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« Les Allemands m’ont davantage respectée que certains musulmans… Ce sont des mécréants qui veulent que nous enlevions nos vêtements. » Une enquête exceptionnelle de L’Appel

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Dix femmes, dix trajectoires : entre conviction religieuse, marché du travail et regards contradictoires, ce dossier de témoignages recueillis par L'Appel dessine les contours d'un débat où chacun prétend incarner la liberté

45 % des musulmanes françaises âgées de 18 à 24 ans portent le voile aujourd'hui, contre 16 % en 2003. Une étude de l'Observatoire national des discriminations publiée en décembre 2024 révèle qu'une candidate voilée a plus de 80 % de chances en moins d'obtenir une réponse positive à une candidature. Entre ces deux chiffres, dix voix - contradictoires, parfois opposées - racontent ce que porter, ou ne pas porter, le voile change dans une vie.

Il y a une phrase qui revient, presque mot pour mot, dans plusieurs des témoignages recueillis par L'Appel au fil de ce dossier. Elle arrive toujours au même endroit dans la conversation, au moment où la femme interrogée cherche à résumer ce qu'elle a compris de l'Europe depuis qu'elle y vit : ce n'est pas le voile qui pose problème, c'est ce que chaque société projette sur celle qui le porte - ou sur celle qui l'a retiré. Sept femmes sur dix l'ont dit d'une manière ou d'une autre. Les trois autres ont dit exactement le contraire.

C'est peut-être là que commence la vraie enquête.

La loi, les textes, et ce qu'on n'en dit pas

Le droit français est à la fois précis et délibérément flou, ce qui lui permet d'être invoqué par tous les camps simultanément. La loi du 15 mars 2004 interdit les signes religieux ostensibles dans l'enseignement public primaire et secondaire. La loi du 11 octobre 2010 interdit la dissimulation du visage dans l'espace public. Là s'arrête l'interdiction légale explicite. Le reste est une zone grise que le droit du travail, la jurisprudence et les règlements intérieurs d'entreprise se partagent depuis des années.

L'interdiction des signes religieux dans l'entreprise privée n'a pas été posée par la loi. Le principe de neutralité et de laïcité ne s'applique pas, dans l'état actuel du droit, aux salariés des entreprises relevant du Code du travail. Ce que la loi autorise, en revanche, c'est qu'un employeur inscrive une clause de neutralité dans son règlement intérieur - à condition que cette clause soit générale, écrite, indifférenciée et proportionnée. Un refus d'embauche lié au port du foulard peut constituer une discrimination directe en lien avec les convictions religieuses et le sexe, lorsque l'entreprise ne justifie pas clairement une politique de neutralité valable, a rappelé le Défenseur des droits dans une décision rendue en mars 2025. La loi travail de 2026 dispose par ailleurs que le principe de neutralité peut désormais être inscrit dans le règlement intérieur par accord d'entreprise.

Ce que cette architecture juridique produit dans la pratique, c'est une discrétion légale accordée à la discrimination. Aucun employeur parisien n'a besoin d'écrire « nous n'embauchons pas les femmes voilées ». Il suffit de ne pas rappeler.

Le chiffre que personne ne voulait produire

En mars 2024, des paires de candidates fictives, aléatoirement voilées et non voilées sur la photographie figurant sur leur CV, ont candidaté à des postes d'apprentie comptable auprès d'un échantillon aléatoire de deux mille PME parisiennes, toutes origines confondues. L'étude, menée par l'Observatoire national des discriminations et de l'égalité dans l'enseignement supérieur, est l'une des plus rigoureuses jamais produites sur le sujet en France. Elle a utilisé la méthode du test par correspondance - la même que celle des grandes enquêtes sur les discriminations raciales.

L'étude ne met pas en évidence de différence significative selon l'origine des candidates. En revanche, le voile est associé à une forte pénalité dans l'accès à un contrat de travail - il diminue de plus de 80 % les chances d'obtenir une réponse positive à une candidature spontanée.

Quatre-vingt pour cent. Dans un secteur - la comptabilité en apprentissage - où les discriminations auraient dû être, selon les auteurs eux-mêmes, mécaniquement atténuées par la courte durée du contrat. Ce chiffre n'a pas été repris en une des grands quotidiens. Il a circulé dans les réseaux spécialisés, été commenté dans quelques médias communautaires, puis s'est dissous dans le flux.

Souad, l'une des dix femmes interrogées pour ce dossier, avançait de son côté une fourchette de quarante à soixante-dix pour cent de chances en moins dans certains secteurs comme la vente et le service client. Elle n'avait pas de source précise. La réalité mesurée en laboratoire est pire que ce qu'elle imaginait.

