mercredi 07 octobre 2026, 09:17 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
International

Un homme, vingt ans de prison prononcés sans lui, et une décision qui attend Madrid

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

Arrêté le 25 juillet à l'aéroport de Barcelone sur mandat algérien, l'homme d'affaires et fondateur de la chaîne El Djazairia One Ayoub Aïssiou est détenu en Espagne dans l'attente d'une décision d'extradition dont le calendrier se dessine pour la seconde quinzaine de septembre. Sa famille plaide la persécution politique. Alger présente un dossier judiciaire dense. Entre les deux lectures, c'est l'Audiencia Nacional qui tranchera - avec, en toile de fond, trente pour cent des importations gazières espagnoles en provenance d'Algérie.

Depuis quatre ans qu'il vit en France comme demandeur d'asile, Ayoub Aïssiou, quarante-quatre ans, fondateur et ancien propriétaire de la chaîne de télévision El Djazairia One, avait traversé l'Europe et le Moyen-Orient avec un passeport d'Antigua-et-Barbuda acquis, selon la presse algérienne, pour cent cinquante mille dollars. Le filet s'est refermé à Barcelone. Ce que l'Espagne décidera de faire de lui pèsera bien au-delà de son seul cas.

L'homme d'affaires algérien Ayoub Aïssiou a été placé en détention provisoire en Espagne après son arrestation, le samedi 25 juillet, à l'aéroport de Barcelone-El Prat, à son arrivée d'un vol de la Royal Air Maroc en provenance de Casablanca. Son interpellation, révélée par le journal espagnol El Imparcial, a été effectuée en exécution d'un mandat d'arrêt aux fins d'extradition émis à la demande des autorités algériennes.

Installé en France depuis 2019 sous le statut de demandeur d'asile, Aïssiou avait été averti, selon des proches cités par El Imparcial, par les services de police français que sa sécurité ne pouvait plus être garantie sur le territoire français. Cette mise en garde l'avait conduit à quitter la France pour rejoindre sa famille installée à Miami Platja, dans la province de Tarragone. C'est là, dans cette station balnéaire catalane, que la mécanique judiciaire algérienne l'a rattrapé.

Ce que les papiers contenaient - et ce que le dossier algérien réclame Malgré les nombreux mandats d'arrêt internationaux émis à son encontre pour plusieurs affaires de corruption, de blanchiment d'argent, d'escroquerie et de faux et usage de faux, Aïssiou circulait librement avec un passeport et des papiers d'Antigua-et-Barbuda achetés à cent cinquante mille dollars, selon El Watan, pour lui et les membres de sa famille.

La chronologie officielle montre que les autorités algériennes avaient transmis leur requête diplomatique le 3 juin 2026, en s'appuyant sur un mandat d'arrêt délivré le 9 avril 2026 par le juge d'instruction de la sixième chambre pénale économique et financière du tribunal d'Alger. Le gouvernement espagnol a validé la poursuite de la procédure judiciaire à travers une décision certifiée le 29 juin 2026 par le ministre de la Présidence, de la Justice et des Relations avec les Cortes, Félix Bolaños.

Selon le résumé établi par le ministère espagnol de la Justice, l'enquête concerne trois procurations qui auraient été falsifiées dans l'étude de la notaire Amina Chabane, à Bouzaréah. Ces documents auraient été utilisés pour administrer des biens immobiliers appartenant à Aïssiou et transférer à l'étranger les revenus qui en étaient tirés. Les autorités algériennes retiennent notamment des faits présumés de complicité de faux, d'usage de faux, de blanchiment de capitaux et d'association de malfaiteurs.

Ce sont ces trois procurations - et non l'intégralité des vingt-trois procédures accumulées depuis 2023 en Algérie - qui constituent le cœur formel de la demande transmise à Madrid. La famille Aïssiou le reconnaît dans les éléments communiqués à L'Appel : la question de savoir pourquoi ces actes notariés sont considérés comme falsifiés reste, à ce stade, en cours d'examen avec les avocats.

Jugé par défaut en son absence, Ayoub Aïssiou a été condamné par contumace le 17 décembre 2025 à une peine de vingt ans de réclusion criminelle par le pôle spécialisé de Sidi M'hamed, sentence confirmée en appel par la Cour d'Alger le 15 mars 2026. Ces décisions s'accompagnent de lourdes amendes, de mandats d'arrêt internationaux et de la confiscation de l'ensemble de ses avoirs et biens immobiliers situés sur le territoire national.

