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Franc-maçonnerie : fraternité dans la foi ou fraternité avec le diable ? Quand la fraternité devient un catalogue d’assassinats

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De la loge Athanor à la Propaganda Due, trois pays, un même mécanisme de prédation - comment des réseaux fondés sur la fraternité ont servi de carburant à la violence organisée, et ce que les condamnations prononcées en Europe révèlent sur la corruption des liens d'appartenance

Le verdict du 17 juillet 2026 a refermé le procès Athanor sur des peines qui vont jusqu'à trente ans de réclusion criminelle. Mais la question que posait cette affaire dépasse largement les Hauts-de-Seine : en France, en Italie, en Allemagne, les cas avérés de loges maçonniques instrumentalisées à des fins criminelles ont tous suivi le même chemin. Non pas la fraternité contre la loi, mais la fraternité comme outil d'invisibilité pour qui voulait s'affranchir de la loi.

Cent douze infractions, vingt-six crimes, trois mois et demi d'audience, cent quatre-vingt-quatorze questions posées aux sept magistrats professionnels de la cour d'assises spécialement composée de Paris. Six ans après les premières révélations, les principaux membres de l'officine criminelle Athanor ont été condamnés à des peines allant jusqu'à trente ans de réclusion criminelle, à l'issue d'un procès-fleuve achevé en juillet à Paris. Ce que le verdict tranche en droit, il ne l'épuise pas en fait. Car derrière les peines prononcées reste une question que les réquisitoires n'ont pas eu à instruire formellement : comment, et pourquoi, des hommes liés par des serments de perfectionnement moral ont-ils construit, pierre par pierre, une entreprise de mort ?

La réponse n'est ni mystique ni complotiste. Elle est sociale, psychologique, et elle a des précédents judiciaires documentés dans plusieurs pays d'Europe occidentale.

Ce que le verdict d'Athanor dit vraiment

Dix-sept accusés ont été condamnés, cinq acquittés. Frédéric Vaglio et Daniel Beaulieu ont écopé respectivement de vingt-cinq et trente ans de réclusion criminelle ; leur complice principal, Sébastien Leroy, a été condamné à vingt-sept ans.

Les deux militaires du centre parachutiste d'entraînement spécialisé de Cercottes, Pierre Bourdin et Carl Esnault, ont reçu douze et neuf ans de réclusion pour leur participation à la tentative de meurtre sur Marie-Hélène Dini. Jean-Luc Bagur, commanditaire de cette mission et mis en cause pour des violences envers une ancienne associée, a été condamné à seize ans.

Pour avoir commandité l'assassinat d'Hassan Touzani, Muriel Millet-Brun a été condamnée à sept ans de réclusion criminelle avec mandat de dépôt, tandis que son mari Gérard Brun a été acquitté.

Parmi les acquittés figure Dylan B., trente-trois ans, contre lequel le parquet général avait requis vingt ans de réclusion, accusé d'avoir participé à l'exécution du pilote de rallye Laurent Pasquali. Jusqu'au dernier jour des débats, il n'avait cessé de clamer son innocence.

Ce tableau chiffré dit l'essentiel sur la forme. Il ne dit pas tout sur le fond. Car ce qui s'est construit à Puteaux ne relevait pas du banditisme classique, mais d'une architecture particulière, fondée sur la confiance entre pairs.

L'alchimie criminelle d'Athanor - comment le réseau s'est construit

Le nom Athanor, tiré de l'alchimie, désigne un fourneau conçu pour transformer les métaux vils en or, et, symboliquement, un « fourneau philosophique » où les francs-maçons sont censés poursuivre un perfectionnement intérieur à l'écart du monde. Il n'existe pas de symbole plus cruel pour désigner ce qui s'est effectivement passé dans les sous-sols de Neuilly-sur-Seine.

Le réseau rassemblait quatre militaires de la DGSE, des policiers, un agent de la sécurité intérieure à la retraite, un garde du corps, des dirigeants d'entreprise et d'autres profils encore. La grande majorité des accusés n'avaient aucun antécédent judiciaire.

