Deuxième épisode de la série : un âne et un boeuf qui parlent la nuit de Noël, un mendiant qui écoute derrière la paille, et un jeune homme trop pauvre pour épouser celle qu'il aime.
Il suffit d'être né avant l'aube du jour de l'an, et de savoir se taire dans une étable. Le reste, ce sont des pierres qui marchent.
L'Appel poursuit sa traversée des Contes et légendes de Basse-Bretagne, le recueil de 1891 qui a fixé par écrit ce que les veillées bretonnes se racontaient depuis des siècles. Après la sorcière des Glénan la semaine dernière, direction le Morbihan, du côté d'Hennebon, sur une lande où deux rangées de pierres dressées attendent, dit-on, un rendez-vous qui ne revient qu'une fois tous les cent ans.
Un bourg pauvre, une avenue de granit
Plouhinec n'a jamais nourri grand monde. Autour du bourg, rien que des landes et de maigres bois de sapins, pas assez d'herbe pour engraisser un boeuf ni assez de son pour un cochon digne de ce nom. Une seule chose n'y a jamais manqué : les cailloux. Au-delà du village, une grande bruyère aligne deux longues rangées de pierres dressées, plantées là par les korrigans selon la légende locale, disposées comme une avenue qui ne mène nulle part.
Près de la rivière d'Intel vivait un certain Marzinn, riche pour le canton : de quoi saler un cochon chaque année, manger à sa faim et s'offrir des sabots neufs le dimanche des Rameaux. Cela suffisait à le rendre fier, au point qu'il avait refusé la main de sa soeur Rozenn à tous les jeunes hommes du pays qui ne vivaient que de leur travail. Parmi les refusés, Bernèz, arrivé enfant de Pont-Scorff pour travailler dans la paroisse, amoureux de Rozenn depuis qu'elle était petite fille et qu'elle le poursuivait en chantant la comptine moqueuse réservée à ceux de son village natal.
La nuit de Noël, un vieillard qu'on n'aime pas voir entrer
L'orage avait empêché tout le monde de se rendre à l'office cette nuit-là. La ferme s'était donc remplie de monde pour un souper de boudins et de bouillie au miel, Bernèz parmi les invités, les yeux plus tournés vers Rozenn que vers le foyer. La porte s'ouvrit sur un vieil homme que personne n'attendait : un mendiant de Pluvigner, de ceux qu'on accuse de jeter des sorts sur le bétail et de noircir le blé en épi, et que certains soupçonnaient capable de se changer en lutin à volonté. Par charité plus que par confiance, le fermier lui offrit tout de même un tabouret et une part du repas.
Le repas fini, le vieillard demanda un coin pour dormir. Bernèz le conduisit à l'étable, où un âne pelé et un boeuf maigre partageaient la paille. Le mendiant s'y installa, la tête sur un sac de bruyère pilée. Minuit sonna avant qu'il ne s'endorme tout à fait.
Ce que se disent un âne et un boeuf à minuit
Une croyance bretonne veut que les bêtes des étables reçoivent, chaque nuit de Noël, le don de la parole, en souvenir de celles qui assistèrent à la Nativité. L'âne rompit le silence le premier, saluant son voisin avec bonne humeur. Le boeuf, moins aimable, se plaignit tout haut d'avoir pour seul témoin de ce privilège annuel un vaurien de mendiant endormi dans leur paille.
« Ne voyez-vous point que le sorcier est endormi »
- l'âne, au boeuf, dans l'étable de Plouhinec
L'âne, plus indulgent, rappela qu'il devait lui-même sa croix dorsale à un lointain ancêtre qui avait porté le Christ à Jérusalem, et qu'il savait se contenter de peu. Le boeuf changea alors de sujet : dans quelques jours, dit-il, une chance rare allait se présenter tout près de là. Tous les cent ans, les pierres de la bruyère de Plouhinec quittent leur rang pour aller boire à la rivière d'Intel, et pendant leur absence, les trésors qu'elles gardent depuis des siècles restent à découvert. L'âne s'en souvint à son tour : les pierres reviennent si vite qu'il est impossible de leur échapper, à moins de tenir en main une branche d'herbe de la croix entourée de trèfle à cinq feuilles. Le boeuf ajouta un détail que l'âne semblait avoir oublié : l'or emporté tombe en poussière si l'on ne donne rien en échange, et ce qu'exige le prix de ces richesses, c'est la mort d'un chrétien.
