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Soixante-dix mille entreprises englouties

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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La France traverse en 2026 une vague de défaillances sans précédent depuis les années 1990. Derrière les records statistiques, une anatomie de l'effondrement silencieux.

Plus de 300 chefs d'entreprise se présentent chaque jour ouvré devant un tribunal de commerce. Le compteur des défaillances a franchi le seuil de 71 000 sur douze mois glissants - jamais atteint dans l'histoire économique contemporaine. Ce n'est pas une crise. C'est une nouvelle norme.

Le chiffre tombe comme un verdict. Sur les douze mois précédant la fin du premier trimestre 2026, plus de 71 000 entreprises françaises ont fait l’objet d’une procédure collective. Un seuil qui n'avait jamais été franchi. Pas lors de la crise financière de 2008. Pas lors des crises des dettes souveraines. La Banque de France le confirme elle-même : le niveau de défaillances atteint en 2025 « n'avait été atteint ni lors de la crise financière de 2008, ni au moment de la crise des dettes souveraines ». Et 2026 enfonce le clou.

Au premier semestre 2026, 37 700 entreprises ont fait l'objet d'une procédure collective, soit 1 500 de plus que sur la même période en 2025. Ce chiffre s'inscrit dans la continuité d'une année 2025 déjà exceptionnelle, qui s'était terminée sur un plus haut historique, à 69 957 défaillances selon le recensement d'Altares.

« Au cours de ce trimestre, plus de 300 chefs d'entreprise se sont présentés chaque jour ouvré devant le tribunal », souligne Thierry Millon, directeur des études d'Altares. Trois cents. Par jour. Chaque jour. Une file qui ne désemplit pas.

Ce que les chiffres cachent

Les statistiques brutes dissimulent une réalité plus complexe. Il faut distinguer trois types de procédures. La procédure de sauvegarde, qui intervient avant la cessation de paiements et permet à l'entreprise encore solvable de se restructurer sous protection judiciaire. Le redressement judiciaire, ouvert lorsqu'une entreprise se trouve en cessation des paiements, avec un espoir de plan de continuation ou de cession. Et La liquidation judiciaire, qui conduit en principe à la cessation de l'activité.

La hausse est portée par une nette accélération des redressements judiciaires, tandis que les sauvegardes restent marginales et que les liquidations judiciaires directes demeurent majoritaires. Sur les douze derniers mois, un nouveau record est atteint avec plus de 71 000 entreprises concernées par une procédure collective. Il s'agit majoritairement d'entreprises en cessation des paiements - redressements et liquidations judiciaires -, alors que le recours préventif au tribunal demeure marginal, avec seulement 1 500 procédures de sauvegarde.

Ce dernier chiffre est accablant. La procédure de sauvegarde existe précisément pour prévenir l'aggravation. Elle représente pourtant une fraction infime du total. Les dirigeants n'arrivent pas au tribunal par anticipation - ils arrivent à bout.

Les liquidations judiciaires directes représentent 66,3 % des procédures au deuxième trimestre 2026, soit 11 591 jugements, en hausse de 4,8 %. Ces liquidations signifient la fin de l'activité, sans possibilité de redressement. À l'inverse, les redressements judiciaires progressent de 7,1 %, pour atteindre 5 546 procédures, soit 31,7 % du total.

Autrement dit, pour deux entreprises sur trois qui franchissent la porte du tribunal, il n'y aura pas de deuxième chance. L'expérience montre qu'une large proportion de ces procédures débouche finalement sur une cessation définitive d'activité : environ les trois quarts des redressements judiciaires sont ultérieurement convertis en liquidation, rappelle l'étude Altares.

Le portrait des victimes

Qui tombe ? La réponse impose une nuance. Les microentreprises de moins de trois salariés concentrent l'essentiel des défauts, avec 14 311 défaillances, soit 75 % du total. Plus de sept sur dix se sont soldées par une liquidation judiciaire immédiate, ce qui confirme la fragilité des plus petites structures face au durcissement de l'environnement économique.

