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Ce que le Pakistan et la Turquie n’ont pas réussi à garantir, Paris peut-il l’offrir à l’Arabie saoudite ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Quand Mohammed ben Salmane traverse la Méditerranée pour acheter ce que La Mecque, Islamabad et Ankara ne peuvent pas lui vendre - et ce que Turki Al-Sheikh, l'homme qui tient les fils du royaume, surveille depuis Riyad

Mohammed ben Salmane débarque à Paris les 23 et 24 août 2026 avec dans ses bagages un accord de défense trilatéral signé à La Mecque seize jours plus tôt, un déficit budgétaire qui file vers les 44 milliards de dollars et une guerre aux frontières qu'aucun parapluie signé ne couvre réellement. Derrière lui, une architecture de pouvoir intérieure que personne à Riyad ne nomme clairement - celle d'un homme qui n'est pas prince, mais qui concentre davantage de leviers que la plupart des ministres. La visite à l'Élysée raconte moins une alliance que l'anatomie d'une vulnérabilité.

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane est reçu par Emmanuel Macron les 23 et 24 août 2026 dans le cadre d'une visite officielle en France. La scène est calibrée pour les communiqués - poignées de mains à l'Élysée, langage solennel du Conseil de partenariat stratégique. Mais le calendrier, lui, se lit autrement.

Seize jours avant d'atterrir à Paris, Mohammed ben Salmane signait à La Mecque, le 7 août 2026, un accord de défense et d'assistance mutuelle en cas d'attaque avec la Turquie et le Pakistan. Le choix du lieu et du moment était porteur de sens - l'accord était signé dans la ville la plus sainte de l'islam sunnite. Et pourtant, deux semaines et demie plus tard, le prince héritier frappe à la porte de Paris. Ce n'est pas la logique d'un homme satisfait de ses garanties.

Trois accords et une angoisse

En septembre 2025, alors que l'Iran venait d'être visé par une opération israélo-américaine, l'Arabie saoudite avait signé un accord de défense mutuelle avec le Pakistan, seul pays du monde musulman doté d'un arsenal nucléaire. Le royaume voulait d'autres garanties que celles apportées par les États-Unis au titre du Pacte du Quincy. Il les cherchait sous le parapluie nucléaire pakistanais, qu'il avait en partie financé.

Un analyste proche du pouvoir saoudien, Ali Shihabi, avait alors confirmé à l'AFP que « le nucléaire fait partie intégrante de cet accord ». Formule rassurante en apparence. Insuffisante en pratique.

Alors que la guerre au Moyen-Orient s'enlisait, l'accord liant l'Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie par une clause de défense mutuelle de type OTAN visait principalement, selon les experts, à prendre acte des défaillances américaines et à s'unir face à un Iran belligérant. Prendre acte des défaillances. La formule dit tout de ce que le Pacte du Quincy n'a pas livré.

Le Pakistan avait certes déjà envoyé des forces en Arabie saoudite - mais celles-ci avaient servi, jusqu'alors, à des fins purement défensives. La question reste entière de savoir si le Pakistan ou la Turquie enverraient réellement leurs soldats combattre aux côtés des Saoudiens dès lors que le conflit cesserait d'être défensif et deviendrait frontal. Aucun des deux n'a intérêt à s'engager dans une guerre ouverte contre l'Iran. L'accord de La Mecque est une architecture de dissuasion, pas une force expéditionnaire.

C'est précisément là que Paris entre en scène.

Ce que Paris vend que La Mecque ne peut pas garantir

Au-delà des cérémonies officielles, la rencontre franco-saoudienne doit servir à coordonner les positions sur les crises du Moyen-Orient et à consolider une relation stratégique qui mêle diplomatie, défense et contrats économiques. La formule de l'Élysée est consensuelle. Le sous-texte l'est beaucoup moins.

Paris et Riyad sont liés par des accords de coopération militaire et économique, notamment dans l'énergie et l'aéronautique. La France est un fournisseur d'armements de premier plan pour les monarchies du Golfe. Ce qu'Ankara et Islamabad offrent en capacités de masse ou en dissuasion nucléaire, Paris offre en technologie militaire de précision, en ingénierie de défense et en légitimité de façade occidentale - le tampon qui permet de se présenter au reste du monde comme un État ancré dans un système d'alliances pluriel.

