Égypte, Jordanie, Turquie - derrière la condamnation publique d'Israël, une architecture d'intérêts que les gouvernements ne nomment jamais
Quatre-vingt-sept pour cent des citoyens arabes rejettent la normalisation. Quatre-vingt-quinze pour cent des Égyptiens l'affirment explicitement. Les gouvernements condamnent, rappellent leurs ambassadeurs, proclament des embargos. Et pourtant les gazoducs coulent, les missiles iraniens sont abattus dans le ciel jordanien par des avions dont nul ne prononce le nom, et les cargaisons contournent les ports officiellement fermés par des routes que les douaniers ne décrivent pas. Ce que les chiffres disent, quand les discours préfèrent se taire.
Ce n'est pas une question de morale. C'est une question de structure. Ce que l'on appelle couramment « hypocrisie » dans ces relations triangulaires entre Égypte, Jordanie, Turquie d'un côté et Israël de l'autre est, à y regarder de plus près, quelque chose de plus précis et de plus dérangeant - un système organisé de compartimentage, dans lequel la parole publique et les flux réels appartiennent à deux mondes différents, destinés à ne jamais se croiser officiellement.
Les faits ne laissent guère de place au doute. Et leur accumulation dessine, au fil des années, non pas une série d'exceptions honteuses mais un modèle de gouvernance régionale que les chancelleries pratiquent sans jamais le théoriser.
L'Arab Center for Research and Policy Studies a publié un sondage mené auprès de 40 130 personnes réparties dans 15 pays arabes - dont l'Égypte, la Jordanie, l'Irak et le Koweït. Quatre-vingt-sept pour cent des personnes interrogées ont affirmé leur refus de reconnaître Israël, quand seulement 6 % s'y déclaraient favorables. En Égypte spécifiquement, les données du baromètre Arab Barometer de mai 2026 portent ce taux de rejet à 95 %, dans un échantillon représentatif de 1 225 personnes.
Le gouvernement égyptien, lui, parle d'autre chose. Un accord avec Israël, évalué à environ 35 milliards de dollars par le gouvernement israélien lui-même, prévoit l'exportation de 130 milliards de mètres cubes de gaz jusqu'en 2040. Benjamin Netanyahu, accompagné de son ministre de l'Énergie Eli Cohen, a annoncé avoir donné son feu vert à l'exportation de gaz naturel du champ offshore Léviathan vers l'Égypte - qu'il a qualifiée, sans nuance, de « plus grande transaction gazière de l'histoire d'Israël ». Près de 18 milliards de dollars devraient atterrir directement dans les caisses de l'État israélien sous forme de taxes et redevances, selon le ministère israélien de l'Énergie.
La réponse égyptienne mérite d'être lue mot à mot. Le ministère égyptien de l'Information a affirmé que l'accord est « strictement commercial et dénué de toute dimension politique ». Le premier ministre Mostafa Madbouly a souligné que cet accord existait depuis 2019, alors que la guerre de Gaza n'a commencé que bien plus tard. Ce que cette formulation ne dit pas - et ce que les chiffres révèlent - c'est que 95 % des Égyptiens que cet accord concerne directement le rejettent par principe.
Ce n'est pas une contradiction accidentelle. C'est le signe que les calculs géostratégiques et la pression des urnes n'habitent pas le même espace mental dans les palais cairotes.
La Jordanie, ou l'art de la défense silencieuse
La Jordanie constitue l'exemple le plus techniquement révélateur du compartimentage. Après les Accords d'Abraham, Jordaniens et Égyptiens figuraient parmi les publics les moins enclins à soutenir la normalisation avec Israël sur 12 pays sondés - seulement 5 % dans chaque pays y étaient favorables ou très favorables.
Le gouvernement jordanien a rappelé son ambassadeur en Israël en novembre 2023. Les manifestations contre la guerre à Gaza se sont multipliées sur tout le territoire. Seulement 25 % des Jordaniens estimaient, dans un sondage Arab Barometer de 2021-2022, qu'ils bénéficiaient de la liberté de manifester pacifiquement. Ce qui signifie que le mouvement réel de la rue est vraisemblablement plus profond que ce que les chiffres parviennent à capter.
