, conçue pour transformer le scepticisme en désir.
Ce que l'acte d'accusation américain établit mot pour mot
OmegaPro a été constituée en janvier 2019 par Michael Shannon Sims et d'autres co-fondateurs ; Juan Carlos Reynoso a rejoint l'opération quelques mois plus tard, en avril de la même année.
Les deux hommes ont opéré et promu OmegaPro comme un système de marketing multiniveau permettant à des investisseurs d'acquérir des « packages d'investissement » - avec la promesse, présentée comme ferme, de rendements de 300 % sur seize mois grâce aux opérations sur le marché des changes, prétendument réalisées par des traders d'élite. Les investisseurs étaient instruits d'acheter ces packages exclusivement en cryptomonnaies.
La réalité, selon le ministère américain de la Justice, était radicalement différente. Aucune opération de trading n'avait réellement lieu : OmegaPro fonctionnait comme une pyramide de Ponzi classique, rémunérant les premiers entrants avec l'argent des suivants, tandis que Sims et Reynoso détournaient les fonds pour financer le train de vie ostentatoire qu'ils affichaient sur les réseaux.
Les 650 millions de dollars levés auprès des victimes ont d'abord été acheminés vers des portefeuilles numériques contrôlés par des dirigeants d'OmegaPro, puis redistribués à des insiders et à des promoteurs haut placés, dans le but de disperser les fonds et d'en brouiller l'origine. Sims et Reynoso ont tous deux tiré des profits se chiffrant en millions de cette opération.
La mécanique du piège : Reynoso, le légitimateur ; Sims, le visage public Les rôles étaient répartis avec soin. Sims était fondateur, consultant stratégique et promoteur de la marque ; Reynoso dirigeait les opérations d'OmegaPro en Amérique latine et dans plusieurs régions des États-Unis, dont Porto Rico.
Selon les documents judiciaires, Sims trompait les victimes en garantissant les performances commerciales d'OmegaPro et les compétences des traders engagés, tout en vantant la sécurité des investissements. Reynoso, lui, affirmait tantôt qu'OmegaPro opérait sous une licence parfaitement régulière, tantôt - comble du cynisme - que la plateforme n'était soumise aux règles d'aucun pays au monde.
Quand le système a commencé à vaciller, la mécanique du mensonge a simplement changé de registre. Après qu'OmegaPro a annoncé avoir subi une cyberattaque, Reynoso et d'autres ont informé les victimes, aux alentours de janvier 2023, que leurs investissements étaient en sécurité et que les fonds allaient être transférés vers une nouvelle plateforme baptisée Broker Group. Le résultat a été implacable : les utilisateurs n'ont jamais pu retirer leur argent, ni depuis OmegaPro ni depuis Broker Group.
L'acte d'accusation du 8 juillet 2025 : ce que le dossier dit, et ce qu'il tait Le 8 juillet 2025, un acte d'accusation a été officiellement dévoilé dans le district de Porto Rico, chargeant les deux hommes de leur rôle présumé dans l'opération d'OmegaPro, présentée comme un système international de fraude ayant lésé des investisseurs de plus de 650 millions de dollars.
Les deux prévenus font face à des chefs de complot en vue de commettre une fraude électronique et de blanchiment d'argent, chacun de ces chefs exposant à une peine maximale de vingt ans d'emprisonnement. Trois adresses de cryptomonnaies, sur trois blockchains distinctes, ont fait l'objet d'une saisie par les autorités en tant que produits présumés de la fraude.
L'enquête a été conduite par le département de la Justice, le FBI, la division des enquêtes criminelles de l'IRS et Homeland Security Investigations, avec l'appui de partenaires internationaux. La date de procès initialement prévue en novembre 2026 a été reportée au 8 février 2027 - la procédure, à ce stade, n'en est qu'à ses prémices judiciaires. Les deux hommes sont présumés innocents jusqu'à décision définitive.
