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Lecornu dément des coupes sociales sans jamais évoquer les vraies niches fiscales

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Il a démenti cinq rumeurs avec des mots précis. Sur les milliards que la France choisit chaque année de ne pas encaisser, en revanche, pas un mot.

Cinq lignes de dépenses sociales démenties en quelques mots sur X. Pas une ligne, en revanche, sur les recettes que l'État choisit chaque année de ne pas percevoir. Le vrai budget 2027 se joue autant dans ce silence que dans ce démenti.

Ce que Lecornu a démenti, précisément

Jeudi, sur X, Sébastien Lecornu a répondu point par point à une série de pistes d'économies qui circulaient depuis plusieurs semaines pour le budget 2027 : suppression des aides personnalisées au logement pour les étudiants, gel du revenu de solidarité active ou du minimum vieillesse, remise en cause du crédit d'impôt pour les services à la personne, hausse de l'impôt sur le revenu. Sur chacun de ces cinq points, sa formule est la même : « Tout cela est faux. » Il rappelle que le budget reste en préparation, que les véritables décisions seront annoncées en transparence une fois prises, et distingue la critique légitime de l'invention destinée à inquiéter les Français.

Ce démenti n'a rien d'un geste isolé. Il intervient alors que plusieurs organisations étudiantes s'inquiétaient d'un rapport commandé par le gouvernement lui-même, qui préconisait d'intégrer les revenus des parents dans le calcul des APL étudiantes - preuve que Bercy avait, à un moment donné, formellement mis cette piste sur la table avant que Matignon ne la désavoue publiquement. Un Premier ministre ne dément pas des rumeurs qui n'existent pas : il éteint des incendies que sa propre administration a allumés.

« Critiquer les décisions du gouvernement est légitime. En inventer pour inquiéter les Français ne l'est pas »

L'équation budgétaire qui rend ce démenti nécessaire

Pour comprendre pourquoi ce démenti devenait politiquement obligatoire, il faut regarder les chiffres bruts. La France visait un déficit de cinq pour cent du produit intérieur brut en 2026 ; elle a terminé 2025 à cinq virgule un pour cent, et Sébastien Lecornu se disait déjà, fin juillet, pas très optimiste sur la tenue de cet objectif. Le même homme qualifiait alors la dette et le déficit de préoccupants, graves même. Dans un contexte de hausse des taux d'intérêt, chaque point de déficit non corrigé se paie plus cher l'année suivante : c'est une mécanique budgétaire froide, indépendante de toute couleur politique, qui contraint mathématiquement le gouvernement à trouver plusieurs milliards d'euros avant l'automne. Politiquement, en revanche, le choix des postes sur lesquels chercher ces milliards n'a rien de neutre : c'est un arbitrage entre plusieurs catégories de Français, et cet arbitrage-là, contrairement à la mécanique comptable, est une décision purement politique.

Ce que le démenti ne dit pas : l'exonération accordée au Qatar depuis 2008 Le démenti de Sébastien Lecornu porte sur des dépenses sociales - des aides versées à des ménages précaires. Il ne dit rien, en revanche, de recettes que l'État français a lui-même choisi de ne pas percevoir. L'exemple le plus documenté, et le plus ancien, remonte à un avenant signé en janvier 2008 à la convention fiscale franco-qatarienne : depuis cette date, l'État du Qatar, sa banque centrale et les entités qu'il contrôle sont totalement exonérés d'impôt sur les plus-values immobilières réalisées en France, ainsi que sur les dividendes, les redevances et les revenus de créances. Cette disposition ne figure, selon plusieurs rapports parlementaires, dans aucune autre convention fiscale signée par la France - un régime sur mesure, taillé pour un seul partenaire, et maintenu sans interruption depuis dix-huit ans, quelle que soit la majorité au pouvoir.

Le manque à gagner annuel pour le Trésor public est estimé, selon des réponses ministérielles rapportées au Sénat, entre cent cinquante et deux cents millions d'euros - un chiffre que des députés de sensibilités politiques très différentes réclament depuis des années de voir précisé officiellement, sans jamais obtenir de réponse chiffrée exhaustive de la part de Bercy. Sur dix-huit ans, même en retenant l'hypothèse basse, cela représente près de trois milliards d'euros de recettes potentielles jamais réclamées - une somme du même ordre de grandeur que les économies que le gouvernement cherche aujourd'hui à trouver en une seule année de budget.

