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En Allemagne, 140 000 emplois dans la ligne de mire et quatre usines sans avenir clair

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Avec 140 000 postes dans la ligne de mire et quatre usines sans avenir lisible, Volkswagen joue une partie dont l'issue dépasse les frontières de Wolfsburg - c'est le modèle industriel allemand tout entier qui est en jeu.

Le 25 août 2026, Oliver Blume s'est présenté devant les salariés de Wolfsburg pour défendre l'indéfendable - un plan de restructuration rejeté une première fois en juillet, des suppressions de postes qui pourraient atteindre 100 000, et quatre usines que la direction ne sait plus quoi faire. Ce n'est plus une crise d'entreprise. C'est l'acte de décès d'un modèle industriel.

Il existe un mot que les patrons d'industrie évitent comme la peste. Un mot qui déclenche des réflexes boursiers immédiats, étrangle les négociations sociales, et transforme une restructuration ordinaire en séisme politique. Ce mot est « critique ». Oliver Blume, président du directoire de Volkswagen, l'a prononcé. Et il l'a qualifié. « Plus que critique ». Dimanche 23 août 2026, dans un message diffusé sur l'intranet du groupe, il a déclaré que Volkswagen et l'ensemble de l'industrie automobile allemande traversaient « la plus grande tourmente de leur histoire », en raison d'une conjoncture mondiale défavorable et de la concurrence chinoise.

Deux jours plus tard, il fallait expliquer cela aux salariés en face à face.

Le 25 août, l'heure de vérité à Wolfsburg

Blume et le directeur de la marque Volkswagen, Thomas Schäfer, ont présenté ce mardi les plans de compression aux salariés du siège de Wolfsburg - première d'une série de réunions prévues dans toute l'Allemagne dans les jours suivants. Le directeur financier Arno Antlitz et d'autres cadres dirigeants se sont rendus en parallèle dans les autres usines allemandes du groupe.

La direction a annoncé des réductions pouvant entraîner la suppression de 100 000 postes, mais les syndicats estiment que 40 000 employés supplémentaires pourraient être contraints de quitter l'entreprise si les usines menacées en Allemagne devaient fermer. Le chiffre de 140 000 postes menacés que certaines organisations syndicales avancent n'est pas un fantasme militant - c'est une addition arithmétique que personne dans la direction ne parvient à contredire sérieusement.

La présidente d'IG Metall, Christiane Benner, a qualifié de « château en Espagne » l'objectif d'Oliver Blume de réduire drastiquement les coûts et de porter les marges opérationnelles à 9 %. Les syndicats ont par ailleurs dénoncé la communication « désastreuse » entre la direction et les salariés, décrivant une atmosphère généralisée de peur et d'incertitude sur les sites de production.

Un plan rejeté, une direction qui passe en force

Ce qui rend la situation de Volkswagen singulière, c'est moins la gravité des difficultés financières que le blocage institutionnel qui paralyse toute sortie de crise. Réuni en juillet au siège du constructeur à Wolfsburg, le conseil de surveillance a rejeté le vaste plan de restructuration présenté par la direction, selon des informations de Reuters citant des sources internes. Le projet a été repoussé par 12 voix contre 7, les représentants des salariés et du Land de Basse-Saxe s'étant coalisés contre la direction.

Le projet doit encore recevoir l'aval des puissants représentants du personnel et de l'État de Basse-Saxe, qui détient une minorité de blocage de 20 %, ouvrant la voie à des négociations tendues au second semestre. C'est la spécificité du modèle de cogestion à l'allemande - la moitié du conseil de surveillance représente les travailleurs, et le Land actionnaire peut bloquer n'importe quelle décision jugée socialement insupportable. Pendant des décennies, cette architecture a garanti la paix sociale. Elle est désormais la principale variable qui détermine si Volkswagen peut se réformer à temps.

Le conseil de surveillance doit se réunir le 4 septembre 2026 pour reprendre les discussions sur les plans de redressement. Cette date est le vrai horizon d'attente de la crise - pas les assemblées du 25 août, qui n'ont d'autre fonction que de signifier aux salariés que la direction ne reculera pas.