Son épouse, Yasmine Ould Zemirli, et ses cinq frères ont écopé de quinze ans. Aïssiou a également écopé de dix-huit ans de prison ferme dans l'affaire dite Casteel, liée à l'ex-aciérie de l'Ouest à M'sila, pour escroquerie en bande organisée portant sur plus de douze milliards de dinars. Deux autres condamnations à vingt ans de prison ferme sont venues s'ajouter à ce premier verdict, dans des dossiers distincts liés à l'escroquerie et au blanchiment d'argent.

D'une brochette de Baraki à un empire médiatique - et la chute

La trajectoire d'Ayoub Aïssiou, née dans un quartier populaire d'Alger, dit quelque chose du système qui l'a produit avant de le broyer. Sa famille le présente comme l'héritier d'une tradition commerciale qui remonte aux années 1950 - un grand-père boulanger et exploitant de hammams, un père qui, dans les années 1980, a étendu les activités familiales à la bijouterie, à l'industrie agroalimentaire, à la verrerie et à l'hôtellerie, y compris en France. La fratrie, sept frères au total, a, selon la famille, poursuivi cette trajectoire après des études supérieures, développant des activités dans l'agroalimentaire, l'immobilier, l'automobile et l'hôtellerie.

Parti au début des années 2000 d'un commerce de vente de brochettes à Baraki, Ayoub Aïssiou s'est hissé à la tête d'un empire aux multiples activités - importation, exploitations agricoles, production laitière, matériaux de construction, chocolateries, sidérurgie, concessions automobiles, construction immobilière. Diplômé de l'Institut des sciences de l'information et de la communication, il a racheté en 2015 la chaîne de télévision privée El Djazairia One, ajoutant un actif médiatique à un groupe économique largement soutenu par le crédit bancaire - plus de soixante-trois milliards de dinars de crédits et de rééchelonnements accordés par plusieurs banques, selon les informations recueillies par Twala. La chaîne a atteint plus de vingt millions d'abonnés sur ses pages Facebook, Instagram et YouTube cumulées, ce qui en faisait l'une des plus suivies d'Algérie.

Cette affaire revêt une dimension particulière en raison des liens que le magnat de l'immobilier aurait autrefois entretenus avec le chef de l'État, Abdelmadjid Tebboune. Plusieurs sources le présentent comme un ancien proche du chef de l'État, avant qu'une rupture profonde ne les oppose. La famille, dans les éléments transmis à L'Appel, situe cette rupture dans le contexte de l'élection présidentielle du 12 décembre 2019.

Le beau-père d'Ayoub Aïssiou, ancien sénateur du Rassemblement national démocratique (RND), était proche du candidat Azzedine Mihoubi, alors à la tête du RND. Durant la campagne, certains contenus diffusés par la chaîne El Djazairia One étaient favorables à Mihoubi plutôt qu'à Tebboune. La famille rapporte un épisode resté dans les mémoires : lors d'un déplacement de Tebboune dans le sud de l'Algérie, les journalistes de la chaîne n'auraient pas été autorisés à couvrir le voyage, alors que les équipes des autres chaînes avaient été conviées. Pris isolément, cet épisode ne prouve rien. Mais la famille le place au cœur d'un récit de rupture qui expliquerait, selon elle, l'avalanche de procédures engagées à partir de 2023.

Le ministère de la Communication et l'Autorité de régulation de l'audiovisuel (ARAV) ont prononcé, le 23 août 2021, la fermeture « immédiate et définitive » de la chaîne El Djazairia One. L'ARAV a invoqué des violations professionnelles liées au non-respect des exigences de l'ordre public, ainsi que la violation par l'un des associés de la loi sur l'activité audiovisuelle, laquelle interdit l'acquisition d'actions dans plus d'une chaîne télévisée. Aux motifs formels s'ajoutaient les poursuites judiciaires et le mandat d'arrêt rendu par la justice algérienne à l'encontre des frères propriétaires pour infraction à la législation des changes et mouvements de capitaux, et blanchiment d'argent.

El Djazairia One et El Bilad TV sont les troisième et quatrième chaînes à faire l'objet d'une mesure de suspension ou de fermeture en deux mois en Algérie. Le calendrier mérite d'être noté : la fermeture intervient deux ans après l'élection qui, selon la famille, a marqué le début de la rupture. Ces coups portés contre la liberté d'expression avaient commencé dès l'été 2021, avec la fermeture de la chaîne privée Al-Djazairia TV.

L'Audiencia Nacional, le gaz et la règle de droit

Le 15 août, le juge Santiago Pedraz, de l'Audiencia Nacional, a refusé de remettre Aïssiou en liberté : son avocat espagnol, César Aguirre, avait mis sur la table des garanties financières, le magistrat a répondu par le risque de fuite, ce qui, s'agissant d'un homme intercepté avec un passeport libérien, ne relève pas de la spéculation. Sur le fond, c'est-à-dire sur l'extradition elle-même, c'est dans la seconde quinzaine de septembre que Madrid se prononcera - la famille précisant qu'elle attend de nouvelles informations au début du mois de septembre, la période estivale ralentissant actuellement la procédure.