Pourquoi cette asymétrie n'est pas un hasard, mais un choix politique C'est ici qu'intervient la lecture proprement politique de la séquence. Toucher au RSA, au minimum vieillesse ou aux APL étudiantes revient à prélever sur des catégories nombreuses, visibles, organisées en associations et en syndicats étudiants capables de mobiliser rapidement l'opinion - un coût politique immédiat et mesurable en points de sondage. Rouvrir une convention fiscale bilatérale avec un partenaire diplomatique et économique aussi influent que le Qatar - investisseur majeur dans l'hôtellerie de luxe, l'immobilier parisien, le sport et plusieurs secteurs stratégiques français - suppose au contraire une négociation d'État à État, longue, discrète, et potentiellement coûteuse en termes de relations bilatérales. Un gouvernement pressé par le calendrier budgétaire de l'automne choisit presque toujours l'option la plus rapide à mettre en œuvre plutôt que la plus équitable à répartir : c'est un arbitrage de facilité administrative qui se traduit, in fine, par un partage inégal de l'effort.

Cette asymétrie se retrouve également dans le traitement des politiques déléguées au secteur associatif. En 2023, plus d'un milliard d'euros de subventions publiques ont été versés aux associations chargées, pour le compte de l'État, de l'accueil et de l'accompagnement des personnes migrantes - une délégation qui permet à l'État de ne pas assumer directement le coût politique de cette politique, tout en en conservant le contrôle budgétaire. La Cour des comptes a, dans le cas de l'une des plus importantes bénéficiaires de ces crédits, pointé des dysfonctionnements de gestion significatifs, sans que cela remette en cause le principe même de cette sous-traitance.

À Besançon, la Blanchisserie du Refuge illustre concrètement ce que cette délégation budgétaire produit sur le terrain lorsque les financements se resserrent. Sa directrice, Mary Patton, raconte qu'en début d'année, l'État lui avait donné le feu vert pour accueillir des centaines de personnes en insertion, sans réserve annoncée.

« À partir de juillet, tout s'est arrêté »

- Mary Patton, directrice de la Blanchisserie du Refuge, Besançon Depuis cet été, chaque départ d'un salarié en insertion se traduit par un poste qui reste vacant : l'association ne peut plus recruter de nouveau bénéficiaire pour lui offrir sa chance, alors que c'était jusqu'ici la règle immédiate. Mary Patton précise par ailleurs que l'atelier n'exerce aucune sélection sur la maîtrise du français ; les personnes qui ne comprennent pas encore la langue sont orientées vers des cours avant que leurs compétences ne soient évaluées - un mode d'accueil que la contraction budgétaire ne remet pas en cause dans son principe, mais qu'elle prive, poste après poste, de sa capacité réelle à accueillir davantage de monde.

Deux manières de faire des économies, une seule mise en débat

Un gouvernement peut chercher des économies de deux façons : réduire des dépenses déjà engagées au bénéfice de publics précaires, ou renoncer à des recettes qu'il choisit, par convention diplomatique ou par arbitrage fiscal, de ne pas percevoir. La première option fait l'objet, comme le montre le démenti de jeudi, d'un débat public vif, immédiat, largement relayé - précisément parce que ses effets sont concentrés, visibles, et politiquement mobilisables en quelques heures sur les réseaux sociaux. La seconde reste cantonnée à des questions écrites parlementaires qui s'accumulent depuis plus de dix ans sans jamais recevoir de réponse chiffrée complète, précisément parce que ses effets sont diffus, techniques, et dépourvus de porte-parole capable de les incarner dans le débat public en une phrase choc.

Le démenti de Sébastien Lecornu est, sur le plan des faits qu'il couvre, exact : rien n'indique aujourd'hui que ces cinq pistes sociales soient officiellement retenues. Mais un démenti circonscrit à cinq lignes de dépenses sociales, dans un budget qui doit trouver plusieurs milliards d'euros d'ici l'automne, ne referme pas la question de savoir où se trouvent réellement les marges de manœuvre. Tant qu'un chiffrage exhaustif du coût des conventions fiscales dérogatoires n'aura pas été rendu public au même niveau de détail que les rumeurs sur le RSA, la question de savoir qui doit porter l'effort de redressement des comptes publics restera, elle, un choix politique masqué en question technique.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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