Il convient de distinguer avec rigueur le chiffre de 650 millions de dollars, retenu dans l'acte d'accusation américain, du chiffre de 4 milliards de dollars qui circule dans plusieurs enquêtes et estimations médiatiques. Ce second montant n'est pas un chiffre judiciaire définitif validé par le dossier américain.
Andreas Szakacs : le co-fondateur suédois rattrapé à Istanbul sous un nom d'emprunt turc L'acte d'accusation américain n'épuise pas le tableau des mis en cause. Andreas Szakacs, co-fondateur d'OmegaPro, a été arrêté en Turquie en juillet 2024, selon les médias turcs qui ont rendu l'affaire publique en août de la même année.
Ce ressortissant suédois avait changé son nom en Emre Avci après avoir obtenu la nationalité turque, et a été interpellé à la suite de raids menés par la gendarmerie dans deux villas situées dans le quartier de Beykoz, à Istanbul. Les forces de l'ordre ont saisi 32 portefeuilles cryptographiques dits « froids » ainsi que des ordinateurs. Sans que Szakacs ne fournisse les mots de passe des appareils, les autorités turques ont néanmoins réussi à retracer 160 millions de dollars de mouvements de cryptomonnaies.
Les autorités ont par ailleurs établi des liens financiers entre OmegaPro et d'autres arnaques de grande ampleur, notamment le tristement célèbre OneCoin.
Lors de la mise en accusation américaine de juillet 2025, le département de la Justice a révélé qu'Andreas Szakacs avait délibérément acquis la nationalité turque - or la Turquie n'extrade pas ses propres ressortissants. Toujours incarcéré à la prison de Maltepe à Istanbul, Szakacs fait désormais face, simultanément, à une action civile fédérale américaine fondée sur la loi RICO, à l'acte d'accusation du département de la Justice visant ses co-conspirateurs, et à une procédure pénale française active.
Un ressortissant néerlandais, Abdul Ghaffar Mohaghegh, a déposé une déclaration auprès de la gendarmerie turque affirmant avoir personnellement perdu 7 millions de dollars dans le schéma et agir par procuration pour 3 000 autres investisseurs lésés, qui auraient collectivement perdu 103 millions de dollars.
La France : blacklistée depuis 2020, engloutie des années après La France n'a pas manqué les signaux d'alarme. Elle les a simplement laissés sans suite suffisante. OmegaPro figure sur la liste noire de l'Autorité des marchés financiers depuis 2020, en raison de la promotion récurrente de gains jugés irréalistes sur le Forex. La France faisait partie des pays - avec la Belgique, l'Espagne et l'Argentine - à avoir émis des avertissements réglementaires avant l'effondrement de la plateforme.
Ces mises en garde n'ont pas empêché le réseau de prospérer sur le territoire français. Fin 2022, OmegaPro a commencé à bloquer les retraits, d'abord justifiés par des « problèmes techniques », puis par une prétendue cyberattaque. En juillet 2023, le site a disparu définitivement, laissant des milliers d'investisseurs sans aucun recours.
Selon des données compilées en 2024, l'escroquerie aurait fait au moins 2 000 victimes en France, pour un préjudice estimé à plusieurs centaines de millions d'euros - chiffre qui a conduit le parquet de Paris à ouvrir une enquête, selon une information rapportée par l'AFP et confirmée par Les Échos le 6 juin 2024.
L'association Capital, qui a regroupé les témoignages de près de 2 000 victimes, avait déposé en amont une plainte pour escroquerie, abus de confiance et pratiques commerciales trompeuses en bande organisée. À cette date, les avocats en charge du dossier signalaient que plus de 3 000 autres victimes étaient en train de constituer leurs propres dossiers.
Les plaintes ont été confiées à la section économique et financière de la Juridiction nationale de lutte contre le crime organisé (Junalco).
