jeudi 08 octobre 2026, 12:02 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Actualités

La gauche radicale s’est-elle convertie à l’islam, les musulmans ont-ils renoncé à leur religion… ou la politique les instrumentalise-t-elle tous ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

Entre données électorales et guerre de mots, ce que le vote musulman révèle vraiment des recompositions de la gauche radicale française

Soixante-deux pour cent des électeurs musulmans mobilisés ont glissé un bulletin LFI dans l'urne lors des européennes de juin 2024. Soixante-neuf pour cent avaient fait de même pour Jean-Luc Mélenchon deux ans plus tôt. Ces chiffres ne prouvent pas que la gauche est devenue islamiste, ni que les musulmans sont devenus insoumis. Ils prouvent que la politique française a produit un alignement électoral massif - et que personne, à droite ou à gauche, n'a intérêt à le nommer avec précision.

Il y a une date qui compte, et elle ne figure dans aucun communiqué de LFI. En novembre 2018, à Épinay-sur-Seine, le député Éric Coquerel évoquait les quelque 600 000 voix des « quartiers » qui avaient manqué au parti pour atteindre le second tour de la présidentielle de 2017. Ce calcul était précis, il était public, et il n'était pas honteux. C'était de la politique. Mais c'est aussi à partir de ce moment-là que LFI a commencé à construire méthodiquement ce que ses adversaires nommeraient bientôt une stratégie confessionnelle, et que ses défenseurs appellent simplement une politique de reconnaissance des discriminations.

Ce que les chiffres disent, et ce qu'ils ne disent pas

Selon un sondage Ifop pour La Croix, 62 % des électeurs musulmans qui se sont déplacés aux urnes lors des élections européennes du 9 juin 2024 ont voté pour la liste de La France insoumise menée par Manon Aubry. Lors du premier tour de la présidentielle de 2022, ce chiffre atteignait 69 % en faveur de Jean-Luc Mélenchon - mais ces résultats sont à mettre en perspective avec une très forte abstention, puisque 59 % des électeurs musulmans n'ont pas participé au scrutin européen, soit dix points de plus que parmi l'ensemble des inscrits.

Ce point mérite d'être souligné : la concentration du vote ne signifie pas une mobilisation massive. Elle signifie que parmi ceux qui ont voté, la quasi-totalité a convergé vers un seul parti. C'est une cohérence électorale remarquable - pas nécessairement une vague.

Loin derrière Manon Aubry, Raphaël Glucksmann a recueilli 8 % des suffrages des Français musulmans, suivi de Renaissance et du Rassemblement national, qui ont chacun rassemblé 6 % des voix. L'écrasement des autres partis - y compris ceux qui se revendiquent de gauche - est en soi une information politique de premier ordre.

Le conflit israélo-palestinien a été décisif pour 83 % des électeurs musulmans interrogés, tandis que seulement 25 % de l'ensemble des Français partageaient cette préoccupation. Cet écart de 58 points entre deux sous-populations du même corps électoral est l'une des fractures de perception les plus documentées de la vie politique française récente. Il ne traduit pas nécessairement une divergence d'intérêts - mais il traduit indubitablement une divergence de priorités, et LFI a compris cela avant tous les autres.

La mécanique de la conquête

Depuis 2019, pour Mélenchon et LFI, la lutte contre l'islamophobie est devenue une cause mobilisatrice centrale. Dans les quartiers et les banlieues, ce thème suscite l'intérêt particulier d'un électorat français de confession musulmane. Ce positionnement n'est pas né d'une révélation idéologique. Il est né d'une arithmétique.

La campagne de LFI, qui a mis l'accent sur le conflit de Gaza, en positionnant la militante franco-palestinienne Rima Hassan à la septième place sur la liste menée par Manon Aubry, a manifestement séduit cet électorat. Ce choix de liste n'était pas anodin. Il constituait un signal clair, adressé non pas à l'ensemble de l'électorat français, mais à une fraction précise de celui-ci. C'est de la politique ciblée, pratiquée par tous les partis avec des groupes différents. La question qui reste entière est de savoir où s'arrête le ciblage et où commence la compromission.

Journalistes, commentateurs et adversaires politiques de Jean-Luc Mélenchon parlent d'un fonds de commerce électoral et d'un calcul politique, bref d'opportunisme. Ils rappellent que le leader insoumis a fait de la conquête de l'électorat musulman son atout majeur à la présidentielle de 2022. Ce diagnostic est partagé des deux côtés du spectre politique, y compris par des observateurs qui ne se situent pas à droite.

