Derrière le protocole signé à l'Élysée, une entreprise publique qui n'a pas encore livré sa ville phare en Arabie saoudite, un fonds souverain aux réserves au plus bas depuis 2020, et une logique qui doit autant à la survie du prince qu'à l'économie française.
Un simple protocole d'accord - pas un chèque, pas un terrain, pas une seule brique posée. Ce que Mohammed ben Salmane a apporté à Paris n'est pas encore un investissement : c'est une promesse émise par une entité dont le projet-mère accuse des années de retard sur son propre sol. La question n'est pas de savoir si les parcs verront le jour. La question est pourquoi Riyad a besoin que Paris croie qu'ils le verront.
Lundi 25 août, la presse française s'est livrée à une forme d'enthousiasme mesuré mais réel autour de l'annonce des trois parcs à thème saoudiens en région parisienne. Le Figaro a publié deux pièces en moins de quatre heures - une présentation de Qiddiya Investment Company, une analyse de Jérôme Fourquet sur la France comme destination récréative mondiale. Aucune des deux n'a posé la question centrale : dans quel état financier se trouve réellement l'entité qui promet six milliards d'euros et vingt-deux mille emplois à Cergy-Pontoise ?
Ce que le protocole ne dit pas
Le document signé lundi 25 août n'est pas un contrat de construction. C'est un protocole d'accord autorisant les deux parties à « étudier la portée du projet, son modèle de développement réel et son cadre ». Autrement dit, il n'existe à ce stade ni terrain acquis, ni permis déposé, ni licence confirmée, ni calendrier de travaux - des absences que nos colonnes ont déjà signalées dès le 24 août.
Qiddiya Investment Company est une société par actions fermée, entièrement détenue par le fonds souverain saoudien, le Public Investment Fund. Le projet Qiddiya lui-même a été annoncé par Mohammed ben Salmane le 7 avril 2017. La cérémonie d'inauguration s'est tenue en avril 2018, les travaux ont démarré en 2019, et la première phase était attendue pour 2023. Elle n'a pas été livrée en 2023.
Des interrogations persistent quant à la faisabilité d'un développement de cette ampleur - un site couvrant 360 kilomètres carrés, 59 000 bâtiments, 40 équipements sportifs et 27 grandes attractions de divertissement. Ce sont les termes d'une revue spécialisée du secteur, pas d'un militant associatif.
Le seul élément livré à ce jour sur le site saoudien reste limité : Six Flags Qiddiya City, le premier grand parc d'attractions d'Arabie saoudite, a ouvert ses portes le 31 décembre 2025. Un parc sur une ville entière promise pour 2023. Le reste - circuit de Formule 1, stade, réseau ferroviaire à grande vitesse, quartiers résidentiels - reste en chantier ou en appel d'offres. Aucune vente résidentielle publique n'avait été lancée à l'horizon de juin 2026. Qiddiya ne dispose d'aucune vente résidentielle publique significative.
Le fonds souverain qui taille dans ses budgets pendant qu'il signe à Paris Comprendre QIC, c'est comprendre qui la finance - et dans quel état ce financeur se trouve. Le PIF n'est pas une caisse pleine. C'est une institution sous pression budgétaire réelle, documentée par plusieurs sources indépendantes convergentes.
Les réserves de trésorerie du PIF sont tombées à environ 15 milliards de dollars fin 2024 - leur niveau le plus bas depuis 2020. Le fonds avait par ailleurs enregistré une dépréciation de huit milliards de dollars sur son portefeuille de mégaprojets.
Le fonds souverain, qui représente le cœur de la stratégie de transformation économique du gouvernement, avait imposé une réduction minimale de 20 % des dépenses 2025 à l'ensemble de son portefeuille, certains budgets étant amputés jusqu'à 60 %. C'est dans ce même portefeuille que se trouve QIC.
Le royaume projette un déficit d'environ 44 milliards de dollars pour 2026, après des dérapages significatifs en 2025, tandis que la dette croissante et les engagements de dépenses resserrent encore davantage l'étau budgétaire. Les chiffres du Trésor français vont dans le même sens : le ratio d'endettement atteindrait 31,7 % du PIB en 2025, contre 25,9 % en 2024, une hausse qui reflète les choix opérés dans le cadre de la diversification économique.