La visite doit marquer la première réunion du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien. Une cérémonie officielle de signature de plusieurs accords doit être organisée le lundi soir, mais les détails de ces protocoles n'avaient pas encore été rendus publics. La présidence française prévoit la signature de plusieurs accords économiques, notamment dans les transports, l'énergie et la santé.

La mécanique est lisible. Mohammed ben Salmane achète de la diversification stratégique - un carnet d'alliés suffisamment varié pour qu'aucune rupture unilatérale ne le laisse seul. Washington peut menacer. Ankara peut calculer. Islamabad peut regarder ailleurs. Si Paris est dans le tableau, le prince héritier dispose d'un interlocuteur occidental permanent qui n'est pas soumis au Congrès américain et dont les intérêts commerciaux créent une dépendance réciproque. C'est de la géopolitique d'assurance tous risques, pas d'une alliance de fond.

La dette intérieure que personne ne nomme

Pendant que MBS construit ses filets de sécurité extérieurs, les finances du royaume se tendent. Dans un contexte de baisse des prix du pétrole et d'incertitude croissante sur les marchés mondiaux, l'Arabie saoudite entre dans ce cycle budgétaire avec un déficit prévisionnel de 165 milliards de riyals. Les dépenses réelles du premier semestre 2026 ont atteint 760 milliards de riyals, en hausse de 15 % sur un an.

La dette publique totale a atteint environ 1 680 milliards de riyals à la fin du premier semestre 2026, contre 1 510 milliards à la fin de 2025. La trajectoire est claire - le royaume dépense plus vite qu'il n'encaisse, et les contrats étrangers servent aussi à financer l'image d'une puissance qui n'a pas de problème.

C'est dans cette architecture de tension financière que le rôle de Turki Al-Sheikh devient impossible à ignorer.

L'homme que personne n'a élu et que presque personne ne contrôle

Les deux articles précédemment publiés par cette rédaction ont établi qui est Turki Al-Sheikh dans la structure formelle du pouvoir saoudien. Ce qu'ils n'ont pas encore pleinement éclairé, c'est ce que sa position révèle du système MBS lui-même - et de ses failles.

Al-Sheikh a été décrit comme un « opérateur clé sur le terrain » dans la montée en puissance de Mohammed ben Salmane, ayant contribué à purger les élites politiques saoudiennes concurrentes. Formulation technique pour une réalité brutale - il a tenu le couteau lors de l'éviction de Mohammed ben Nayef. Ce type de service ne s'oublie pas. Il ne se rembourse pas non plus : il crée une dette permanente, et une surveillance permanente.

Turki Al-Sheikh, né en 1981, est conseiller à la Cour royale avec rang de ministre et préside le conseil d'administration de l'Autorité générale du divertissement depuis 2018. Ces titres ne disent pas la réalité de sa puissance. En février 2025, il évoquait encore l'organisation d'événements à Alcatraz, à la tour Eiffel ou au Colisée, cherchant à marier sport et patrimoine culturel tout en exportant la marque Riyadh Season à l'international. Un homme qui annonce des événements à la tour Eiffel sans passer par un ambassadeur n'est pas un fonctionnaire. Il est un État dans l'État.

Al-Sheikh a fait détenir des personnes pour avoir publié des critiques à son égard sur les réseaux sociaux ; les détenus se trouveraient dans une zone de la prison d'Al-Haïr que les prisonniers appellent l'« aile Tutu », en référence à son surnom. Un homme qui dispose d'une aile de prison dédiée à ses détracteurs personnels ne gouverne plus par délégation. Il gouverne par terreur propre.

La vraie question - celle que posaient les exemples historiques réunis dans ce dossier - n'est pas de savoir si Al-Sheikh a les moyens d'un coup de force. Elle est de savoir si Mohammed ben Salmane a encore les moyens de le défaire sans coût visible, à un moment où le royaume est sous pression militaire, budgétaire et diplomatique simultanée. La réponse, en août 2026, est non. MBS a besoin de lui pour tenir la façade culturelle de Vision 2030 devant les partenaires occidentaux. Al-Sheikh le sait.

