En cédant Knorr, Hellmann's, Amora et Maille à l'américain McCormick pour près de 45 milliards de dollars, le géant britannique achève une mue radicale amorcée bien avant l'arrivée de son directeur général actuel. Derrière l'opération, une arithmétique boursière sans appel - et des milliers d'emplois suspendus à un calendrier réglementaire.
Du bouillon Knorr à la moutarde Maille, des décennies de présence dans les cuisines françaises vont changer de propriétaire. Unilever, né en 1930 de la fusion du savon britannique et de la margarine néerlandaise, brade sa dernière division alimentaire à McCormick pour se réinventer en pure player de la beauté et du soin. Les marchés jugent, les syndicats s'inquiètent, et la question reste entière : la simplification suffira-t-elle à combler un écart de valorisation structurel face à L'Oréal et Procter & Gamble ?
Les résultats publiés fin juillet 2026 ont donné au groupe un argument de poids pour soutenir sa thèse. Unilever a relevé ses prévisions de croissance annuelle, visant désormais la fourchette haute de 4 % à 6 %, après avoir publié une progression trimestrielle de son chiffre d'affaires sous-jacent de 5,8 %. La division Beauté et Bien-être, qui représente un quart du chiffre d'affaires total du groupe, a progressé de 5,9 % sur le premier semestre, tandis que la croissance globale du groupe atteignait 4,8 %, tirée à 4,2 % par les volumes. Dove, Sunsilk et Vaseline ont enregistré une progression à deux chiffres, aux côtés d'une dynamique soutenue dans les marques de beauté de prestige.
Ces chiffres arrivent à point nommé. Ils interviennent alors que la grande opération de dépouillement du groupe n'est pas encore finalisée, et que les investisseurs continuent d'examiner avec méfiance chaque trimestre publié.
Knorr, Maille, Amora : la fin d'un empire alimentaire centenaire Le 31 mars 2026, Unilever a annoncé la fusion de sa division alimentaire avec le fabricant d'épices américain McCormick, dans ce qui constitue la deuxième plus grande transaction alimentaire de l'histoire, pour une valeur combinée d'environ 65 milliards de dollars. La transaction valorise Unilever Foods à environ 39 milliards d'euros. Unilever et ses actionnaires recevront 65 % du capital dilué de la nouvelle entité, soit environ 25,3 milliards d'euros, ainsi qu'un paiement en numéraire de 13,7 milliards d'euros.
La structure retenue est celle d'un Reverse Morris Trust, un montage à avantages fiscaux par lequel Unilever filialise d'abord sa division alimentaire avant de la fusionner avec McCormick. Il s'agit de la plus grande opération de ce type jamais impliquant une entreprise européenne, selon Rothschild, conseiller financier conjoint de McCormick.
L'entité combinée regroupera des marques telles que Knorr, Hellmann's, Frank's RedHot, Cholula, Maille et French's, pour un chiffre d'affaires combiné d'environ 17,4 milliards d'euros sur l'exercice 2025. En France, la cartographie industrielle est précise. L'usine de Chevigny-Saint-Sauveur, en Côte-d'Or, fabrique les produits Amora, Maille et Maïzena. Elle emploie 228 personnes et produit 73 % des produits alimentaires vendus en France par le groupe, une partie de la production étant destinée à l'exportation. Du côté de McCormick, déjà présent sur le marché français avec Ducros, Cholula et Vahiné, la nouvelle entité absorbera donc l'ensemble du portefeuille de condiments et bouillons de l'ex-rival britannique.
Ce mouvement n'est pas venu de nulle part. Il s'inscrit dans une séquence entamée plusieurs années avant l'arrivée du directeur général actuel. Dans les deux années précédant l'annonce, Unilever avait déjà cédé les marques de viande Unox et Zwan, la filiale végétale The Vegetarian Butcher, ainsi que la marque de snacking Graze. En juillet 2025, le groupe avait séparé et introduit en Bourse sa division glaces sous l'entité The Magnum Ice Cream Company, regroupant Ben & Jerry's, Wall's, Cornetto, Breyers, Talenti et Blue Bunny. L'action de la nouvelle entité avait ouvert à 12,20 euros, légèrement en dessous du cours de référence de 12,80 euros, pour clore la séance à 12,97 euros, valorisant l'ensemble à environ 7,9 milliards d'euros.