Les recettes ont été revues à la baisse à 291 milliards de dollars en 2025, soit -7,8 % par rapport au budget initial, en raison de recettes pétrolières inférieures aux anticipations, tandis que les dépenses publiques se sont établies à 356 milliards de dollars, portant le déficit budgétaire à environ 65 milliards de dollars.
Ce n'est pas la photographie d'un empire en pleine expansion. C'est celle d'un État qui dépense davantage qu'il ne gagne depuis plusieurs années consécutives et qui doit emprunter pour tenir ses engagements. La dette publique saoudienne devrait atteindre 600 milliards de dollars d'encours d'ici fin 2026 - une hausse de 15 % par rapport à fin 2025. La trajectoire décrit un pays qui emprunte à un rythme accéléré pour financer des dépenses que ses revenus ne couvrent plus.
NEOM, The Line - le précédent que personne ne nomme à l'Élysée
Le projet phare de Mohammed ben Salmane - The Line, cette cité miroir de 170 kilomètres conçue pour accueillir neuf millions d'habitants dans le désert de Tabuk - offre le miroir le plus précis pour lire l'annonce parisienne.
À mars 2026, la construction était suspendue depuis septembre 2025, avec seulement 2,4 kilomètres de fondations achevées, et l'objectif de population pour 2030 avait été ramené de 1,5 million à moins de 300 000 habitants.
Le fonds souverain a passé en pertes 8 milliards de dollars sur le projet. Des évaluations internes suggèrent que le coût final de The Line seul pourrait approcher 9 000 milliards de dollars. Un audit interne dont les éléments ont été transmis au Wall Street Journal révélait des coûts projetés à 8 800 milliards de dollars et un calendrier d'achèvement repoussé jusqu'en 2080.
L'Arabie saoudite a reporté la poursuite des travaux sur The Line à après 2030 au moins, tandis que le fonds souverain réoriente ses dépenses vers des infrastructures comme les ports et les centres de données. En février 2026, le projet avait été revu à la baisse et réorienté, en tenant compte d'une hypothèse de réduction durable des revenus pétroliers du royaume.
L'absence de NEOM dans le prébudget 2026, conjuguée à l'assèchement des nouveaux contrats dès 2025, dit plus que toutes les réassurances officielles. Le ministre des Finances saoudien Mohammed al-Jadaan avait lui-même confirmé fin 2025 que le royaume était prêt à reporter ou annuler des projets de Vision 2030 « sans sourciller » s'ils ne présentaient plus de sens économique ou ne généraient plus de valeur.
Ce contexte n'invalide pas l'annonce de Cergy. Il l'éclaire d'une lumière différente de celle que le communiqué de l'Élysée projetait.
Un royaume où l'on achète la nourriture à crédit
L'image d'une Arabie saoudite distribuant des milliards à travers le monde pendant que ses citoyens financent leurs courses alimentaires en plusieurs fois dit quelque chose que les communiqués officiels ne disent jamais.
L'un des défis majeurs du marché financier saoudien est la progression du niveau d'endettement des ménages. Plus les consommateurs accèdent au crédit pour les prêts personnels, les hypothèques et les biens de consommation, plus le risque de surendettement devient significatif. En 2024, un nombre croissant de consommateurs peinait à honorer leurs obligations de remboursement.
Le marché du paiement fractionné devrait progresser de 13,5 % par an pour atteindre 1,48 milliard de dollars en 2025, après une croissance annuelle moyenne de 23 % entre 2021 et 2024. Ce marché est dominé par des acteurs locaux comme Tamara et Tabby, qui ont noué des partenariats étroits avec les grandes enseignes de distribution et les plateformes de commerce en ligne. Ces plateformes s'appliquent désormais aussi aux achats alimentaires courants - pas uniquement à l'électronique ou au luxe.
La coexistence de ces deux réalités - un fonds souverain qui promet six milliards à Paris et une population qui fractionne ses achats du quotidien - n'est pas une contradiction rhétorique. C'est la description précise de ce que produit un modèle économique où la richesse de l'État ne ruisselle pas vers les ménages au rythme où elle s'investit à l'étranger.
Ce que la diplomatie des stades et des parcs couvre réellement
Il faut lire l'annonce de Cergy comme on lit un mouvement diplomatique, pas comme on lit un prospectus immobilier. Nos colonnes l'ont établi dès le 23 août : Mohammed ben Salmane arrive à Paris seize jours après avoir signé un accord de défense trilatéral avec la Turquie et le Pakistan. Il arrive pendant que des drones houthis frappent ses camions à la frontière yéménite et ses pétroliers au large de Yanbu. Il arrive avec un déficit budgétaire qui dépasse 65 milliards de dollars et un fonds souverain dont les réserves liquides n'ont jamais été aussi basses depuis la pandémie.