De leur côté, les familles de contrôle de Volkswagen ont accentué la pression sur les parties prenantes du groupe automobile, soutenant la volonté de la direction d'engager une restructuration drastique. Hans Dieter Pötsch, président du conseil de surveillance, a déclaré que le groupe Volkswagen « se trouve à un carrefour historique ». « Dans l'intérêt de l'entreprise et de sa compétitivité durable, chacun doit désormais s'impliquer et prendre ses responsabilités », a-t-il affirmé, ajoutant que « plus les décisions seront retardées, plus les problèmes s'aggraveront ».

La chronologie d'une chute programmée

Pour comprendre où en est Volkswagen en ce mois d'août 2026, il faut remonter la bobine. En décembre 2024, le groupe était déjà engagé dans une coupe de 50 000 emplois en Allemagne d'ici 2030, dont 35 000 à la marque Volkswagen seule - des suppressions convenues avec les syndicats, assorties d'un engagement à ne fermer aucune usine avant la fin de la décennie au moins.

Cet accord, signé après plus de soixante-dix heures de négociations, est devenu caduc en l'espace de quelques mois. Le constructeur avait déjà, selon toute probabilité, contourné les termes de cet accord, qui excluait explicitement toute fermeture d'usine en Allemagne. La production à l'usine dite « transparente » de Dresde avait été arrêtée fin 2025, et l'usine d'Osnabrück était désormais envisagée pour une reconversion.
Les résultats financiers ont ensuite accéléré la rupture. Le groupe a vu son bénéfice net reculer de 28,4 % au premier trimestre 2026, à 1,56 milliard d'euros, sous l'effet des droits de douane américains, de l'effondrement des ventes en Chine et d'une marge opérationnelle jugée « beaucoup trop basse » par son directeur financier. Au deuxième trimestre, la situation s'est aggravée. Le bénéfice net du groupe a chuté de 32,9 % à 1,54 milliard d'euros - un niveau inédit depuis le premier semestre 2020, lorsque la pandémie avait paralysé la production industrielle mondiale.

Le constructeur prévoit désormais une baisse possible de son chiffre d'affaires allant jusqu'à 3 % en 2026, alors qu'il anticipait auparavant une hausse pouvant atteindre 3 %. En un semestre, le groupe a perdu 6 points d'écart par rapport à ses propres projections. Ce n'est pas un ajustement conjoncturel - c'est un recalibrage de la réalité.

La Chine, l'estocade venue de l'intérieur

Il y a encore dix ans, la Chine était la colonne vertébrale financière de Volkswagen. Les bénéfices engrangés à Shanghai et Pékin subventionnaient les usines allemandes trop coûteuses, permettaient d'entretenir la paix sociale, d'investir dans les gammes premium et de financer la transition électrique à marche forcée. Ce modèle est mort.

Les ventes du constructeur en Chine ont chuté de 25,9 % au premier semestre 2026, avec un deuxième trimestre particulièrement catastrophique à - 36,6 %. Le groupe n'a livré que 971 150 véhicules sur le marché chinois sur la période. Plus préoccupant encore, Volkswagen recule plus vite que le marché lui-même, qui s'est contracté d'environ 20 % sur la même période.

Le modèle économique qui permettait aux profits chinois de soutenir les usines allemandes s'est effondré. La Chine ne subventionne plus Wolfsburg. Wolfsburg est désormais exposé.

Les marques locales détiennent désormais environ 70 % du marché chinois. BYD avait détrôné Volkswagen comme première marque vendue en Chine en 2024, puis Geely avait à son tour dépassé les joint-ventures de Volkswagen en 2025, réduisant leur part de marché combinée à 10,9 %, contre 12,2 % l'année précédente.

Pour tenter de reconquérir ce marché perdu, Volkswagen espère lancer vingt nouveaux modèles électrifiés en Chine en 2026, avec l'ambition d'atteindre cinquante modèles d'ici 2030, dont une trentaine de véhicules 100 % électriques. Le groupe a par ailleurs lancé la production en série de son premier modèle co-développé avec le partenaire chinois Xpeng. Ces efforts sont réels, mais ils arrivent avec trois ans de retard sur le rythme imposé par les concurrents locaux.

Le ciseau fatal - coûts élevés, recettes qui s'effondrent

L'autre face de la crise est structurelle et presque aussi grave que la débâcle commerciale en Chine. Dans un mémo largement diffusé à ses équipes, Oliver Blume avait lui-même reconnu que les coûts du groupe étaient 20 % supérieurs à ceux des entreprises comparables. Certaines analyses plus récentes portent ce différentiel encore plus haut. Les coûts fixes de Volkswagen dépassent ceux de ses rivaux de plus de 30 %, selon des données relayées par Investing.com fin août 2026.

