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Mardi soir, le Doubs a chanté en duala

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Valérie Ékoumè a fermé la treizième édition des Mardis des Rives sous un ciel de fin d'été, devant quatre mille personnes réunies dans le parc de la Rhodiacéta - la plus grande jauge de toute la saison.

Ancienne choriste de Manu Dibango, autrice d'un parcours qui traverse vingt ans de scènes africaines, européennes et nord-américaines, la chanteuse franco-camerounaise a offert à Besançon une soirée qui n'avait rien d'un rendez-vous local de fin de saison. Puis The Buttshakers ont pris le relais. Récit d'un soir où la gratuité ne voulait pas dire ordinaire.

Il y avait quelque chose dans l'air, ce soir-là, avant même que la première note ne sorte des retours de scène. Quelque chose qui ressemblait à une attente différente des autres mardis d'été - plus dense, plus chargée, comme si le public savait déjà que c'était la dernière fois.

Les organisateurs avaient tablé sur seize mille spectateurs pour l'ensemble de la saison, avec une jauge doublée pour la soirée de clôture - quatre mille personnes maximum pour ce dernier soir au parc de la Rhodiacéta. À dix-neuf heures précises, le site était plein. Les pelouses disparaissaient sous les familles, les groupes d'amis, les enfants perchés sur des épaules, les chaises pliantes installées depuis l'heure de l'apéritif. Une navette gratuite assurait la liaison depuis le centre-ville sans interruption.

Un parc, un soir, une voix venue de loin

J'étais là dès l'ouverture. Le Bastion avait installé ses stands de chawarma en partenariat avec la brasserie artisanale Les 2 Fûts et la SCOP Carte Blanche, et l'odeur flottait jusqu'à l'entrée du parc. La Rhodiacéta, ancienne friche industrielle devenue poumon vert de Besançon, garde quelque chose de son passé dans la texture même de l'air - une pesanteur douce, une mémoire ouvrière que la musique du soir allait traverser comme si elle ne l'avait jamais cherché.

Puis Valérie Ékoumè est montée sur scène.

Guy Ngowang à la batterie et aux percussions, Jean Tchoumi à la basse, Christopher Peyrafort à la guitare - quatre musiciens qui ont pris leur place sans cérémonie. Et quand la voix est entrée dans l'espace, le parc a changé de nature. Ce n'est pas une métaphore. Le gazouillis des conversations s'est éteint net, comme une flamme sous un verre.

Dans les sonorités du duala, elle dit trouver une musique, une émotion, une vérité qui lui ressemblent. Ce soir-là, à Besançon, cette langue a traversé la Franche-Comté sans traduction ni mode d'emploi. Les gens ne comprenaient pas les mots. Ils comprenaient autre chose.

Vingt ans de routes pour arriver ici

Valérie Ékoumè est une chanteuse d'origine camerounaise née en France, qui a grandi dans un environnement où la musique n'était pas une langue étrangère. Ce qui frappe, en la regardant travailler une scène en plein air, c'est la certitude dans les gestes - celle des artistes qui ont joué devant des publics qui ne les attendaient pas, qui ont dû conquérir chaque soir une nouvelle ville, un nouveau silence.

Elle a passé environ huit ans aux côtés de Manu Dibango, d'abord au sein du Soul Makossa Gang puis du Maraboutik Big Band - une école que peu de scènes françaises peuvent revendiquer. Elle a également partagé la scène avec Youssou N'Dour, Maceo Parker, Courtney Pine, Passi, MC Solaar, Papa Wemba, Rokia Traoré, Étienne Mbappé, Meiway et Koffi Olomidé. Ce soir, c'était Besançon. Elle ne jouait pas moins bien.

Son troisième album, « Monè », sorti en mai 2022, constitue peut-être le sommet de ce qu'elle a construit - un disque ancré dans l'assiko, l'essèwè, le nkul, instruments et rythmes qui portent une mémoire collective camerounaise que ses propres parents lui ont transmise à distance, entre France et Cameroun. Le titre « Di Ma Tunguè » sur ce disque réunit autour d'elle Manu Dibango, James BKS, Flavia Coelho, Charlotte Dipanda et Kareyce Fotso - cinq générations et quatre continents dans une même chanson.
Et puis, le 25 juin dernier, elle a sorti « We4Sessions » - quatre titres réenregistrés en formule live dans le cadre d'un projet musical d'origine brésilienne. Première participation internationale à ce projet lors de son expansion hors du Brésil, elle portait donc ce soir à Besançon une actualité discographique de moins de soixante jours.