Nermine Abdallah : ce que le retrait du voile a coûté Elle est yéménite. Elle vit en Allemagne. Elle a retiré son voile. Et dans la communauté arabophone qui l'entoure, ce geste a été perçu comme une trahison.

Nermine Abdallah raconte être partie d'un pays où, dit-elle, « tout dans la vie est considéré comme illicite et suscitant la colère divine » - tandis que ce même pays est plongé dans la guerre depuis des années, la seule chose qui semble, ironiquement, échapper à la catégorie du haram. Le départ pour l'Allemagne, l'abandon du voile - pour une femme originaire du Yémen, cela équivaut, selon elle, à une catastrophe morale aux yeux de ses compatriotes en exil.
« Les Allemands m'ont davantage respectée que certains Arabes, parce que j'avais choisi ce dont j'étais pleinement convaincue. »

Nermine Abdallah, témoignage recueilli par L'Appel

Les avertissements religieux, les intimidations, les mises en garde de la part d'autres Arabes vivant en Allemagne - Nermine dit qu'ils n'ont jamais cessé. La pression communautaire, cette force qui prétend défendre la religion et qui s'exerce sur les femmes qui s'en éloignent, ne s'arrête pas à la frontière. Elle voyage, elle s'installe, elle se renforce parfois au contact de l'exil.

Ce que Nermine décrit avec une lucidité froide, c'est l'un des paradoxes les plus douloureux de cette enquête : en Europe, une femme peut être harcelée par les siens pour avoir exercé une liberté que la société d'accueil lui garantit. L'institution protège, la communauté punit.

Elle ajoute que le voile aurait constitué, selon elle, un obstacle réel à son intégration - non pas parce que les Allemands seraient hostiles à l'islam en soi, mais parce que les actes commis au nom de la religion ont nourri, dit-elle, une méfiance durable envers ses expressions les plus visibles. « Je ne voulais pas que des Européens me regardent avec peur ou me ferment des portes simplement en raison d'une pièce de tissu. » Elle précise, et c'est là que la phrase devient importante : le voile ne peut être, à ses yeux, un critère de religiosité ni de piété - un jugement qu'elle porte sans distinction sur les femmes voilées et non voilées.

Oum Turki, Marwa, Oum Abdallah, Iman : quatre femmes qui restent Oum Turki est nouvellement arrivée en France. Elle dit n'avoir remarqué, pour l'instant, aucun regard particulier dans la rue. Sa conviction est nette : le voile est un commandement divin pour les musulmanes pubères, elle l'a adopté sans pression familiale, et elle ne prévoit pas d'en changer. Mais elle anticipie. Elle sait déjà que le voile affectera probablement ses chances dans l'emploi, les études, l'intégration. Sa phrase est chirurgicale :

« La difficulté n'est pas dans le voile lui-même, mais dans le regard raciste qui lui est porté et dans la peur de l'islam. »

Elle relève, comme d'autres avant elle dans d'autres pays et d'autres époques, que les religieuses catholiques portent elles aussi un voile - et que personne ne leur demande de le retirer pour entrer dans une administration.

Marwa, elle, n'est plus dans l'anticipation. Elle est dans le récit. Avant le voile, dit-elle, personne ne la regardait avec suspicion dans les magasins. Après : première fouille dans un commerce, premiers sacs resserrés dans le métro à son passage. Elle n'en fait pas un drame. Elle en fait un constat.

Oum Abdallah décrit des difficultés concrètes d'accès à l'emploi, mais revendique une indifférence assumée au jugement des autres. Elle a obtenu, le temps d'une procédure de naturalisation, un emploi avec le voile - sans en avoir eu besoin financièrement. L'expérience européenne, loin de l'ébranler, l'a davantage attachée à son identité. « L'essentiel est que Dieu soit satisfait de moi » - une phrase que l'enquêteur peut entendre comme une forme de paix intérieure ou comme le signe d'une fracture irréductible avec l'espace public laïque, selon la grille qu'il applique.

Iman répond point par point. Elle a été présélectionnée pour un poste, puis refusée en entretien - la raison invoquée était la loi et la neutralité de l'État. Elle ne regrette rien. Elle estime que la plupart des sociétés européennes n'ont pas de problème structurel avec le voile, et que son propre attachement à le porter n'a fait que se renforcer depuis son installation en Europe.