La commission, le rapport, et ce qu'il prouve réellement

C'est ici que l'analyse doit distinguer plusieurs niveaux de réalité. Le rapport de la commission d'enquête sur les liens entre représentants de mouvements politiques et organisations propageant l'idéologie islamiste, lancée à l'initiative de Laurent Wauquiez, dénonce une « proximité » entre des élus insoumis et des individus ou structures relevant de l'islamisme. « L'engagement de LFI dans une stratégie clientéliste auprès de l'électorat musulman a pu faire de ce mouvement une cible privilégiée », estime le rapporteur Matthieu Bloch.
Dans ce rapport, Matthieu Bloch met en cause des liens qu'il estime avérés entre La France insoumise et des individus ou organisations relevant de l'islamisme politique, dénonçant la « proximité affichée de certains de ses membres avec des individus proches de mouvements islamistes ». Une proximité renforcée, soutient-il, depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023.

Deux éléments sont à retenir sur ce rapport. D'abord, son origine : il a été commandité par Laurent Wauquiez, figure de la droite dure, dans un contexte préélectoral tendu. Ce n'est pas une raison de le rejeter en bloc, mais c'est une raison de lire ses conclusions avec le filtre qui convient à tout document partisan. Ensuite, sa portée réelle : pris isolément, les éléments retenus ne démontrent aucun lien structurel entre LFI et les Frères musulmans. Mais l'épisode s'inscrit dans un climat désormais chargé de soupçons.

En décembre 2025, cette commission d'enquête parlementaire a consacré de longs développements à La France insoumise. Son rapport affirme que la stratégie électorale du mouvement auprès de l'électorat musulman aurait conduit certains de ses élus à des manifestations de « complaisance », voire de « soutien actif », envers des individus proches de réseaux islamistes. Ces accusations sont politiquement graves. Elles ne sont pas pour autant des preuves judiciaires.

Le mot qui empoisonne le débat

L'« islamo-gauchisme », slogan politique utilisé dans le débat public, « ne correspond à aucune réalité scientifique », a dénoncé le Centre national de la recherche scientifique dans un communiqué. Cette prise de position, rendue publique en février 2021 après que la ministre Frédérique Vidal avait demandé une enquête sur le sujet, rejetait l'utilisation du terme aux « contours mal définis » qui « fait l'objet de nombreuses prises de position publiques, souvent passionnées ». Le CNRS estimait que la polémique était « emblématique d'une regrettable instrumentalisation de la science ».

Le CNRS et l'alliance nationale de la recherche publique française en sciences humaines et sociales, Athéna, ont tous deux décliné de conduire l'enquête demandée par la ministre. Ce refus n'est pas anodin : il signale que le cadre conceptuel lui-même était jugé scientifiquement intenable.

Un chercheur de l'University College London, Philippe Marlière, a publié en 2023 dans la revue French Cultural Studies une analyse de la notion. Sa conclusion est que « l'islamo-gauchisme est une notion sans substance qui opère comme un levier politique dans le débat public : elle semble suffisamment menaçante et évidente pour être prise au sérieux. » En d'autres termes, le terme fonctionne précisément parce qu'il est flou. Il permet d'agréger sous une même accusation des postures très différentes - de l'antiracisme universaliste à la complaisance envers des réseaux islamistes - sans jamais avoir à distinguer l'une de l'autre.

Ce que le terme révèle en creux est plus intéressant que ce qu'il désigne : il indique que la droite française a trouvé dans ce mot un outil rhétorique capable de fracturer la gauche de l'intérieur, en forçant les partis qui se réclament de l'antiracisme à se positionner face à des pratiques religieuses spécifiques. C'est une opération politique réussie - indépendamment de sa valeur descriptive.

La France devant son propre miroir

Pendant que ce débat s'intensifie dans les enceintes parlementaires et les plateaux télévisés, une étude d'opinion réalisée par Viavoice pour la Direction des Libertés Publiques et des Affaires Juridiques, menée en ligne du 4 au 17 septembre 2025 auprès d'un échantillon de 5 000 personnes représentatif de la population résidant en France métropolitaine, documente ce que pensent réellement les Français du principe de laïcité.

Ce baromètre, commandé par l'État lui-même, dessine une société où l'attachement déclaré à la laïcité est élevé, mais où les interprétations de ce principe divergent profondément selon les groupes. 58 % des Français pensent que la laïcité correspond à l'intervention de l'État pour limiter l'influence des religions. 58 % des Français et 62 % des agents publics pensent que la laïcité vise à exclure les religions de l'espace public. Ces chiffres révèlent une compréhension restrictive du principe - et, de fait, une compréhension qui se superpose mal à la définition juridique réelle.

Ce malentendu de masse a des conséquences politiques directes. Quand LFI défend le droit des femmes à porter le voile dans l'espace public, une majorité de Français perçoit cela comme une atteinte à la laïcité - même si, juridiquement, ce n'en est pas une dans l'espace public non institutionnel. Ce n'est pas l'islamisme qui fracture la gauche française. C'est l'ambiguïté constitutive du mot « laïcité ».