La sociologie du dossier est là tout entière. Pas des récidivistes repérés, pas des professionnels du crime organisé entourés depuis l'adolescence de la même sous-culture délinquante, mais des hommes installés, intégrés, dotés de carrières légitimes, qui ont progressivement glissé dans l'arbitraire de la violence privée. Au fil du temps, les crimes commandés ont escaladé de simples représailles à caractère vengeur jusqu'à l'homicide, selon ce qu'a établi l'enquête.

Le mécanisme de recrutement des exécutants repose sur une fiction opérationnelle minutieusement entretenue. Deux membres liés au régiment de parachutistes de la DGSE ont été arrêtés à proximité du domicile de Marie-Hélène Dini, en possession d'armes. Ils ont affirmé agir pour le compte de l'État français, car elle aurait travaillé pour le Mossad israélien. La fiction d'une mission d'État transformait un assassinat commandité par un rival commercial en acte patriotique.

Leroy, principal exécutant des missions d'Athanor, qui vouait une admiration aveugle à son « agent traitant » Beaulieu, a décrit devant la cour sa « croyance dans laquelle il s'était enfermé » pendant huit ans, cette « pyramide de Ponzi de la manipulation ». La formule de son avocat est cliniquement exacte : il ne s'agissait pas seulement de payer des hommes pour tuer, mais de les convaincre qu'ils n'étaient pas des tueurs.

Les dossiers, un par un - derrière chaque cible, un intérêt nu

Jean-Luc Bagur a lui-même avoué avoir demandé l'exécution de Marie-Hélène Dini parce qu'il craignait que la création d'un syndicat national de coachs ne fasse de l'ombre à son activité de formation d'entreprise. Soixante-dix mille euros hors taxes pour une rivale professionnelle gênante.

Frédéric Vaglio a reconnu avoir reçu en janvier 2020, d'entrepreneurs dans le domaine de la plasturgie à Izernore, soixante-quinze mille euros en règlement d'une mission d'élimination du syndicaliste Hassan Touzani, adhérent à la CGT. La directrice générale de cette entreprise craignait que son activisme ne débouche sur l'implantation d'un syndicat dans ses locaux.

L'enquête a établi que Laurent Pasquali a été tué dans le parking souterrain de son immeuble. Cachés dans un véhicule, un ou deux tueurs l'y attendaient, armés d'un pistolet muni d'un silencieux. Son corps a ensuite été enterré dans un bois à cinq cents kilomètres de là, en Haute-Loire. Le mobile ? Un nœud de dettes dans l'entourage de Vaglio.

Trois cibles, trois logiques distinctes : l'intérêt commercial, l'intérêt patronal, le règlement financier. La loge n'est ici qu'un intermédiaire de mise en relation. Au sommet de cette pyramide se trouvait un groupe lié par les amitiés maçonniques, par le culte du secret et par une obsession commune de la discrétion, selon la description du journaliste Éric Pelletier, spécialiste des affaires police-justice à France Télévisions.

La Grande Loge de l'Alliance maçonnique française a affirmé avoir agi rapidement dès qu'elle a été informée de l'enquête, dénonçant des comportements « en totale contradiction avec les valeurs de la franc-maçonnerie » et présentant la loge comme ayant été détournée par des individus ayant trahi ses principes. La loge Athanor a été dissoute en 2021.

L'Italie avant la France - la Propaganda Due et la matrice de toutes les dérives Athanor n'est pas un accident. C'est la réactivation d'un mécanisme dont l'Italie a fourni le modèle le plus abouti et le plus documenté du continent.

Au cours d'une enquête sur un scandale financier en mars 1981, la police avait perquisitionné la villa toscane de Licio Gelli, personnalité trouble et « vénérable maître » de la Propaganda Due, alias la P2. Outre deux millions de dollars en lingots d'or, la perquisition avait révélé un document intriguant les enquêteurs : la liste de neuf cent soixante-deux adhérents, recensant un nombre incroyable de personnalités de premier plan.