L'e-sport comme vitrine et comme signal

Le prince héritier saoudien a assisté à la Coupe du monde d'e-sport tenue à Paris le 23 août. Ce n'est pas un hasard de calendrier. C'est Turki Al-Sheikh en action - une compétition de jeux vidéo présentée comme étant d'envergure mondiale, organisée pour la première fois hors d'Arabie saoudite, portée par la GEA qu'Al-Sheikh dirige depuis 2018, et choisie pour inaugurer la visite de MBS en France. Le vizir ouvre la route pour le prince. La Coupe du monde d'e-sport n'est pas un événement sportif - c'est un argument diplomatique emballé dans du divertissement.

La stratégie est rodée. Jennifer Lopez s'est rendue en Arabie saoudite pour s'y produire sans mentionner la destination sur ses réseaux sociaux, là où elle nomme ses autres escales sans retenue. L'information, documentée dans les données transmises au dossier, illustre ce que les contrats de divertissement saoudiens contiennent parfois comme clauses implicites ou exigences informelles - et ce que certains artistes ne remplissent pas. La loyauté des partenaires d'Al-Sheikh est souvent financière, rarement totale.

Ce qui pourrait suivre

Le scénario le plus probable à court terme est celui de la normalisation fonctionnelle - MBS rentre à Riyad avec des accords signés dans l'énergie, les transports et la santé, une vitrine parisienne supplémentaire pour Vision 2030 et une démonstration à Washington qu'il dispose d'alternatives diplomatiques. La France obtient des contrats, une présence renforcée dans la région et la création d'un bureau parisien du Fonds d'investissement public saoudien. Les deux parties sortent de la photo avec ce qu'elles cherchaient. Ce scénario n'est pas une alliance - c'est une transaction récurrente habillée en partenariat stratégique.

Le deuxième scénario, moins probable mais structurellement possible, est celui d'une escalade régionale qui déborde le cadre des accords signés. Des progrès semblent se dessiner concernant le détroit d'Ormuz, actuellement bloqué, mais en l'absence de percée significative en vue d'un règlement diplomatique entre Téhéran et Washington. Si la crise s'aggrave et que le détroit reste fermé, les accords signés à Paris dans l'énergie et les transports deviennent immédiatement caducs ou renégociés sous pression - et la France se retrouve à devoir choisir entre ses engagements saoudiens et ses relations avec Téhéran. Ce dilemme, Macron l'a déjà esquivé en 2022 et en 2023. Il ne pourra pas le contourner indéfiniment.

Le troisième scénario concerne l'intérieur saoudien. Tant qu'Al-Sheikh reste fonctionnellement indispensable à la projection internationale de Vision 2030 - et il l'est, comme le prouve son rôle dans la Coupe du monde d'e-sport à Paris - MBS ne peut pas l'écarter sans signal de faiblesse visible. Mais le précédent historique que cette rédaction a documenté - des Barmakides aux Janissaires, des gardes du corps devenus faiseurs de rois - dit que ce moment de dépendance réciproque est exactement celui où la relation entre un souverain et son vizir devient la plus dangereuse pour l'un des deux. La perturbation de la navigation dans le détroit d'Ormuz pèse sur les approvisionnements énergétiques mondiaux. Un royaume sous pression est un royaume où les reclassements de pouvoir intérieur accélèrent. Ce signal, personne à Paris ne le lit dans les communiqués de l'Élysée. Il se lit dans les marges.

CE QUE CACHE LA VISITE OFFICIELLE

MBS à Paris les 23-24 août 2026 - première réunion du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien

Accords prévus dans l'énergie, les transports et la santé

Contexte : déficit saoudien de 165 milliards de riyals (44 milliards $) en 2026, dette publique en hausse de 170 milliards de riyals au premier semestre Seize jours après la signature de l'accord de défense trilatéral Arabie saoudite-Pakistan-Turquie à La Mecque Turki Al-Sheikh, architecte de la diplomatie culturelle saoudienne, présent dans la délégation via la Coupe du monde d'e-sport tenue à Paris le même jour

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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