Pourtant, le 13 avril 2024, quand l'Iran a lancé plus de trois cents missiles et drones vers Israël, c'est dans le ciel jordanien que la première ligne de défense s'est déployée. La Jordanie, en coordination avec les États-Unis, a participé à l'interception de nombreux missiles et drones iraniens lancés sur des cibles israéliennes. En outre, Amman a autorisé la France à utiliser sa base militaire en Jordanie pour abattre les drones iraniens, et, selon NBC News, le royaume a également permis à des avions de chasse israéliens de pénétrer l'espace aérien jordanien pour intercepter les missiles.
Bien que la Jordanie, l'Irak et l'Arabie saoudite aient directement participé à la défense d'Israël en interceptant des missiles et drones iraniens, aucun des pays arabes impliqués n'était prêt à reconnaître publiquement sa participation, et Washington a suivi cette ligne.
Voilà le compartimentage à l'état pur. La déclaration publique nie. L'avion décolle. La population jordanienne, dont l'immense majorité s'oppose à toute coopération avec Israël, apprend par la presse étrangère ce que son propre gouvernement ne confirmera jamais officiellement.
L'agence Fars News, liée au Corps des gardiens de la révolution islamique, a cité une « source informée » au sein de l'armée iranienne avertissant que Téhéran « surveille attentivement les mouvements de la Jordanie » et que si le royaume intervenait, il deviendrait la prochaine cible. La menace a suffi à mesurer l'ampleur de la coopération réelle - et à révéler à quel point elle était connue de ceux que cette coopération visait à contenir.
Deux mois plus tard, la Jordanie, aux côtés de représentants du Bahreïn, des Émirats arabes unis, d'Arabie saoudite et d'Égypte, se réunissait à Manama avec le chef d'état-major israélien et le commandant de l'US Central Command pour discuter de la coopération sécuritaire régionale. Une réunion que nul n'a annoncée en conférence de presse.
Turquie : le cas d'école du discours qui déborde
Erdogan a traité Netanyahu de « boucher ». Il a rappelé son ambassadeur à Tel-Aviv. Il a proclamé l'embargo le plus médiatisé de la région. Et les données de la Banque d'Israël racontent une histoire différente - ou du moins, complémentaire.
Avant la guerre déclenchée le 7 octobre 2023, les exportations turques vers Israël représentaient 5,3 milliards de dollars, soit 6,3 % des importations totales du pays, tandis que les exportations israéliennes vers la Turquie s'élevaient à 1,5 milliard de dollars. Le commerce israélo-turc s'est poursuivi sans interruption à la fin de 2023 et au premier trimestre 2024, malgré la dégradation des relations diplomatiques déjà visible dans la suspension des vols directs.
En avril 2024, Ankara a annoncé une interdiction d'exportation portant sur 54 catégories de produits, principalement des intrants de construction et de production comme le ciment et les produits métalliques. Dès le début de mai 2024, la Turquie a banni l'intégralité du commerce avec Israël.
Les chiffres qui suivent sont ceux que le gouvernement turc n'a pas commentés. À la suite de l'embargo, le volume des importations de produits turcs est passé d'environ 550 millions de dollars par mois au début de 2024 à environ 100 à 200 millions de dollars par mois à la fin de l'année - une chute réelle, mais qui laisse subsister un flux résiduel considérable pour un pays officiellement en rupture totale.
En février 2026, Ankara a adopté de nouvelles mesures bloquant les certificats d'origine et restreignant les contournements commerciaux par des intermédiaires tiers. Malgré cela, des enquêtes et données internationales montrent que des flux commerciaux indirects, notamment dans le secteur pétrolier, continuent via des réseaux privés.
Lors d'une intervention à la Grande Assemblée nationale de Turquie, le député du DEM Parti Ömer Faruk Gergerlioğlu a affirmé, le 12 février 2026, que les relations commerciales entre la Turquie et Israël se poursuivaient pendant que l'embargo était officiellement proclamé. Face à ces accusations, les autorités turques maintiennent que les échanges ont été suspendus et que les transactions relèvent d'entreprises privées agissant de manière indépendante.