La décote du conglomérat, ce mal chronique que les chiffres nomment Le calcul qui sous-tend tout le reste est brutal dans sa lisibilité. Le groupe était sur le point de mettre fin à vingt-six années de structure conglomérale qui pesaient sur son cours de Bourse. L'écart avec ses concurrents focalisés sur une seule catégorie constitue en effet l'argument central de la stratégie.
Selon les données LSEG citées par Reuters au 25 août 2026, Unilever s'échange à 11,5 fois la valeur d'entreprise sur ses résultats courants, contre 14,8 fois pour Procter & Gamble et 17,5 fois pour L'Oréal. La prime accordée par les marchés aux entreprises spécialisées est donc lisible dans les chiffres, non dans les discours.
Un actionnaire d'Unilever chez Artisan Partners résume ce que les analystes peinent parfois à formuler clairement : « l'avantage le plus sous-estimé est sans doute le gain de concentration permis par la simplification du modèle économique d'Unilever. L'entreprise passe d'une présence dans deux industries distinctes à une concentration sur un groupe de marques plus restreint dans des marchés en expansion rapide. »
Le secteur alimentaire affichait des marges élevées, mais sa croissance en volume restait en retrait par rapport aux autres divisions du groupe, pesant sur l'objectif de progression annuelle de 4 % à 6 %. C'est précisément ce paradoxe - une activité rentable mais à la traîne - qui rendait la cession à la fois douloureuse dans sa symbolique et logique dans son exécution.
Le précédent Procter & Gamble est convoqué à chaque étape du débat. Le groupe de Cincinnati, déjà sorti de l'alimentaire il y a une décennie, a lancé en juin 2025 un nouveau plan de productivité et de simplification de portefeuille, s'attendant à engager entre 1,5 et 2 milliards de dollars de charges de restructuration sur deux ans. Ce plan prévoit notamment la suppression de jusqu'à 7 000 postes non liés à la production. La simplification reste donc un chantier permanent, même pour ceux qui l'ont entamé avant les autres. Ce que le discours officiel ne dit pas, c'est que P&G lui-même restructure encore, ce qui relativise l'idée qu'un modèle épuré garantisse automatiquement une surperformance durable.
Ce que les salariés ne savent pas encore
Le réajustement boursier a un coût humain qui n'est presque jamais mentionné dans les communiqués. Unilever emploie environ 4 800 personnes dans ses activités agroalimentaires en Europe et au Royaume-Uni, soit environ un tiers de ses effectifs régionaux. Le Comité d'entreprise européen, représentant près de 20 000 salariés à travers le continent, a exprimé son inquiétude face au risque de suppressions d'emplois et averti qu'une incertitude prolongée pourrait déclencher des mouvements sociaux.
Les fédérations syndicales et le Comité d'entreprise européen tentent de sceller un accord de protection pour les salariés d'Unilever depuis l'annonce de la fusion. Cette sécurité serait légèrement inférieure à celle accordée aux travailleurs de Magnum lors du spin-off des glaces, qui avaient obtenu un engagement de trois ans.
En France, le droit du travail impose une consultation, mais n'impose pas d'accord. Avant tout transfert des actifs et des salariés français d'Unilever Foods, le groupe est tenu par la loi de consulter les comités sociaux et économiques d'Unilever France SAS et d'Amora Maille Société Industrielle SAS. La consultation doit débuter à la suite de l'annonce, mais l'avis des représentants du personnel reste consultatif et non contraignant.