Ce que cette liste révélait, c'est la cartographie du pouvoir italien intégré dans une structure secrète à dessein. Juges, généraux, directeurs de journaux, parlementaires, banquiers - la P2 n'était pas une loge philosophique dévoyée, mais un État dans l'État. Gelli a finalement été emprisonné, jugé et condamné à de nouvelles peines pour trahison de secrets d'État, contrebande d'argent et obstruction à l'enquête sur l'attentat terroriste de Bologne. La loge était également accusée d'être impliquée dans l'enlèvement du leader démocrate-chrétien Aldo Moro en 1978 et dans l'attentat de la gare de Bologne en 1980, qui a fait quatre-vingt-cinq morts.

Les recherches ont également démontré comment les services secrets - dont les chefs appartenaient tous à la P2 - avaient effacé les traces du rôle de Gelli et de ses « frères » dans l'attentat, qu'ils avaient sans doute eux-mêmes organisé dans l'espoir de faire accuser la gauche pour la décrédibiliser.

Des témoins clés, des juges, des avocats et des journalistes menant leurs propres enquêtes ont été tués afin de dissimuler les détails du fonctionnement de la loge.

Jugés à plusieurs reprises, Gelli et les principaux responsables de la P2 ont finalement été condamnés pour malversations financières, entrave à la justice et divulgation de secrets d'État. Les juges ont écarté en revanche toutes les accusations de terrorisme et de complot contre l'État, alimentant dans l'opinion l'idée que les accusés conservaient de nombreuses protections.

La loge fut dissoute, son Vénérable exclu de la maçonnerie, mais le scandale a sali la réputation de la franc-maçonnerie italienne durant de longues années. L'histoire de la P2 est devenue une blessure profonde dans l'histoire maçonnique et politique de la première République italienne. Plus de trente ans après la découverte du scandale, les loges y inspiraient encore de la défiance parmi la population et les partis populistes.

La différence d'échelle entre la P2 et Athanor est vertigineuse. Mais la structure est identique : une communauté de confiance close, des profils à l'interface du pouvoir légal et des intérêts privés, et l'usage systématique du secret pour éviter que les deux mondes ne se contaminent l'un l'autre dans la lumière.

L'Allemagne, le silence documenté

Le cas allemand résiste davantage à l'investigation directe. Aucune affaire équivalente à Athanor ou à la P2 n'a donné lieu à des condamnations pénales comparables pour des crimes commis au sein ou sous couverture d'une loge maçonnique. Ce n'est pas l'absence de suspicion qui explique ce vide, mais l'absence de preuve judiciaire consolidée.

Ce que l'on sait est institutionnel. Après la publication de la suspension des relations par la plupart des Grandes Loges européennes « régulières », la Grande Loge Unie d'Angleterre a voté en septembre 2011 la suspension de ses relations avec la Grande Loge Nationale Française. En juin 2012, dans la déclaration de Bâle, les cinq Grandes Loges de Suisse, de Belgique, d'Autriche, d'Allemagne et du Luxembourg ont conjointement retiré leur reconnaissance à la Grande Loge Nationale Française, déclarant les dommages irrémédiables. Cette rupture diplomatique maçonnique n'était pas anodine : elle traduisait l'ampleur du dysfonctionnement interne jugé incompatible avec les standards éthiques du courant dit « régulier ».

La discrétion allemande sur les dérives criminelles liées à des structures maçonniques tient aussi à la sensibilité historique du pays avec toute forme d'organisation secrète perçue comme menaçant l'ordre démocratique. La loi fondamentale de 1949 a précisément été construite pour se prémunir contre ce type de porosité entre réseaux privés et pouvoirs publics. L'existence de ces réseaux n'est pourtant pas niée outre-Rhin ; elle est documentée dans les rapports des offices de protection de la Constitution (Verfassungsschutz) des Länder, sans que ces mentions débouchent sur des procédures judiciaires publiquement disponibles à ce jour.

Frères ou prédateurs - ce que la question même révèle

La question que pose le rédacteur en chef de ce journal est la bonne question : ces hommes se considèrent-ils frères, ou n'ont-ils utilisé la fraternité que comme levier de domination et d'impunité ?

Les deux à la fois, et c'est précisément ce qui rend le mécanisme efficace.