Dans ce contexte, les six milliards d'euros promis à Cergy ne sont pas un chèque : ce sont un argument. L'argument d'un prince qui a besoin que les capitales occidentales restent dans son camp - commercialement, diplomatiquement, sécuritairement - pendant qu'il affronte simultanément une pression militaire au sud, une déstabilisation économique et une guerre de succession non déclarée dont les termes se jouent aussi dans les salons européens.
Le royaume poursuit des engagements extérieurs ambitieux, dont la promesse d'investissements de 600 milliards de dollars aux États-Unis, tout en faisant face à un besoin urgent d'attirer des capitaux entrants pour soutenir son agenda de diversification. Ce n'est pas la posture d'un État qui distribue de la richesse. C'est la posture d'un État qui achète de la sécurité politique avec des promesses d'investissement - un modèle que le Golfe pratique depuis une décennie, mais que la pression financière actuelle rend plus visible que jamais.
La situation actuelle du royaume révèle les limites d'un modèle qui postulait que l'État pouvait financer une transition économique dramatique plus vite que sa base de revenus ne se transformait. Le pari n'a pas été perdu, mais il est clairement plus contraint que le plan initial ne le laissait entendre.
Ce qui pourrait suivre
Le plus probable, à court terme, est que le protocole de Cergy reste dans les limbes diplomatiques pendant plusieurs trimestres. Ce schéma est caractéristique de l'architecture contractuelle saoudienne : une annonce de première page, une étude de faisabilité de deux à trois ans, puis soit une réduction substantielle du périmètre initial, soit une discrétion croissante sur les délais. L'économiste Faisal al-Ibrahim a lui-même reconnu que des projets pourraient être « décalés, retardés ou réduits dans leur périmètre » - et le ministre des Finances a confirmé que cela s'appliquerait sans hésitation si les projets ne généraient plus de valeur. Surveiller si un terrain précis est identifié à Cergy-Pontoise avant fin 2026.
Une seconde trajectoire, moins probable mais pas négligeable, est que QIC accélère effectivement sur le sol français en ciblant un sous-périmètre du projet - le parc manga en premier, le plus médiatiquement lisible - pour produire une inauguration avant 2030, utile à la fois pour le récit Vision 2030 et pour la crédibilité diplomatique de MBS en Europe. Ce scénario suppose que les licences de marque avec les ayants droit japonais soient sécurisées rapidement, ce qui n'a pas été confirmé à la date de publication.
La troisième piste, la plus déstabilisatrice pour Paris, est un scénario de retrait progressif lié à une dégradation financière supplémentaire - si le Brent descend sous 65 dollars de manière durable, si le conflit en mer Rouge s'étend à des infrastructures pétrolières saoudiennes, ou si une crise intérieure redistribue les priorités budgétaires. Lorsque les prix du pétrole ont chuté sous 80 dollars à mi-2025, le gouvernement s'est retrouvé face à des choix de dépenses douloureux - et NEOM a été le premier projet de haute visibilité à être réduit. Cergy ne serait pas à l'abri du même arbitrage.
Ce qui reste, quelle que soit la trajectoire, est un fait structurel que ni Le Figaro ni l'Élysée n'ont nommé lundi : la France a signé avec un partenaire dont la capacité à honorer des engagements de long terme dépend du prix d'un baril qu'il ne maîtrise pas, d'une guerre qu'il ne gagne pas, et d'une légitimité intérieure qu'il entretient précisément en signant des protocoles à l'étranger.
CE QU'EST REELLEMENT LE PROTOCOLE DE CERGY
Un protocole d'accord (MoU) n'est pas un contrat. Il exprime une intention commune d'étudier un projet, sans engagement financier exécutoire, sans calendrier opposable, sans pénalités en cas de retrait.
Qiddiya City, le projet-mère de QIC en Arabie saoudite, était attendu pour 2023. À mi-2026, un seul parc a été inauguré sur les dizaines d'infrastructures promises.
Le PIF a imposé des coupes budgétaires allant jusqu'à 60 % dans certaines de ses entités en 2025. QIC fait partie du portefeuille PIF.