Le mendiant, qui n'avait pas fermé l'oeil, retint chaque mot sans oser respirer. Il se sut, cette nuit-là, plus riche en secret que tous les bourgeois de Vannes et de Lorient réunis.
Une croix gravée sur la plus haute des pierres
Il partit dès l'aube chercher l'herbe de la croix et le trèfle à cinq feuilles, dut s'enfoncer loin dans le pays pour les trouver, et ne reparut à Plouhinec que la veille du jour de l'an. Sur la lande, il croisa Bernèz occupé à graver une croix sur la plus haute des pierres dressées, dans l'espoir vague que ce geste pieux lui vaudrait un jour une faveur du ciel : obtenir enfin la main de Rozenn, que Marzinn continuait de lui refuser faute de fortune suffisante.
Le mendiant flaira l'occasion. Il proposa à Bernèz plus de louis d'or que Marzinn ne possédait de pièces d'argent, en échange d'un simple souvenir dans ses prières. Le jeune homme, prêt à tout pour épouser Rozenn, accepta sans poser de questions sur le prix réel de la promesse. Le vieil homme lui raconta alors l'histoire des pierres et de la rivière, mais se garda bien de lui révéler comment échapper à leur retour.
La descente des pierres
Une heure avant minuit, Bernèz retrouva le mendiant au bord du petit bois de sapins, chargé de trois sacs. En attendant l'heure, le vieillard lui fit décrire ce qu'il ferait de cette fortune : de l'argent, il couvrirait Rozenn de tout ce qu'elle avait jamais désiré ; de l'or, il enrichirait toute sa famille jusqu'aux confins de la paroisse ; des pierreries, il rendrait heureux tous les hommes de la terre, et dirait à chacun que c'était la volonté de Rozenn.
Minuit sonna. Un grondement parcourut la lande, et les pierres, une à une, s'arrachèrent de leur alignement pour dévaler vers la rivière d'Intel, se bousculant comme une troupe de géants ivres, avant de disparaître dans l'obscurité. Aux emplacements laissés vides, des puits d'or, d'argent et de pierreries montaient jusqu'au bord de la terre. Bernèz se signa d'admiration. Le mendiant, lui, remplissait déjà ses sacs sans un regard pour le spectacle, l'oreille tournée vers la rivière.
Un murmure sourd annonça le retour des pierres avant que les deux hommes n'aient fini de charger leur butin. Le vieil homme sortit alors son bouquet magique et révéla enfin le vrai prix de sa fortune : il fallait la vie d'un chrétien pour que le démon la lui garantisse, et Bernèz, dit-il, avait été mis sur son chemin à cette seule fin.
« Renonce donc à Rozenn et pense à mourir »
- le mendiant, révélant le prix de l'or à Bernèz
La pierre baptisée
L'armée de granit s'écarta devant le bouquet magique du sorcier pour se précipiter tout entière sur Bernèz agenouillé. Une seule pierre s'arrêta net devant lui : celle sur laquelle il avait gravé la croix quelques jours plus tôt. Devenue pierre baptisée, elle ne pouvait plus nuire à un chrétien, et fit barrage jusqu'à ce que toutes ses semblables aient regagné leur rang.
Elle reprit ensuite sa propre place, croisant au passage le mendiant, ralenti par ses trois sacs d'or. Il tenta de brandir ses herbes magiques : la pierre, désormais soustraite aux sortilèges du démon, l'écrasa sans s'arrêter, comme un simple insecte sur son chemin.
Bernèz se retrouva à l'aube avec son propre butin et les trois sacs du vieil homme, assez riche pour épouser Rozenn sans que Marzinn trouve désormais rien à y redire.
La semaine prochaine
Cette légende du Morbihan appartient au même fonds que celle des Glénan, recueilli par Émile Souvestre au XIXe siècle avant d'entrer dans le recueil de 1891. La semaine prochaine, L'Appel racontera Le Testament du Recteur, cette fois dans une version rassemblée par Ernest du Laurens de la Barre : l'histoire d'un prêtre de campagne dont les dernières volontés vont mettre à l'épreuve la conscience de tout un village.