Dans le cas Athanor, la loge ne comptait qu'une vingtaine de membres, dont plusieurs seulement sont poursuivis. Les cerveaux de l'opération - Jean-Luc Bagur, vénérable maître et coach d'entreprise, Frédéric Vaglio, entrepreneur, et Daniel Beaulieu, agent de la DGSI à la retraite - étaient tous trois des francs-maçons de la loge. La grande majorité des membres ne sont mis en cause dans aucun des faits jugés. Ce détail est fondamental : ce ne sont pas les principes de la loge qui ont produit le crime, mais des individus précis qui ont exploité la structure de confiance que la loge fournissait.

Dans le cas de la P2, la logique était inverse : la loge elle-même avait été fondée comme outil de pouvoir, et le recrutement de ses membres avait été fait pour construire un réseau d'influence transversal. Selon l'ancien Grand Maître du Grand Orient d'Italie Giuliano Di Bernardo, Gelli « a suivi les instructions du gouvernement américain à travers la CIA. La P2 était son bras pour le contrôle de l'Italie et de l'Europe ». Le rôle joué par Gelli n'est donc pas marginal ou déviant, mais un rôle très spécifique, exercé en collaboration avec d'autres institutions qui tendaient vers le même objectif.

Ce que ces cas ont en commun n'est pas la maçonnerie : c'est la structure de confiance fermée, combinée à la présence d'individus disposant à la fois d'un accès au pouvoir légal et d'un intérêt à s'en affranchir. La loge n'est ni la cause, ni la solution. Elle est le terrain.

Ce qui pourrait suivre

La condamnation d'Athanor a produit ce que la justice produit toujours : un épilogue, pas une réponse. Les appels ont d'ores et déjà été déposés. Muriel Millet-Brun, Pierre Bourdin et le parquet général - qui a fait appel contre Dylan B. - ont tous introduit des recours contre le verdict du 17 juillet. La cour d'appel statuera à une date non encore fixée.

La trajectoire la plus probable est celle d'une affaire qui reste judiciaire encore plusieurs années sans modifier substantiellement le droit applicable. Les loges maçonniques françaises ne sont soumises à aucune obligation de transparence financière comparable à celle des associations reconnues d'utilité publique, et aucune réforme en ce sens n'est inscrite à l'agenda parlementaire à ce jour.

Un second mouvement est possible, moins probable mais documentable si l'on observe les indicateurs : que le procès Athanor serve de point de départ à une réforme de l'accès des fonctionnaires de renseignement aux réseaux associatifs fermés. Plusieurs rapports parlementaires ont esquissé cette piste depuis 2022 sans jamais franchir le seuil législatif. Le signal à surveiller serait l'inscription d'un amendement à la prochaine loi de programmation militaire ou de réforme de la fonction publique.

Ce qui, en revanche, ne changera pas spontanément, c'est le mécanisme lui-même. Les crimes commandés ont escaladé progressivement de simples représailles à l'homicide parce qu'à chaque palier, la structure de confiance absorbait la transgression sans la rendre visible de l'extérieur. C'est cette absorption silencieuse qu'aucun verdict ne peut condamner, parce qu'elle ne laisse aucune trace avant que le corps ne soit retrouvé dans un bois de Haute-Loire.

ZONES D'OMBRE PERSISTANTES APRES LE VERDICT

La part exacte de responsabilité dans le meurtre de Laurent Pasquali reste incomplètement établie après l'acquittement de Dylan B.

Les éventuels commanditaires extérieurs à la loge dans plusieurs dossiers périphériques n'ont pas tous été identifiés et poursuivis La question de la connaissance institutionnelle - si des membres des services de renseignement ont eu connaissance de l'usage des opérationnels d'Athanor avant juillet 2020 - n'a pas été instruite publiquement En Italie, les condamnations de Licio Gelli n'ont jamais abouti à la reconnaissance judiciaire formelle de l'implication de la P2 dans l'attentat de Bologne En Allemagne, aucun équivalent judiciaire d'Athanor ou de la P2 n'est documenté publiquement à ce jour - lacune ou absence réelle

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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