Ce dernier argument mérite une lecture attentive. Il est structurellement identique à celui du Caire sur le gaz - « c'est commercial, pas politique ». La frontière entre le privé et l'État est, dans ces deux cas, présentée comme un pare-feu. Elle fonctionne, en pratique, comme un mécanisme de déni plausible.
Ce que les sondages mesurent - et ce qu'ils ne peuvent pas mesurer Dans les sondages Arab Barometer conduits entre 2023 et 2024, au moins 10 % des adultes interrogés dans chaque pays sondé ont déclaré avoir participé à une manifestation au cours de l'année écoulée - un taux comparable à celui enregistré aux États-Unis lors des mobilisations de 2020. Un sondage Arab Barometer de mars 2024 indiquait que 84 % des répondants avaient boycotté des entreprises perçues comme soutenant Israël, 62 % avaient fait des dons en faveur des Gazaouis, et 40 % avaient partagé des messages pro-palestiniens sur les réseaux sociaux.
Ces chiffres dessinent une mobilisation réelle, diffuse, quotidienne. Mais ils mesurent des actes individuels - pas des contraintes structurelles d'État.
Ce que les sondages ne mesurent pas est précisément ce qui rend le compartimentage possible. Seulement 36 % des citoyens de 11 pays arabes sondés par Arab Barometer en 2021-2022 estimaient disposer de la liberté de manifester pacifiquement « dans une grande ou moyenne mesure » - et seulement 12 % des Égyptiens partageaient ce sentiment. Un peuple qui ne peut pas manifester librement est un peuple dont la pression sur les gouvernements reste structurellement limitée. C'est cette contrainte-là que les États exploitent.
Quatre-vingt pour cent des Arabes considèrent la question palestinienne comme une cause collective arabe, contre seulement 12 % qui la perçoivent comme une question purement palestinienne. Cette donnée est capitale. Elle signifie que les dirigeants qui négocient en coulisses avec Israël ne trahissent pas seulement des Palestiniens aux yeux de leurs populations - ils trahissent une identité collective revendiquée à 80 %. Le coût politique potentiel est immense. C'est précisément pourquoi le compartimentage doit rester invisible.
Ce que disent les structures que les discours ne nomment pas
Il existe une logique dans tout cela - une logique froide, lisible, que les gouvernements concernés n'articuleront jamais publiquement.
Pour Le Caire, la relation avec Israël est une architecture sécuritaire construite sur une frontière commune avec Gaza, une dépendance à l'aide militaire américaine conditionnée par le maintien du traité de Camp David, et désormais un accord gazier de 35 milliards de dollars. Israël et l'Égypte, tous deux alliés majeurs des États-Unis au Moyen-Orient, sont liés depuis 1979 par un traité de paix que la population égyptienne reste largement opposée à voir se traduire en coopération concrète, particulièrement depuis la guerre de Gaza. Mais les 18 milliards de dollars de recettes fiscales israéliennes attendues de l'accord gazier suffisent à illustrer que la symétrie des intérêts économiques est, elle aussi, profondément réelle.
Pour Amman, la géographie est une contrainte plus directe encore. Malgré la coopération entre les gouvernements sur des questions comme la sécurité, les populations jordanienne et égyptienne ne se sont pas réconciliées avec leur voisin commun. C'est précisément là que réside le nœud. L'Iran a menacé la Jordanie de représailles si elle coopérait à nouveau avec Israël - ce qui confirme que cette coopération est assez réelle pour justifier une menace explicite de la part de Téhéran.
Pour Ankara, le calcul était différent jusqu'en 2024 - et il reste partiellement en vigueur après. L'interdiction commerciale imposée par la Turquie a eu un impact limité sur l'économie et les prix en Israël, selon la Banque d'Israël, qui souligne la résilience d'une économie ouverte et flexible. La banque centrale israélienne elle-même en tire la leçon qu'il est difficile pour un pays d'utiliser des restrictions commerciales sur des biens échangeables comme levier politique. Ce que la Banque d'Israël formule en termes techniques correspond, en termes politiques, à un constat d'échec partiel de l'instrument choisi par Erdogan.