L'histoire industrielle locale éclaire ce que les syndicats perçoivent comme une menace récurrente. En 2009, Unilever avait fermé trois sites Amora-Maille, dont l'usine historique de Dijon, centralisant toute la fabrication sur le site de Chevigny-Saint-Sauveur. En 2021, la fermeture de l'usine Knorr à Duppigheim, dans le Bas-Rhin, avait donné lieu à un plan de sauvegarde de l'emploi portant sur près de 300 postes. Pour Force Ouvrière, le schéma est connu : « on savait depuis longtemps que l'alimentaire n'intéresserait plus Unilever. Au fil des ans, ils ont beaucoup licencié », résume le délégué syndical FO du site Amora-Maille.
La preuve par les résultats reste à faire
La stratégie est cohérente sur le papier. La réalité boursière est plus nuancée. Unilever conservera une participation de 9,9 % dans la nouvelle entité combinée, qu'il prévoit de céder progressivement au-delà d'un an. Cette fraction résiduelle dans l'alimentaire irrite une partie des investisseurs, qui auraient préféré une rupture nette.
L'entreprise issue du rapprochement prévoit des synergies de coûts annualisées d'environ 522 millions d'euros, à atteindre d'ici la troisième année. McCormick vise une croissance de 3 % à 5 % en troisième année, et une marge opérationnelle de 23 % à 25 %, contre 21 % actuellement pour l'entité combinée.
Le 23 juillet 2026, McCormick a annoncé le modèle opérationnel et l'équipe dirigeante de la future entité, ainsi que le lieu de sa cotation secondaire à Londres. La finalisation est attendue au plus tard à la mi-2027, sous réserve des approbations réglementaires et de l'accord des actionnaires de McCormick.
Un analyste cite un « potentiel de revalorisation vers un PER de 20 fois à douze mois, contre 16 fois au cours actuel » pour Unilever, à condition que l'exécution suive. Cette condition - l'exécution - est précisément ce que les marchés refusent d'accorder par avance. Trois ou quatre trimestres consécutifs de croissance solide en volume sont jugés nécessaires par plusieurs gérants pour que la confiance se consolide, selon Reuters.
La décote de conglomérat n'est pas un mécanisme automatiquement effacé par une cession. Elle reflète aussi la capacité de l'équipe dirigeante à tenir ses engagements dans la durée. Fernando Fernandez lui-même avait résumé la situation en février 2026 : « en 2025, le groupe Unilever est devenu plus simple, plus performant et plus rapide ». Le premier semestre 2026 accrédite ce diagnostic. Mais la finalisation de la fusion avec McCormick n'interviendra pas avant mi-2027 au plus tôt - soit encore quatre à six trimestres pendant lesquels les investisseurs continueront de surveiller chaque chiffre publié comme autant d'éléments à charge ou à décharge.
« On savait depuis longtemps que l'alimentaire n'intéresserait plus Unilever. Au fil des ans, ils ont beaucoup licencié. »
Benoît Chauvot, délégué syndical FO, site Amora-Maille de Chevigny-Saint-Sauveur
L'OPÉRATION EN CHIFFRES CLÉS
Valorisation d'Unilever Foods : 44,8 milliards de dollars (38,9 milliards d'euros) Part des actionnaires Unilever dans la nouvelle entité combinée : 65 % du capital dilué (dont 9,9 % pour Unilever en propre, 55,1 % pour ses actionnaires) Paiement en numéraire reçu par Unilever : 15,7 milliards de dollars Chiffre d'affaires combiné de la nouvelle entité (2025) : environ 20 milliards de dollars Synergies de coûts annualisées visées à horizon trois ans : environ 522 millions d'euros Emplois dans l'alimentaire en Europe et au Royaume-Uni : environ 4 800 personnes Finalisation attendue : mi-2027 au plus tard, sous réserve de l'approbation des actionnaires de McCormick et des autorités réglementaires Marques françaises concernées : Knorr, Amora, Maille, Maïzena, Hellmann's