Souad et Fatima Bakhashween : deux lectures du même continent Souad est la plus analytique des dix femmes interrogées. Sa lecture est celle d'une sociologue amateur qui aurait vécu ce qu'elle observe. Dans les grandes villes, dit-elle, le voile est devenu banal. Mais dans les institutions, la loi et les médias, la distinction persiste - en particulier en France et en Allemagne. Elle pointe une  profonde :

« Une société qui dit "mon corps, ma liberté" mais qui n'accepte pas celle qui choisit librement de se couvrir. »

L'obstacle, insiste-t-elle, n'est pas matériel mais psychologique : la nécessité, pour la femme voilée, de fournir un effort double pour prouver une compétence que sa collègue non voilée n'a pas à démontrer. Elle observe aussi que l'éloignement du pays d'origine oblige à une révision - certaines femmes, libérées de la pression familiale, choisissent librement de continuer à porter le voile ; d'autres, dans les mêmes conditions, le retirent. La liberté, dit-elle, c'est accepter les deux.

Fatima Bakhashween, elle, nuance la représentation d'un Occident uniformément hostile. Tous les Européens ne lisent pas le voile à travers le prisme du racisme - certains y voient une coutume, d'autres une frontière volontaire posée par la femme elle-même. Fatima dit n'avoir pas subi de discrimination générale, mais avoir rencontré un mépris administratif précis dans certains services publics. Elle rapporte le cas d'une amie pakistanaise - ancienne professeure d'anglais dans son pays d'origine, bonne maîtrise du français - qui a cherché un poste de caissière à Paris : deux employeurs lui ont demandé de retirer le voile comme condition d'embauche. Elle n'a rien trouvé sans y renoncer.

Fatima ajoute avoir longtemps hésité à sortir sans voile par crainte du regard de son entourage - et avoir fini, loin de toute pression familiale, par faire le choix de ne plus le porter. Sa conclusion est identique à celle de Nermine, bien qu'elles soient arrivées à des décisions opposées : « le voile n'est absolument pas un critère de religiosité ».

Ce que les chiffres confirment - et ce qu'ils ne disent toujours pas Selon l'enquête Ifop conduite entre août et septembre 2025 auprès d'un millier de musulmans vivant en France, 31 % des femmes musulmanes déclarent porter le voile - dont 19 % de façon permanente - et cette pratique touche 45 % des musulmanes âgées de 18 à 24 ans, soit une proportion presque trois fois supérieure à ce qu'elle était en 2003.

Les musulmans sont également plus nombreux qu'auparavant à estimer que, sur des sujets « importants », ils préféreraient respecter les lois religieuses plutôt que les lois françaises s'ils devaient choisir entre les deux - 44 % en 2025, contre 28 % en 1995. Ce chiffre, contesté dans sa formulation par plusieurs chercheurs, a alimenté une polémique qui a conduit à des plaintes croisées entre l'Ifop et des associations musulmanes d'une part, et des élus d'autre part. Ibrahim Alci, coprésident du Conseil français du culte musulman, a pris acte des résultats tout en appelant à « faire attention aux amalgames » dans leur lecture.

En sens inverse, les mêmes enquêtes documentent une réalité que le débat public tend à effacer : l'Ifop a construit son échantillon à partir d'une auto-identification des personnes se déclarant elles-mêmes musulmanes - ce qui signifie que les chiffres reflètent la population pratiquante ou identitaire, pas l'ensemble des personnes d'origine musulmane. Et sur le vécu quotidien de cette population, les données sont tout aussi tranchées : selon l'enquête de septembre 2025, 66 % des musulmans déclarent avoir été confrontés à un comportement raciste au cours des cinq dernières années, une proportion qui grimpe à 81 % chez les femmes voilées. 51 % craignent une agression liée à leur religion - 66 % chez les femmes voilées.

La Défenseure des droits et l'Organisation internationale du travail, dans la 18e édition de leur baromètre des discriminations dans l'emploi publié en décembre 2025, confirmaient que l'emploi reste le domaine où les discriminations sont perçues comme les plus fortes : plus de neuf actifs sur dix considèrent qu'il en existe, parfois ou souvent, dans l'accès au travail.

Ce qui se joue vraiment - et que personne n'énonce franchement

Il y a dans ce débat plusieurs acteurs qui prétendent défendre la liberté des femmes et qui, en réalité, défendent autre chose.