Ce que le public a compris sans le savoir

La Rhodiacéta, ce soir, n'était pas une salle de concert. C'était un espace de vie temporaire - avec ses odeurs de cuisine, ses enfants qui courent, ses conversations que la musique interrompt et auxquelles elle donne une autre couleur. Les Mardis des Rives fonctionnent ainsi depuis leur création, chaque été depuis 2014, une soirée musicale gratuite dans une commune riveraine du Doubs. La formule n'a pas changé - elle reste gratuite et permet de découvrir les différentes communes, comme l'a souligné Ludovic Fagaut, président de Grand Besançon Métropole.

Ce qui change, c'est la qualité de ce qu'on y présente. Et ce soir, pour marquer l'arrivée à bon port, deux groupes au lieu d'un seul se produisaient dans le parc.

Nouveauté de cette édition 2026 - aucune réservation en ligne. « Cela créait de la frustration pour les spectateurs, la jauge étant atteinte très rapidement », a précisé Ludovic Fagaut. Le choix était donc simple : arriver tôt, ou rater la soirée. Ceux qui sont arrivés à dix-huit heures quarante-cinq ont eu les meilleures places. Ceux qui sont arrivés à dix-neuf heures trente ont regardé depuis les bords, le cou tendu, et ne s'en sont pas plaints.

Valérie Ékoumè a joué le bikutsi, l'essèwè, l'afropop, le rock - tout cela dans la même heure, sans couture visible, sans que le public ait jamais eu l'impression de changer de registre. C'est le signe d'une artiste qui ne fait pas coexister ses influences : elle les a fondues. La langue duala et le rock d'Héritage ne s'opposaient pas ce soir - ils respiraient ensemble.

The Buttshakers, et la nuit a commencé autrement

À vingt heures, The Buttshakers sont entrés sur scène pour délivrer une soul brute et pourtant regorgeant de finesse et de délicatesse. Le groupe lyonnais, fondé en 2007 et mené par la chanteuse américaine Ciara Thompson, a changé la texture de la soirée sans la rompre. Après la chaleur camerounaise d'Ékoumè, c'était une autre chaleur - celle du Deep South, du rhythm and blues des années soixante, d'une Amérique que Thompson porte dans la gorge sans effort ni démonstration.

Leur album le plus récent, « Lessons In Love », sorti en octobre 2025 chez Underdog Records, marque une orientation soul plus feutrée, avec une présence affirmée du blues sur dix titres. Ce soir, ils ont joué comme des gens qui ont hâte de jouer - ce n'est pas toujours le cas en fin de tournée.

Danse et émotion pour clôturer cette édition. Les organisateurs avaient annoncé la formule. La formule a tenu.

Ce que cette soirée disait, en dehors de la musique

Il y avait, dans le public de ce soir, quelque chose qui mérite d'être nommé sans romantisme excessif. Une promiscuité douce entre des gens qui ne se seraient pas forcément croisés autrement - des retraités bisontins, des familles d'Afrique subsaharienne installées dans le quartier, des étudiants, des lycéens, des gens venus en vélo depuis le centre-ville. La gratuité fait ça : elle retire le filtre socio-économique qui organise ordinairement les publics des concerts.

Les Mardis des Rives 2026 sont organisés par Grand Besançon Métropole en partenariat avec les communes d'Avanne-Aveney, Besançon, Busy, Deluz, Montferrand-le-Château, Osselle-Routelle et Roche-lez-Beaupré. Sept communes, sept soirs, sept concerts organisés au fil du Doubs depuis le 7 juillet 2026. La clôture revenait toujours à Besançon - la ville la plus grande, la jauge la plus large, la soirée la plus chargée.

En 2025, la manifestation avait réuni 13 421 spectateurs sur l'ensemble de la saison. Avec plus de quinze mille spectateurs en 2024, les Mardis des Rives s'étaient déjà imposés comme un incontournable de l'été bisontin. Ce soir, la saison 2026 s'est fermée avec sa soirée la plus attendue.

À vingt-deux heures trente, le parc s'est vidé lentement, comme on quitte un endroit où on était bien. Les gens ne partaient pas - ils différaient le départ. C'est peut-être la meilleure définition d'un concert réussi.

« La langue duala et le rock respiraient ensemble ce soir, sans couture visible, sans que le public ait jamais eu l'impression de changer de registre. »

Mardis des Rives, Besançon, 25 août 2026

LES MARDIS DES RIVES EN CHIFFRES

13e édition en 2026, créée en 2014 par Grand Besançon Métropole

7 soirées gratuites en plein air du 7 juillet au 25 août, dans 7 communes riveraines du Doubs 13 421 spectateurs en 2025, plus de 15 000 en 2024, objectif 16 000 en 2026 Soirée de clôture au parc de la Rhodiacéta - jauge portée à 4 000 personnes, navette gratuite depuis le centre-ville, entrée libre sans réservation

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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