Malgré les accords de normalisation signés en 2020 entre Israël et plusieurs États arabes, les sondages montrent une baisse du soutien à la reconnaissance d'Israël de deux points de pourcentage par rapport aux enquêtes précédentes. L'opinion publique arabe ne se normalise pas. Elle durcit. C'est le mouvement contraire qui est à l'œuvre dans les chancelleries.
Ce qui pourrait suivre
Le modèle de compartimentage tient aussi longtemps que deux conditions sont réunies - que les flux restent suffisamment discrets pour ne pas déclencher de crise interne, et que les gouvernements conservent assez de répression des libertés civiles pour absorber la pression de la rue. Une paix chaude entre Israël et les pays arabes apparaît désormais impossible dans les circonstances actuelles. Tout effort pour étendre les Accords d'Abraham à d'autres pays se heurtera à des obstacles significatifs. Les opinions publiques à travers le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord ne sont pas prêtes à embrasser la paix avec Israël, du moins sans un débouché digne pour les Palestiniens.
Le scénario le plus probable est la poursuite et l'approfondissement du compartimentage actuel. Les intérêts économiques et sécuritaires sont trop profonds pour se laisser dissoudre par un discours, et les opinions publiques, malgré leur radicalisation documentée, restent structurellement limitées dans leur capacité à imposer des choix aux exécutifs. La coopération sécuritaire jordano-israélienne pourrait même se renforcer discrètement face à la menace iranienne, indépendamment de ce que le gouvernement d'Amman déclarera publiquement sur Gaza.
Un deuxième scénario, moins probable mais crédible, verrait l'un des trois gouvernements subir une rupture interne suffisamment grave pour forcer une réorientation partielle. En Turquie, la défaite électorale de l'AKP à Istanbul et Ankara en mars 2024 a montré que la question israélienne pouvait être instrumentalisée dans un contexte de fragilité politique intérieure. Les relations commerciales avec Israël avaient trouvé un espace dans le débat de la campagne électorale des élections administratives turques du 31 mars, qui a marqué une lourde défaite pour l'AKP face au Parti républicain populaire. Si une prochaine échéance électorale jordanienne ou égyptienne se jouait sur ce terrain, la pression pourrait augmenter sensiblement.
Le troisième scénario - celui d'une rupture effective et assumée des relations - reste le moins probable, précisément parce qu'il coûterait plus aux gouvernements concernés qu'il ne leur rapporterait. Les 35 milliards de dollars gaziers, le ciel jordanien comme bouclier contre l'Iran, les flux turcs qui empruntent des routes de substitution - chacun de ces éléments représente un intérêt concret qu'aucun discours ne supprime.
Ce que les chiffres disent, au bout du compte, n'est pas que ces gouvernements mentent. C'est qu'ils ont appris à construire des architectures dans lesquelles plusieurs vérités coexistent sans jamais se confronter officiellement. La rue sait. Les chancelleries savent que la rue sait. Et le système continue, jusqu'au moment où l'une de ces vérités pèsera assez lourd pour briser la cloison.
« En Égypte, 95 % des citoyens rejettent la normalisation. Leur pays vient de signer un accord gazier de 35 milliards de dollars avec Israël que le gouvernement qualifie de « strictement commercial ». Ce n'est pas une contradiction. C'est un système. »
Arab Barometer / Banque d'Israël / Agence Anadolu
LES CHIFFRES QUI NE MENTENT PAS
5,3 milliards de dollars d'exportations turques vers Israël en 2023, ramenées à 100-200 millions de dollars par mois fin 2024 après l'embargo (Banque d'Israël)
Avril 2024 - la Force aérienne royale jordanienne intercepte des missiles iraniens en route vers Israël, sans qu'Amman ne reconnaisse jamais officiellement avoir défendu son voisin






