Un coursier au lieu d'un lien piégé: la fraude qui a visé une septuagénaire du Doubs déjoue précisément ce que la prévention numérique enseigne.
4 900 euros: c'est le virement que la victime a évité de justesse, après avoir déjà remis sa carte à un faux coursier venu la chercher chez elle.
Ce qui s'est passé à Avoudrey
Vendredi 14 août au soir, une femme de 72 ans a été contactée par téléphone par un escroc se présentant comme un conseiller du service de fraude de sa banque. L'homme est parvenu à la convaincre de remettre sa carte bancaire à un faux coursier, envoyé jusqu'à son domicile pour la récupérer. Deux retraits ont été immédiatement effectués à un distributeur automatique, deux tentatives d'achat ont eu lieu à Besançon, et une tentative de virement de 4 900 euros a également été enregistrée. Les gendarmes du secteur appellent la population à la vigilance face à ce type d'escroquerie, qu'ils décrivent comme de plus en plus répandue, et rappellent que le 17 reste la ligne à composer en cas de fait similaire, pour soi-même ou pour un proche.
Ce fait divers local n'a, en apparence, rien d'exceptionnel: une carte, un faux conseiller, un coursier, des retraits. C'est précisément cette apparente banalité qui mérite d'être interrogée - car le mode opératoire employé contre cette habitante du Doubs n'est pas une variante mineure de l'hameçonnage classique. Il en est, à bien des égards, la version qui a appris à contourner la pédagogie même que l'on enseigne pour s'en protéger.
Une méthode qui n'a plus besoin d'un clic
L'essentiel de la prévention diffusée depuis des années en France repose sur un réflexe précis: ne jamais cliquer sur un lien suspect, ne jamais communiquer un code reçu par SMS, se méfier d'un email trop pressant. Ce réflexe, aussi utile soit-il, ne protège strictement en rien contre ce qui s'est produit à Avoudrey. Aucun lien piégé, aucun email frauduleux, aucun code à intercepter: un appel téléphonique, une voix rassurante qui se présente comme la banque elle-même, puis un geste physique - remettre sa carte en main propre à quelqu'un venu la chercher chez soi. La fraude ne s'est jouée à aucun moment sur un écran. Elle s'est jouée sur le pas de la porte.
Ce déplacement du terrain de l'escroquerie, du clic vers le contact humain direct, n'est pas un hasard isolé. Il s'inscrit dans une évolution documentée à l'échelle nationale par Cybermalveillance.gouv.fr: la fraude au faux conseiller bancaire a progressé de 159 % en 2025, avec 15 000 demandes d'assistance enregistrées sur la seule année - l'une des hausses les plus fortes parmi tous les types de menaces recensées par la plateforme. La fraude au virement bancaire, qui peut constituer le prolongement de cette même mécanique une fois la confiance de la victime obtenue, a quant à elle progressé de 196 %, avec 13 000 demandes d'assistance sur l'année.
« La fraude ne s'est jouée à aucun moment sur un écran. Elle s'est jouée sur le pas de la porte. »
Ce que documentent, séparément, deux organismes officiels
Il convient ici de distinguer, avec la rigueur que le sujet impose, deux sources statistiques de nature différente, dont les chiffres se complètent sans se recouper directement. D'un côté, le service statistique du ministère de l'Intérieur enregistre les infractions constatées par la police et la gendarmerie: en 2025, 453 200 crimes et délits en lien avec le numérique ont été recensés en France, en hausse de 14 % sur un an, dont 280 500 atteintes aux biens - escroqueries, arnaques, détournements de moyens de paiement - elles-mêmes en progression de 14 %. Parmi ces atteintes aux biens, 58 300 ont fait l'objet d'un dépôt de plainte via la plateforme en ligne Thésée, dédiée aux e-escroqueries, un canal de signalement en hausse plus modérée de 3 % sur la dernière année, mais qui représente désormais 21 % du total des atteintes aux biens enregistrées.
De l'autre côté, Cybermalveillance.gouv.fr recense non pas des plaintes déposées auprès des forces de l'ordre, mais des demandes d'assistance formulées directement sur sa plateforme par des victimes en recherche de solution - un indicateur complémentaire, non superposable au premier, mais tout aussi révélateur de l'ampleur du phénomène. C'est sur cette seconde base que s'appuient les chiffres de 159 % et 196 % de hausse mentionnés plus haut pour le faux conseiller bancaire et la fraude au virement. Faute d'un identifiant commun entre les deux bases, aucun chiffre national unique et consolidé ne permet aujourd'hui de mesurer précisément combien, parmi ces centaines de milliers de faits recensés, ont spécifiquement visé des personnes de plus de 65 ou 70 ans comme la victime d'Avoudrey - une limite méthodologique qu'il convient de mentionner honnêtement plutôt que de la combler par un chiffre qui n'existe pas.