Du côté de ceux qui veulent interdire plus - au-delà de l'école, au-delà de la fonction publique, dans l'espace public ou l'entreprise privée - l'argument de la libération des femmes est brandi avec constance. Mais aucun des témoignages recueillis ici ne provient d'une femme qui ait déclaré avoir été forcée à porter le voile en France ou en Allemagne. Sur les dix femmes interrogées : deux ont retiré le voile par conviction personnelle, et huit le portent - en citant toutes, sans exception, une conviction propre. Seules 2 % des femmes voilées interrogées par l'Ifop à l'échelle nationale évoquent une pression directe de leurs proches comme motivation principale. Le discours de la libération-par-l'interdiction ne repose sur aucun substrat empirique solide dans ce contexte - il repose sur une projection.

Du côté de ceux qui refusent tout débat sur le voile au nom de l'islamophobie, le refus d'interroger les mécanismes de pression communautaire - bien documentés ici dans le cas de Nermine - est tout aussi problématique. La pression que la communauté arabophone en exil exerce sur les femmes qui retirent le voile est réelle, nominément décrite, et elle ne peut pas être dissoute dans l'argument de la discrimination raciale sans perdre en route quelque chose d'essentiel.

Ce que les données produites par l'Ifop révèlent par ailleurs, c'est une dynamique générationnelle que personne n'attendait : l'islam connaît en France une trajectoire de revitalisation religieuse, à l'inverse du catholicisme, et c'est dans les générations les plus jeunes, les plus diplômées, les plus intégrées socialement, que le port du voile augmente le plus fortement. Ce n'est pas le signe d'un repli communautaire imposé de l'extérieur. C'est le signe d'un choix - un choix qui entre en collision frontale avec un marché du travail qui, lui, a décidé de ne pas changer.

Le Défenseur des droits a rendu en 2025 une décision relative à un refus d'embauche discriminatoire opposé à une candidate portant un foulard dans une société de droit privé. Ce cas isolé, documenté et tranché, ne résout rien. Il illustre que le droit existe, que le recours existe - et que la quasi-totalité des femmes concernées n'y font jamais appel, par ignorance, par crainte des délais, ou parce qu'elles ont besoin du travail maintenant, pas dans deux ans au terme d'une procédure.

Ce qui pourrait suivre

Le rapport de forces ne se déplacera pas sous l'effet d'un article. Mais plusieurs indicateurs permettent d'anticiper où ce débat va aller dans les dix-huit prochains mois.

La trajectoire la plus probable est celle d'un durcissement normatif à géométrie variable. Les propositions de loi restreignant le port du voile se multiplient depuis des années, et la loi travail de 2026 a déjà élargi la capacité des entreprises à inscrire la neutralité religieuse dans leur règlement intérieur par accord collectif. Ce glissement législatif, s'il se poursuit, produira un effet paradoxal : rendre la discrimination légalement plus aisée à pratiquer, tout en la rendant officiellement moins visible - puisqu'elle sera couverte par un texte d'entreprise et non plus par un refus oral.

Une deuxième trajectoire, moins probable mais pas négligeable, serait celle d'une jurisprudence européenne contraignante. La Cour de justice de l'Union européenne a déjà posé en 2017 les conditions dans lesquelles une clause de neutralité peut être licite. Si les recours individuels devant les juridictions nationales - comme celui traité par le Défenseur des droits en mars 2025 - commencent à produire une jurisprudence cohérente et médiatisée, les pratiques informelles de nombreux recruteurs deviendront juridiquement intenables. Le signal à surveiller : le volume des saisines du Défenseur des droits par des femmes voilées en matière d'emploi.

La troisième trajectoire, la plus déstabilisante pour les deux camps, serait que les femmes voilées elles-mêmes continuent de faire exactement ce qu'elles font depuis vingt ans : être plus nombreuses, plus jeunes, plus diplômées, plus déterminées - et attendre que le marché du travail se fatigue avant elles. Les données suggèrent que c'est déjà ce qui se passe.

CE QUE DIT LE DROIT - EN CINQ REPERES

À l'école publique (collège et lycée) - le voile est interdit depuis la loi du 15 mars 2004.

Dans la fonction publique - les agents sont soumis à une obligation de neutralité religieuse stricte pendant l'exercice de leurs fonctions.

Dans l'entreprise privée - le voile est autorisé par défaut ; un employeur ne peut l'interdire que via une clause de neutralité écrite, générale, indifférenciée et proportionnée inscrite dans le règlement intérieur.

Dans l'espace public - seule la dissimulation du visage est interdite (loi du 11 octobre 2010) ; le port du hijab est légal.

En cas de refus d'embauche discriminatoire - le Défenseur des droits peut être saisi ; une décision rendue en mars 2025 a reconnu la discrimination directe fondée sur les convictions religieuses et le sexe dans un cas de refus lié au port du foulard.

Par Sana Seef Al-Badawi · L'Appel
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