Le constructeur est également confronté à la surproduction structurelle de 500 000 véhicules par an en Europe. Des données de Mobility Global indiquent que les usines allemandes tourneront à 81 % de leur capacité en 2026, puis à seulement 73 % en 2030, malgré la sortie d'Osnabrück du réseau. L'usine de Zwickau, vitrine de la reconversion électrique du groupe, passerait de 88 % à 42 % de taux d'utilisation en quatre ans.

À cela s'ajoutent les droits de douane américains. Les livraisons du groupe aux États-Unis ont diminué de 7,4 % sur les six premiers mois de l'année, notamment sous l'effet de ces taxes. L'abandon de la production du SUV électrique ID.4 dans l'usine de Chattanooga, au Tennessee, a à lui seul généré 500 millions d'euros de charges exceptionnelles. L'arrêt brutal de cette ligne, victime des droits de douane américains et d'une demande insuffisante, illustre l'incapacité du groupe à s'adapter aux turbulences commerciales transatlantiques.

Quatre usines sans avenir, une seule reconversion hasardeuse

La question des sites industriels est au cœur du bras de fer entre la direction et les syndicats. Emden et Zwickau, deux grands sites de production allemands, figurent parmi les quatre installations menacées de fermeture si aucune solution alternative ne peut être trouvée. L'usine Audi de Neckarsulm et le site des véhicules utilitaires Volkswagen de Hanovre sont également sous menace.

Pour Osnabrück, une piste insolite a émergé au printemps. Volkswagen est entré en discussions avec la société de défense israélienne Rafael Advanced Defence Systems pour convertir son usine d'Osnabrück en site de production de composants du système de défense aérienne Iron Dome - signe parmi les plus dramatiques d'un changement structurel à l'œuvre dans le secteur automobile allemand. L'usine d'Osnabrück emploie environ 2 300 travailleurs et produit actuellement le T-Roc Cabriolet, un modèle en cours d'abandon d'ici mi-2027. Oliver Blume avait annoncé une semaine plus tôt que Volkswagen ne produirait plus aucune de ses propres voitures sur ce site à partir de l'année prochaine.

Dans le cadre d'un accord potentiel, l'usine fabriquerait des composants de soutien au système Iron Dome - des camions de transport lourds, des unités de lancement et des générateurs d'alimentation - plutôt que des missiles intercepteurs, que Rafael prévoit de produire dans une installation allemande séparée. Un porte-parole de Volkswagen a néanmoins déclaré que « la production d'armes par Volkswagen AG reste exclue pour l'avenir ». Aucune décision finale n'avait été annoncée à la date de bouclage de cet article.

Ce que les chiffres officiels ne disent pas

L'analyse de la crise de Volkswagen révèle plusieurs couches de non-dit que les communiqués de presse du groupe s'efforcent méthodiquement de dissimuler.

Premier non-dit - le bilan de l'accord de décembre 2024. Présenté comme une victoire syndicale historique, cet accord qui garantissait l'absence de fermetures jusqu'en 2030 n'aura tenu que quelques mois avant d'être contourné par les faits. « Notre modèle économique actuel ne fonctionne plus, en l'état, pour toutes les marques : concevoir des voitures en Allemagne, les produire en Europe et les exporter dans le monde entier », a reconnu un porte-parole du groupe. Ce constat, formulé pudiquement, signifie que le cœur même du modèle d'affaires allemand depuis trente ans est caduc.
Deuxième non-dit - l'irréversibilité de la perte de Chine. Volkswagen ne traverse pas une simple crise d'entreprise : elle incarne l'effondrement du modèle économique allemand qui a prospéré pendant trois décennies. Les tentatives de rattrapage via Xpeng ou les nouveaux modèles électriques sont des paris, pas des certitudes. Oliver Blume lui-même a reconnu que « notre modèle économique des décennies passées ne fonctionne plus ».