Mais l'image d'une crise cantonnée aux toutes petites structures serait inexacte et rassurante à tort. Si la situation s'améliore pour les grandes structures employant cent salariés et plus, elle se tend sévèrement pour les PME de 20 à 99 salariés, avec 520 défaillances en hausse de 12 %.

Les procédures touchent désormais des structures employant davantage de personnel, avec des répercussions sociales beaucoup plus lourdes. L'Urssaf, dans son bilan publié en mai 2026, souligne que le phénomène le plus marquant reste la précision apportée sur les salariés concernés : les effectifs touchés par un redressement ou une liquidation judiciaire « continuent de progresser fortement sur un an ».

Un paradoxe apparent mérite explication. Le nombre d'emplois menacés par ces défaillances au deuxième trimestre recule de 9,5 % sur un an, pour s'établir à 58 830 salariés. Un chiffre qui peut sembler rassurant, mais qui traduit en réalité la petite taille des structures qui tombent. La crise n'épargne pas les grandes entreprises - elle commence par les broyer.

Les secteurs au bord du précipice

La construction reste le secteur qui compte le plus grand nombre de défaillances, avec 14 607 cas sur douze mois à fin mai 2026, soit une défaillance sur quatre dans tout le pays. D'autres secteurs sont aussi en difficulté, comme le BTP et plus particulièrement la construction de maisons individuelles, le second œuvre, la peinture et la vitrerie ou encore la promotion immobilière.

Fortement touché par la hausse des prix du pétrole depuis le début de la guerre en Iran, le secteur des transports est en situation de « dérapage » selon Altares. Le commerce de détail, les services aux entreprises, la propreté, le transport et certaines activités de services à la personne figurent parmi les plus touchés.

Dans l'agriculture, la viticulture est très touchée par les défaillances avec déjà 83 entreprises, situées en Gironde, tombées depuis début 2026, en hausse de 32 %.

Il ne s'agit pas, pour l'essentiel, de micro-entreprises ou d'auto-entrepreneurs, mais bien de sociétés commerciales classiques, souvent dans la restauration, la vente automobile ou le second œuvre du bâtiment. Ce détail change tout à l'analyse. Les structures qui s'effondrent ne sont pas des coquilles vides - ce sont des entreprises avec des salariés, des fournisseurs, des sous-traitants, un tissu.

La Bourgogne-Franche-Comté, révélateur territorial

Le territoire de L'Appel n'est pas épargné - loin de là. La Bourgogne-Franche-Comté enregistre une hausse de 20 % des défaillances au premier trimestre 2026, plaçant la région parmi les trois plus exposées du pays avec la Nouvelle-Aquitaine et le Centre-Val de Loire. La Nouvelle-Aquitaine, avec une hausse de 18 %, a connu près de 2 000 défaillances sur le début de l'année.

Cette géographie de la crise n'est pas neutre. Les régions qui résistent - Corse (-25 %), Normandie (-13 %) et Pays de la Loire (-9 %) - sont aussi celles qui bénéficient d'une base économique plus diversifiée ou d'une moindre exposition au BTP et aux transports.

La Bourgogne-Franche-Comté cumule les vulnérabilités : industrie sous tension, tissu de PME familiales vieillissantes, exposition au secteur automobile en restructuration, zones rurales où la banque et le comptable sont souvent les seuls filets d'alerte. Quand la crise arrive dans ces territoires, elle arrive tard et elle arrive fort.

Pourquoi maintenant - la vraie réponse

Le discours officiel parle de « chocs économiques successifs » et de « dégradation du climat ». L'analyse réelle exige d'aller plus loin.

La vague actuelle n'est pas le résultat d'un choc cyclique unique, mais de la combinaison de la fin des mesures de soutien liées au Covid, de la hausse des taux d'intérêt, et de fragilités structurelles accumulées sur plus d'une décennie. C'est une crise à retardement, minutieusement programmée par les politiques d'aide massives de 2020-2021 - des prêts garantis par l'État, des reports de charges, des dispositifs d'activité partielle - qui ont maintenu artificiellement en vie des entreprises déjà fragiles.