Les arguments de la défense devront être examinés notamment au regard du principe de non-refoulement, si elle établit qu'une remise à l'Algérie exposerait Aïssiou à des persécutions ou à des traitements contraires aux droits fondamentaux. La famille, dans ses éléments transmis à L'Appel, exprime des craintes précises sur ce point : séparation prolongée de ses deux filles, risques de mauvais traitements en détention, et un contexte général où journalistes, écrivains et opposants se retrouvent, selon elle, privés de leurs droits fondamentaux dès lors qu'ils entrent dans les prisons algériennes.

La situation familiale décrite est, elle-même, préoccupante. Selon les informations communiquées, plusieurs membres de la famille font l'objet de procédures ou de mandats émis par les autorités algériennes - frères, sœur, père, mère, épouse et beau-père. Ce dernier, ancien sénateur du RND, est présenté comme actuellement incarcéré.

En janvier 2026, l'Audiencia Nacional avait refusé d'extrader l'ancien sénateur Abdelkader Djediâ, dont la défense invoquait une dimension politique. En France, la justice avait définitivement rejeté en 2025 les six demandes visant l'ancien ministre de l'Industrie Abdesselam Bouchouareb. Ces précédents nourrissent les espoirs de la défense, mais Aïssiou n'a jamais exercé de mandat public et son dossier compte des parties civiles identifiées, ce qui rend malaisée la thèse d'une persécution politique et devrait faciliter son extradition selon les analyses juridiques.

Derrière la procédure, la géopolitique s'impose sans détour. En juillet 2026, Pedro Sánchez a atterri à Alger avec les patrons de l'énergie espagnole dans l'avion, pour la première visite d'un chef du gouvernement espagnol depuis octobre 2020 ; l'Algérie est redevenue le premier fournisseur de gaz de l'Espagne, avec environ un tiers de ses importations gazières, et une réunion de haut niveau entre les deux gouvernements est programmée pour octobre. La famille Aïssiou, dans le message adressé à L'Appel, pose la question directement : elle demande que l'Espagne n'examine pas cette extradition sous le seul angle des accusations formulées par Alger, et qu'elle s'assure qu'une remise éventuelle ne sacrifie pas les droits fondamentaux d'un homme sur l'autel d'un accord gazier.

Ce que dit Alger, ce que dit la famille - et ce que ni l'un ni l'autre ne dit entièrement La version algérienne, telle que documentée par la presse indépendante, peint un homme d'affaires qui aurait prospéré en profitant de réseaux d'influence au sein des douanes, des banques et des services de sécurité pendant la décennie Bouteflika, avant d'être rattrapé par le retournement de l'époque Hirak. Poursuivi après le Hirak au même titre que plusieurs anciens chefs d'entreprise, il a écopé de plusieurs condamnations par contumace, dont certaines à vingt ans de prison.

La famille Aïssiou, dans les éléments transmis à L'Appel, conteste point par point cette lecture. Elle insiste sur un casier judiciaire vierge avant 2023, et sur le fait que tout a commencé quelques mois avant la fermeture de la chaîne en 2021, lorsque la famille a soutenu un candidat opposé à Tebboune. Depuis ce moment, selon ses propres termes, une chasse à l'homme a été enclenchée, qui s'est étendue à l'ensemble des membres de la fratrie. L'accumulation de vingt-trois procédures depuis 2023, dont treize directement liées aux contenus diffusés par la chaîne, est présentée par la famille comme la preuve d'une instrumentalisation systématique de la justice.

La famille réclame que chaque affaire soit examinée séparément et souligne que leur multiplication même constitue un indice. Elle demande à l'Espagne de s'interroger sur l'indépendance de la justice algérienne et sur la possible utilisation de procédures pénales dans des règlements de comptes politiques ou économiques - un phénomène, précise-t-elle, qui depuis 2019 a touché de très nombreux hommes d'affaires, anciens ministres et hauts responsables militaires.

Ce que ni l'un ni l'autre ne dit entièrement, c'est que les deux lectures peuvent coexister. Dans l'Algérie de l'après-Hirak, l'instrumentalisation judiciaire et la délinquance financière réelle ne s'excluent pas mutuellement : des dossiers peuvent être authentiques et servis politiquement. En 2026, la liberté de la presse en Algérie apparaît plus que jamais fragilisée, prise dans un étau où se mêlent pressions politiques, arsenal juridique répressif et dépendance économique. Le dernier rapport de Reporters sans frontières dresse un tableau sans concession : l'Algérie recule brutalement dans le classement mondial de la liberté de la presse en 2026 et se retrouve à la cent quarante-cinquième place sur cent quatre-vingts, perdant dix-neuf rangs en un an.