La vraie question, que personne ne pose

Ce qui reste dans l'ombre du débat français est la question sociologique de fond : pourquoi les électeurs français de confession musulmane votent-ils si massivement pour un seul parti ?

La réponse ne se trouve pas dans la religion. Elle se trouve dans la géographie, dans la classe et dans la mémoire du vote. Depuis plusieurs années, les électeurs musulmans de France votent majoritairement pour La France insoumise. Cette fidélité électorale prolonge, en réalité, celle qui existait autrefois envers le Parti communiste dans les banlieues ouvrières - avec une différence notable que la variable de classe s'est progressivement doublée d'une variable culturelle et mémorielle. Ce ne sont pas des électeurs qui votent pour une religion. Ce sont des électeurs qui votent pour le parti qui les reconnaît.

En mai 2025, le ministère de l'Intérieur a rendu public un rapport consacré aux Frères musulmans et à l'islamisation politique en France. Le président Macron a ensuite réuni un Conseil de défense sur l'islamisme, le séparatisme et l'entrisme. Bruno Retailleau, alors ministre de l'Intérieur, avait qualifié le diagnostic d'alarmant. Ces rapports existent, et ils sont sérieux. Mais leur existence ne valide pas pour autant l'équation simplificatrice qui ferait de LFI le bras politique de l'islamisme - pas plus qu'elle ne devrait absoudre le parti de toute interrogation sur certaines de ses proximités.

« La stratégie électorale auprès de l'électorat musulman a pu faire de ce mouvement une cible privilégiée »

Matthieu Bloch, rapporteur de la commission d'enquête parlementaire, décembre 2025

Ce qui pourrait suivre

La présidentielle de 2027 constituera le premier test réel de la durabilité de cet alignement électoral. Plusieurs trajectoires sont envisageables.

Le scénario le plus probable est celui d'une consolidation paradoxale. LFI conserve son ancrage dans cet électorat, mais au prix d'un isolement croissant au sein de la gauche élargie, rendant toute coalition gouvernementale difficile. Les signaux déjà lisibles sont ceux du divorce progressif avec la NUPES, le maintien du PS et des Verts à distance sur les questions de laïcité, et l'incapacité de LFI à élargir sa base au-delà des grandes agglomérations et des territoires de relégation. La variable critique à surveiller est l'évolution du taux de participation des électeurs concernés, qui reste structurellement faible.

Un second scénario, moins probable mais non négligeable, verrait une partie de cet électorat se détacher de LFI si le parti est perçu comme instrumentalisant leurs préoccupations sans produire de résultats concrets. La présidentielle de 2027 obligera chacun à sortir des postures. La droite devra démontrer qu'elle sait combattre l'islamisme sans désigner les musulmans comme suspects collectifs. De l'autre côté du spectre, LFI devra démontrer qu'elle représente ces électeurs et non qu'elle les utilise - une distinction que ces derniers seront, à terme, les mieux placés pour trancher eux-mêmes.

Un troisième scénario, minoritaire dans les conditions actuelles, verrait l'émergence d'une offre politique nouvelle - un parti ou un mouvement capable de capter cet électorat sur des bases laïques et sociales sans les arrière-pensées identitaires qui encombrent le positionnement de LFI. Ce scénario supposerait une recomposition profonde de la gauche française, dont les signes avant-coureurs restent, pour l'heure, imperceptibles.

Ce qui est certain, c'est que la fracture entre deux conceptions de la laïcité - l'une qui protège l'individu de la contrainte religieuse, l'autre qui protège les individus de la stigmatisation au nom de leur religion - ne se résoudra pas par des commissions d'enquête. Elle se résoudra, ou non, dans l'isoloir.

CE QUE LES CHIFFRES ETABLISSENT AVEC CERTITUDE

62 % des électeurs musulmans mobilisés ont voté LFI aux européennes de juin 2024, selon l'Ifop pour La Croix - contre 69 % pour Mélenchon au premier tour de la présidentielle 2022. 83 % des électeurs musulmans ont cité le conflit israélo-palestinien comme enjeu décisif de leur vote en 2024, contre 25 % parmi l'ensemble des électeurs français.
Le CNRS a officiellement déclaré que le terme « islamo-gauchisme » « ne correspond à aucune réalité scientifique ».
La commission d'enquête parlementaire créée en 2025 à l'initiative de Laurent Wauquiez a conclu à des « complaisances » d'élus LFI envers l'islamisme politique - sans établir de lien structurel avec les Frères musulmans.
59 % des électeurs musulmans n'ont pas participé aux européennes de 2024, soit dix points d'abstention de plus que la moyenne nationale.
Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
Réactions des lecteurs

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partager :
100%