Ce que les données disponibles suggèrent malgré tout sur l'âge des victimes Si aucun chiffre national ne cible précisément les 65 ans et plus, deux indicateurs partiels, issus de sources distinctes, permettent de cerner la place des personnes âgées dans ce paysage - à condition, encore une fois, de ne pas les confondre. Le service statistique du ministère de l'Intérieur, dans son rapport de février 2026, précise que parmi les victimes majeures d'atteintes numériques aux biens, les personnes de 45 ans ou plus sont légèrement surreprésentées par rapport aux 18-44 ans, comptant pour 54 % des victimes majeures contre 46 % pour les plus jeunes. Ce chiffre, à lui seul, ne dit rien de la tranche d'âge précise de la victime d'Avoudrey, mais il confirme une tendance de fond: les atteintes numériques aux biens ne sont pas, contrairement à une idée reçue, un phénomène qui frapperait avant tout les plus jeunes générations, plus connectées.
Une étude Cybermalveillance.gouv.fr menée avec Ipsos, distincte du rapport ministériel, apporte un second éclairage, cette fois centré sur l'exposition déclarée plutôt que sur les infractions enregistrées: en 2025, 8 % des personnes âgées de 55 à 75 ans déclarent avoir déjà reçu un appel d'un faux conseiller bancaire, contre 29 % chez les 18-34 ans - un écart qui pourrait, à première vue, sembler contredire l'idée que les seniors seraient une cible privilégiée de ce type d'escroquerie. Ce chiffre demande cependant à être lu avec prudence plutôt que pris au pied de la lettre: recevoir un appel frauduleux et y être exposé de façon vulnérable sont deux choses distinctes. Les mêmes travaux indiquent que 7 % des 55-75 ans déclarent avoir subi un piratage de compte - une proportion certes inférieure à celle des plus jeunes en valeur brute, mais qui s'accompagne, selon les retours documentés par les associations de protection des personnes âgées, de préjudices financiers en moyenne bien plus élevés lorsque la fraude aboutit.
La lecture la plus rigoureuse de ces deux chiffres, mis face à face, n'est donc pas que les personnes âgées seraient moins visées, mais que les escrocs semblent viser plus large chez les plus jeunes tout en étant, chez les plus âgés, davantage susceptibles d'aller jusqu'au bout de l'escroquerie une fois le contact établi. Une hypothèse cohérente avec le scénario même d'Avoudrey: un seul appel a suffi à obtenir la carte bancaire, sans qu'aucune vérification intermédiaire - un rappel à la banque, une consultation d'un proche - ne soit intervenue avant que le coursier ne se présente à la porte.
Une méthode reconnue et documentée, pas une improvisation locale
Le procédé employé à Avoudrey - un appel se faisant passer pour la banque, suivi de l'envoi d'un coursier chargé de récupérer physiquement la carte ou son code - n'est pas une invention isolée du Doubs. Cybermalveillance.gouv.fr documente précisément ce schéma parmi les techniques actuellement observées: le faux conseiller bancaire peut demander le code confidentiel de la carte, puis dépêcher une personne au domicile de la victime pour la récupérer, avant de l'utiliser pour des retraits ou des achats - exactement la séquence des faits constatés vendredi soir. Ce n'est donc pas un mode opératoire émergent que les autorités découvriraient à l'occasion de ce dossier; c'est une méthode déjà cataloguée, dont la progression nationale (+159 % pour le seul faux conseiller bancaire) montre qu'elle continue de produire des victimes malgré sa documentation publique.
Ce paradoxe - une méthode connue, décrite, publiée, et pourtant toujours efficace - constitue sans doute l'enseignement le plus inconfortable de ce dossier. La sensibilisation numérique classique, centrée sur les pièges de l'écran, n'a pas de prise sur une fraude qui se joue par la voix et par un visage humain à la porte d'entrée. Tant que la prévention continuera de se concentrer sur le clic plutôt que sur la confiance accordée à un interlocuteur téléphonique inconnu, des méthodes comme celle employée à Avoudrey continueront de trouver, régulièrement, une victime prête à ouvrir sa porte.