Des organisations internationales, dont Amnesty International, mettent en garde contre l'instrumentalisation politique de la justice et l'usage de textes juridiques élastiques qui permettent de criminaliser les opinions et les oppositions pacifiques.

Ce qui pourrait suivre

La décision de l'Audiencia Nacional attendue pour la seconde quinzaine de septembre s'inscrira dans un précédent jurisprudentiel en construction. Deux scénarios principaux se dessinent, avec un troisième en marge.

Le premier, et le plus probable au regard de la jurisprudence récente et de la structure du dossier, est un refus d'extradition assorti d'un renvoi au gouvernement espagnol. La défense dispose d'arguments solides avec l'absence du prévenu à toutes les audiences, la fermeture administrative de sa chaîne pour « non-respect des exigences de l'ordre public » et la qualité d'ancien sénateur de son beau-père, actuellement incarcéré. Si la cour juge que la dimension politique est suffisamment établie pour activer le principe de non-refoulement, Alger repart bredouille - comme en janvier 2026 pour le sénateur Djediâ. Ce scénario est plausible, mais loin d'être acquis.

Le second scénario, alimenté par la réalité des intérêts gaziers et par la solidité du dossier financier algérien, est une acceptation de l'extradition sur la base des infractions de droit commun, en écartant l'argument politique faute de preuve suffisante devant une juridiction étrangère. Le dossier comporte en effet deux volets distincts : la condamnation pénale d'Ayoub Aïssiou, mais aussi la récupération des comptes et des biens qu'il possède hors d'Algérie - ce second volet, rarement nommé dans les analyses, constituant peut-être le véritable enjeu de la procédure pour Alger.

Le troisième scénario, moins probable mais non négligeable, est une décision procédurale prolongeant la détention provisoire au-delà de septembre, sous l'effet d'un appel ou d'un renvoi pour complément d'instruction. Ce statu quo judiciaire profiterait temporairement à la défense, mais maintiendrait Aïssiou en cellule pendant une durée indéterminée - une situation que sa famille considère déjà, dans les éléments transmis à L'Appel, comme une peine anticipée.

Dans tous les cas, le signal adressé aux dizaines d'opposants et d'hommes d'affaires algériens réfugiés en Europe sera lu attentivement. Madrid sait qu'elle ne rend pas seulement la justice dans une salle d'audience de l'Audiencia Nacional. Elle dit aussi, ce faisant, jusqu'où va le prix d'un accord gazier.

« La demande algérienne a été reçue le 3 juin par voie diplomatique. Le gouvernement espagnol l'a validée le 29 juin. Aïssiou a été arrêté le 25 juillet. »

Documents officiels cités par El Imparcial et Maghreb Émergent

CE QUE DIT LA FAMILLE AÏSSIOU A L'APPEL

La famille Aïssiou se présente comme une lignée de commerçants sur trois générations : un grand-père boulanger et exploitant de hammams dans les années 1950, un père actif dans la bijouterie, l'agroalimentaire, la verrerie et l'hôtellerie dans les années 1980, et une fratrie de sept frères qui a développé des activités dans l'agroalimentaire, l'immobilier, l'automobile et l'hôtellerie.

Ayoub Aïssiou avait un casier judiciaire vierge avant 2023. La famille fait état de vingt-trois procédures engagées depuis cette date, dont treize liées directement aux contenus diffusés par la chaîne El Djazairia One, et d'autres portant sur des accusations de blanchiment d'argent et de transferts illicites.

La famille invoque un lien de causalité entre la couverture accordée par la chaîne au candidat Azzedine Mihoubi lors de la présidentielle du 12 décembre 2019 et l'ensemble des poursuites ultérieures, citant notamment un épisode où les journalistes de la chaîne avaient été exclus d'un déplacement de Tebboune dans le sud du pays alors que les autres chaînes avaient été conviées.

Plusieurs membres de la famille font l'objet de mandats ou de procédures en Algérie - frères, sœur, père, mère, épouse et beau-père. Ce dernier, ancien sénateur du RND, est présenté comme actuellement incarcéré.

La famille craint pour l'intégrité physique d'Ayoub Aïssiou en cas d'extradition, pour sa séparation prolongée de ses deux filles, et demande à l'Espagne de s'assurer qu'une remise éventuelle présente toutes les garanties d'un procès équitable.

L'Appel n'a pas été en mesure de vérifier indépendamment l'ensemble de ces éléments. Les accusations portées par la justice algérienne sont contestées par la défense.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
Réactions des lecteurs

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partager :
100%