Pour José Bardaji, directeur des études et de la prospective du groupe BPCE, plusieurs facteurs expliquent ce maintien à un niveau élevé : « La croissance va être mesurée en 2026, proche de son potentiel de 1 %. On arrive sur les derniers mois de remboursement de la dette Covid. Il reste énormément d'aléas liés aux incertitudes géopolitiques. »

À cela s'ajoute un mécanisme que personne ne nomme clairement dans les communiqués officiels. Serge Papin, ministre des Petites et Moyennes Entreprises, a rappelé un chiffre éloquent : près de 25 % des faillites s'expliquent par des retards de paiement, représentant 15 milliards d'euros de trésorerie bloquée au détriment des PME. Quinze milliards. Bloqués. Non par la conjoncture, mais par des acteurs qui choisissent de ne pas payer à temps - souvent de grandes entreprises qui se financent sur le dos de leurs fournisseurs. Ce n'est pas de la mauvaise chance. C'est un système.

Par ailleurs, la hausse des coûts de l'énergie et des matières premières continue de comprimer les marges, tandis que les conditions de crédit bancaire se sont durcies. L'inflation, bien qu'en ralentissement, reste à un niveau élevé à 2,4 % en mai 2026, ce qui réduit le pouvoir d'achat des ménages et pèse sur la consommation.

Ce que la réponse de l'État ne dit pas

Face à l'ampleur du phénomène, le gouvernement a changé de stratégie. Le 10 février 2026, Serge Papin a lancé la Charte de confiance, un dispositif réunissant une trentaine de signataires parmi acteurs publics et privés pour accompagner les dirigeants en difficulté. Deux propositions de loi visant à durcir les sanctions contre les mauvais payeurs sont actuellement en discussion.

La réalité derrière l'annonce est lisible. Lancer une charte de confiance quand le compteur dépasse 71 000 défaillances annuelles, c'est répondre à un incendie avec un communiqué de presse. La loi sur les retards de paiement existe en France depuis 2001. Elle est régulièrement renforcée. Les mauvais payeurs persistent. Le signal envoyé par les « propositions de loi en discussion » est celui d'un gouvernement qui identifie le problème sans disposer des leviers pour l'éteindre.
Le ministre lui-même l'a formulé sans le vouloir : « Quand l'intervention est précoce, 70 % des entreprises trouvent une solution. Quand elle est tardive, 70 % finissent en liquidation. » Or la sinistralité actuelle montre que les entreprises arrivent massivement trop tard - après avoir épuisé leurs réserves, leurs options bancaires et parfois leur santé psychologique.

Ce qui n'est pas dit mérite autant d'attention que ce qui est annoncé. L'absence totale de statistique officielle consolidée sur les reprises à la barre du tribunal - les entreprises sauvées par cession judiciaire - constitue en elle-même un aveu. Le gouvernement mesure les effondrements, pas les sauvetages. Le tableau de bord de la crise est incomplet par choix.

La question des fusions et acquisitions défensives

La demande d'une statistique unifiée sur les fusions et acquisitions motivées par la prévention de la faillite se heurte à une réalité documentaire. Aucune base de données française ou internationale ne produit aujourd'hui un chiffre agrégé distinguant les opérations de M&A défensives - celles conduites sous la contrainte financière - des acquisitions stratégiques classiques.

Ce qui est documenté, en revanche, c'est le mécanisme judiciaire de la reprise à la barre. Le repreneur bénéficie d'un périmètre sélectif : contrairement à une acquisition de titres classique, la reprise en procédure collective porte sur un plan de cession permettant de choisir les actifs, les contrats et les salariés à intégrer. Les dettes antérieures restent à la charge de la procédure collective, ce mécanisme protégeant le repreneur contre le passif historique de l'entreprise cédée.