Troisième non-dit - la question de l'agenda politique. L'AfD, qui pourrait prendre le pouvoir dans un Land allemand pour la première fois lors des élections de septembre, s'est emparée des difficultés de Volkswagen comme vecteur d'attaque contre le gouvernement. Derrière la crise industrielle se profile donc un enjeu électoral immédiat, qui explique pourquoi ni le chancelier Friedrich Merz ni les gouvernements locaux n'ont intérêt à laisser les fermetures d'usines se concrétiser avant le scrutin.

Un rapport du Centre for European Reform, cité par The Guardian, estime que l'Europe, avec l'Allemagne en première ligne, risque une « désindustrialisation par la Chine ». Le choc énergétique post-2022 a durablement renchéri les coûts de production en Allemagne, rendant ses industries moins compétitives face à des concurrents bénéficiant d'une énergie moins chère. Volkswagen n'est pas un cas isolé - c'est le symptôme le plus visible d'une transformation industrielle dont ThyssenKrupp et BASF sont d'autres manifestations.
« Notre modèle économique des décennies passées ne fonctionne plus. »

Oliver Blume, PDG de Volkswagen, juillet 2026

Ce qui pourrait suivre

La réunion du conseil de surveillance du 4 septembre 2026 est le premier point de bascule. Plusieurs trajectoires se dessinent à partir de là, classées de la plus probable à la moins probable.

Le scénario le plus probable est celui d'un accord dilué arraché au forceps d'ici la fin de l'automne. La direction accepterait de réduire le volume des suppressions de postes affichées et de repousser les fermetures formelles au-delà de 2030, en échange d'une acceptation syndicale des reconversions de sites et d'une accélération des départs volontaires. Ce compromis permettrait à Oliver Blume de sauver l'essentiel de son plan sans provoquer de confrontation ouverte avec IG Metall. Les suppressions seraient alors réalisées principalement via l'attrition naturelle, les départs anticipés et les départs volontaires - méthode que les syndicats peuvent accepter sans perdre la face. Le signal à surveiller est la nature du communiqué conjoint direction-syndicats qui suivrait le 4 septembre.

Un deuxième scénario, moins probable mais non exclu, verrait le conseil de surveillance rejeter une nouvelle fois le plan de restructuration, déclenchant une crise de gouvernance grave. Pötsch a lui-même averti que « plus les décisions seront retardées, plus les problèmes s'aggraveront ». Un nouveau blocage contraindrait Blume à passer en force par d'autres mécanismes juridiques - décisions de marque par marque, reconversions industrielles site par site sans vote global - au risque d'une escalade sociale que les prochaines élections allemandes rendraient politiquement incontrôlable.

Un troisième scénario, le plus radical, verrait Volkswagen accélérer la filialisation de la marque éponyme en entité distincte du groupe - une piste que le PDG avait évoquée dans son Future Plan de juillet. Le groupe envisage en effet de réduire progressivement jusqu'à 50 % de ses modèles et d'abaisser sa capacité annuelle de dix à neuf millions de véhicules. Cette scission permettrait de cantonner les coûts sociaux les plus élevés dans une entité distincte, tout en préservant les marques premium - Porsche, Audi, Lamborghini - de la contamination boursière. Ce scénario est redouté par les syndicats car il permettrait de contourner les protections de l'accord de cogestion.

Quel que soit le chemin retenu, une constante demeure - les fermetures d'usines annoncées sont la conséquence directe de la perte d'attractivité du site Allemagne. Le pays subit une désindustrialisation rampante que les subventions publiques ne parviennent plus ni à masquer ni à freiner. Volkswagen ne se bat pas seulement pour sa propre survie. Il se bat pour savoir si l'Allemagne peut encore faire des voitures.

LES QUATRE USINES DANS L'ŒIL DU CYCLONE

Emden (Basse-Saxe) - site de production de véhicules électriques, taux d'utilisation prévu à la baisse d'ici 2030 Hanovre (Basse-Saxe) - usine des véhicules utilitaires commerciaux, avenir conditionné à de nouveaux modèles Zwickau (Saxe) - vitrine de la reconversion électrique du groupe, utilisation prévue à 42 % en 2030 contre 88 % en 2026 Neckarsulm (Bade-Wurtemberg) - usine Audi, 15 000 emplois menacés selon les représentants du personnel Osnabrück (Basse-Saxe) - 2 300 salariés, production du T-Roc Cabriolet arrêtée en 2027, reconversion défense en discussion avec Rafael Advanced Defence Systems

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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