Les promoteurs français : un réseau de recrutement structuré, aux statuts hiérarchisés
L'un des ressorts les plus efficaces d'OmegaPro était son armée de promoteurs intégrés dans la mécanique pyramidale. En France, ce réseau n'était ni anonyme ni marginal. Parmi les figures les plus documentées figure Aurélie Moron, connue sous le nom de « Rich Mum », décrite comme l'une des plus importantes recruteuses françaises de l'arnaque OmegaPro. Elle aurait formé plusieurs leaders qui ont à leur tour mobilisé de nombreuses victimes, et aurait été la première Française à atteindre le statut de « Crown Diamond », l'un des échelons les plus élevés de la hiérarchie de recruteurs au sein du réseau. Cette dernière, née à Séoul en 1973, résiderait à Dubaï depuis 2020. Elle est présumée innocente à ce stade de la procédure.
Ce détail n'est pas anodin : Dubaï a fonctionné comme une base arrière pour plusieurs acteurs centraux du réseau, loin des juridictions européennes mais suffisamment proche pour animer les événements et les formations à destination des marchés français et francophones.
Ce qui reste dans l'ombre
Plusieurs zones restent non éclairées par les dossiers judiciaires disponibles à ce jour.
ZONES D'OMBRE PERSISTANTES
Le montant exact des pertes françaises n'est pas établi de manière judiciaire - « plusieurs centaines de millions d'euros » reste une estimation, non un chiffre validé par expertise
La liste complète des promoteurs français ayant perçu des commissions significatives n'est pas publique à ce stade de l'enquête Junalco L'état procédural d'Andreas Szakacs en Turquie reste flou : sa nationalité turque le protège de toute extradition, et les suites de sa détention à la prison de Maltepe n'ont pas été précisées publiquement depuis son arrestation Le maillage entre OmegaPro et OneCoin, établi par les autorités turques lors des saisies, n'a pas encore fait l'objet d'une mise en examen distincte La date de procès américaine a été repoussée au 8 février 2027 ; aucune information publique n'est disponible sur les raisons précises du report
Ce qui pourrait suivre
Le fil judiciaire le plus solide à court terme est celui de Porto Rico. Sims et Reynoso y répondent de deux chefs cumulés pouvant chacun valoir vingt ans d'emprisonnement. Si le procès s'ouvre effectivement en février 2027, les débats pourraient pour la première fois exposer publiquement la mécanique interne du réseau et les flux financiers vers les insiders et promoteurs haut placés - y compris, potentiellement, des noms opérant depuis l'Europe. Le signal à surveiller est la décision des juges sur le périmètre des preuves admissibles, qui déterminera si les opérations hors États-Unis font partie du tableau probatoire.
En France, la saisine de la Junalco ouvre la voie à une instruction approfondie susceptible d'aboutir à des mises en examen de promoteurs nationaux. Ce chemin judiciaire est plus lent, mais il est celui qui touche au plus près les réseaux qui ont directement lésé les victimes françaises. La question centrale reste celle de la traçabilité des commissions versées en cryptomonnaies à des recruteurs basés, souvent, hors du territoire.
La piste turque, enfin, est la plus incertaine. La Turquie n'extradant pas ses propres ressortissants, Szakacs est exposé uniquement à la justice turque - dont l'indépendance et les délais dans des affaires financières à dimension internationale demeurent, selon les observateurs, imprévisibles. Les régulateurs européens avaient pourtant émis des alertes de fraude dès 2022 sans que les autorités turques n'agissent, ce qui nourrit des interrogations sur l'existence de protections informelles - et sur ce qui a finalement rendu les deux arrestations politiquement acceptables à Ankara. Tant que Szakacs reste incarcéré mais non jugé, les 32 portefeuilles saisis et les 160 millions de dollars de mouvements retracés restent en suspens, sans restitution possible aux victimes.
Le scénario le plus probable sur la durée est celui d'une justice à plusieurs vitesses : une condamnation américaine d'ici 2028, une instruction française longue qui ne débouchera sur des jugements qu'après plusieurs années, et un volet turc dont l'issue reste conditionnée à des équilibres diplomatiques plus qu'à la force du dossier.