Ce dispositif attire aussi des acteurs opportunistes. Une trentaine d'entreprises industrielles rachetées en six ans, presque toutes à la barre du tribunal, dans des sites présentés comme stratégiques - nucléaire, aéronautique, automobile. Un dirigeant fréquemment décrit comme un champion de la réindustrialisation française, adoubé par l'État, accompagné par Bpifrance. Et puis, au bout du fil, en 2026, liquidation de la holding, 1 450 emplois en péril, enquête pour abus de biens sociaux. L'enquête exclusive publiée par maître Valentin Simonnet illustre comment les plans de cession judiciaires peuvent devenir un instrument de prédation autant que de sauvetage.

Le regard international - la France, mauvaise élève ou symptôme général ?

Mondialement, les faillites d'entreprises ont progressé d'environ 10 % en 2024, de 6 % en 2025, et une nouvelle hausse de 3 % est attendue en 2026. La France ne souffre donc pas seule. Mais elle souffre plus que ses voisins.

En Europe, la France et le Royaume-Uni affichent chacun une hausse attendue de 2 % des insolvabilités en 2026, laissant les défaillances à des niveaux historiquement élevés, tandis que l'Espagne prévoit un recul de 3 %, portée par une dynamique macroéconomique plus solide.

Les secteurs les plus affectés restent la construction et l'hôtellerie-restauration, mais Coface observe une nette augmentation des insolvabilités parmi les entreprises de taille moyenne disposant de bilans sociaux significatifs. Ce glissement vers le haut de la pyramide des tailles est le signal le plus préoccupant : il indique que la crise n'est plus seulement une épuration du tissu fragile, mais une menace sur des entités qui employaient durablement.

En Europe, 1,3 million d'emplois sont menacés par les insolvabilités en 2026, sur 2,2 millions au total dans le monde. La France, avec ses 71 000 défaillances annuelles, contribue de manière disproportionnée à ce total continental.

Les faillites ralentissent, la crise reste

Le scénario le plus probable est celui d'un plateau élevé prolongé. Selon L'Usine Nouvelle, après un record historique, les défaillances entament une lente décrue, mais devraient rester durablement élevées, avec des projections pour le second semestre 2026 tablant sur un nombre de défaillances supérieur de 20 à 30 % à la moyenne d'avant la crise sanitaire. Les signaux de stabilisation observés en mai 2026 - le recul provenant principalement de la construction ainsi que des transports et de l'entreposage - sont réels mais fragiles. Les indicateurs à surveiller sont les créations d'entreprises nettes, le volume des prêts bancaires aux PME et l'évolution des délais de paiement inter-entreprises.

Le deuxième scénario, moins probable mais non exclu, est celui d'un basculement vers des défaillances d'entreprises de taille intermédiaire en série. Le climat des affaires mondial se dégrade à un rythme accéléré : les faillites d'entreprises ont bondi de 12 % en début 2026 à l'échelle mondiale, portées par l'Amérique du Nord. Coface prévoit désormais une hausse de 6 % des insolvabilités mondiales pour l'ensemble de l'année 2026. Si la contagion internationale affecte la demande française, les PME de 20 à 99 salariés - déjà sous tension avec une hausse de 12 % de leurs défaillances - constitueront le prochain front.

Le troisième scénario, le seul porteur d'espoir à moyen terme, repose sur une intervention réelle contre les retards de paiement. Si les deux propositions de loi annoncées par le gouvernement traduisent des sanctions effectivement dissuasives, les 15 milliards de trésorerie bloquée pourraient partiellement se libérer. Cela ne sauvera pas les entreprises déjà en procédure. Mais cela pourrait interrompre l'entrée en procédure de plusieurs milliers de structures qui tiennent encore.

Aucun de ces scénarios ne ramène la France au niveau d'avant 2020 à court terme. Coface l'a formulé sans ambiguïté : « 2026 devrait offrir un répit plutôt qu'une amélioration. Le nombre de faillites ne va pas baisser : il va simplement cesser d'accélérer. » Cesser d'accélérer. C'est tout ce que le tissu économique français peut espérer obtenir cette année.
« Quand l'intervention est précoce, 70 % des entreprises trouvent une solution. Quand elle est tardive, 70 % finissent en liquidation. »
Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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