Édouard Philippe, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann : trois personnalités de bords politiques différents, trois campagnes de désinformation que les services de l'État associent avec un haut degré de confiance au réseau Storm-1516. Le parquet de Paris a ouvert des enquêtes, sans que cela n'établisse à ce stade la responsabilité directe d'un État.
Trois candidats, trois partis, trois semaines : un seul nom revient dans chacun des dossiers ouverts par le parquet de Paris.
Une même séquence, trois personnalités visées
En l'espace de trois semaines, entre fin juillet et la mi-août, trois personnalités pressenties ou déclarées pour la présidentielle française de 2027 ont fait l'objet de campagnes de désinformation aux méthodes similaires : usurpation de l'identité de médias français reconnus, contenus générés ou modifiés par intelligence artificielle, diffusion coordonnée par des comptes multiples sur le réseau X. Les trois personnalités concernées, Édouard Philippe pour Horizons, Gabriel Attal pour Renaissance et Raphaël Glucksmann pour Place publique, couvrent un spectre politique allant du centre droit à la gauche - un détail qui, à lui seul, indique que ces opérations ne ciblent pas un camp en particulier, mais la campagne présidentielle dans son ensemble.
Édouard Philippe, premier visé, fin juillet
Le 21 juillet, des publications affirmant faussement qu'Édouard Philippe souffrirait d'une démence fronto-temporale, rendant son état de santé incompatible avec l'exercice de la présidence, ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux. L'opération reprenait notamment l'identité visuelle de BFMTV. Selon des sources sécuritaires citées par l'AFP, la coordination entre les comptes, l'usage de contenu généré par intelligence artificielle et l'usurpation d'une identité médiatique ont permis aux services de l'État de rattacher cette opération, avec un très haut degré de confiance, au réseau Storm-1516. Il s'agissait, selon ces mêmes sources, de la première opération de ce type visant un candidat déclaré à la présidentielle 2027 - une visibilité toutefois restée limitée, le contenu étant jugé peu diffusé et rapidement démenti.
Glucksmann, visé à travers sa compagne
Début août, c'est au tour de Raphaël Glucksmann d'être visé, par une vidéo entièrement truquée impliquant sa compagne, la journaliste Léa Salamé, et le journaliste Edwy Plenel, laissant croire que la première aurait rémunéré des médias pour favoriser la candidature de son compagnon. L'eurodéputé a dénoncé sur X une opération de « déstabilisation », précisant que le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale l'avait informé qu'il était la cible d'une attaque du groupe Storm-1516, présenté comme directement piloté par le renseignement militaire russe.
« L'opération russe est identifiée, tracée, attribuée »
- Raphaël Glucksmann, sur X
Le parquet de Paris a ouvert, dès le 7 août, une enquête confiée à la brigade de lutte contre la cybercriminalité, portant notamment sur de possibles délits liés à la fabrication d'images truquées dans le but de servir les intérêts d'une puissance étrangère ou d'une entité sous contrôle étranger.
Attal, ciblé sur plusieurs fronts à la fois
Les 5 et 6 août, Gabriel Attal fait à son tour l'objet d'une série d'attaques : vidéos truquées, faux reportages, fausses unes de presse reprenant la charte graphique de titres existants, fausses déclarations qui lui sont attribuées ainsi qu'à des proches, et jusqu'à de fausses allégations selon lesquelles il souffrirait de la maladie de Parkinson. Ses avocats ont indiqué avoir été informés par les services de l'État, notamment le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale et Viginum, de l'existence de ces campagnes. Le secrétaire général de Renaissance a lui-même porté plainte, accusant la Russie de vouloir, selon ses propres mots, dérober l'élection aux Français.
Ce que le parquet a annoncé le 18 août
C'est dans ce contexte que la section chargée de la protection des libertés fondamentales du parquet de Paris a annoncé avoir ouvert, de sa propre initiative, des investigations concernant les opérations visant Édouard Philippe et Gabriel Attal, complétant ainsi l'enquête déjà en cours depuis début août sur le dossier Glucksmann. Cette décision ne constitue pas, à ce stade, une mise en cause judiciaire d'un État ou d'un individu déterminé : elle ouvre la voie à des investigations destinées à établir l'origine technique des contenus, la chaîne de diffusion et l'éventuelle coordination entre les comptes impliqués.
Une nuance que le traitement journalistique ne doit pas effacer
Les services français distinguent, dans leur analyse, plusieurs niveaux de responsabilité : les opérations directement attribuées à des acteurs étatiques, les réseaux privés qui agissent dans leur sillage, et les comptes qui relaient des contenus sans en connaître l'origine réelle. Le rattachement de Storm-1516 à des structures proches du renseignement militaire russe repose sur des travaux documentés de Viginum, le service de l'État chargé de la vigilance contre les manipulations numériques étrangères ; il ne constitue pas, pour autant, la preuve judiciaire qu'un ordre a été donné par une autorité de l'État russe pour chacune des trois opérations prises individuellement - une distinction que les enquêtes en cours devront précisément établir.
Cette prudence n'est pas une réserve de pure forme. Des analystes du débat démocratique soulignent qu'une accusation d'ingérence non étayée peut, elle aussi, devenir un instrument de manipulation, en permettant à une personnalité politique de se poser en victime sans répondre sur le fond aux critiques qui lui sont adressées. L'impact réel de ces campagnes sur le vote lui-même reste, par ailleurs, difficile à établir : un chercheur spécialisé dans l'étude de la désinformation le rappelait récemment, les conséquences électorales de ce type d'opérations demeurent largement impossibles à mesurer avec certitude, même lorsque leur origine est clairement documentée.
La réponse du gouvernement, entre projet de loi et désaccords politiques Le gouvernement a rappelé avoir présenté, fin juillet, un projet de loi en Conseil des ministres visant à durcir les sanctions contre les opérations de ce type. Une partie de la gauche va plus loin, réclamant des mesures directes contre les plateformes elles-mêmes, en particulier TikTok et X, jugées insuffisamment réactives face à la diffusion de contenus coordonnés. Le calendrier électoral, avec un premier tour prévu entre le 18 avril et le 2 mai 2027, laisse encore plusieurs mois à ce débat pour aboutir - ou pour être, lui aussi, dépassé par de nouvelles opérations.






