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À Saint-Médard, des escrocs recréent en ligne la mort de deux pompiers

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Une cagnotte officielle copiée à l'identique, des prénoms changés, une photo retouchée par IA: dans les coulisses d'une arnaque construite sur un deuil.

Nathan et Lucas: ce sont les prénoms qu'ont donnés les escrocs à deux hommes qui, dans la vraie vie, s'appelaient Wilfried et Anthony.

Un camion piégé par les flammes, une caserne en deuil

Le 21 juillet 2026, Anthony Berthôme et Wilfried Schmitter, deux sapeurs-pompiers de 34 ans rattachés à la caserne de Saint-Médard-en-Jalles, en Gironde, meurent piégés par les flammes à l'intérieur de leur camion-citerne, en luttant contre un incendie près de l'aéroport de Bordeaux-Mérignac. Dans les jours qui suivent, l'Amicale des sapeurs-pompiers de Saint-Médard-en-Jalles, par la voix de son trésorier Cédric Reynaldo, ouvre une cagnotte officielle destinée à soutenir leurs familles. Plus de cinq mille personnes y contribuent, jusqu'à réunir 193 973 euros avant sa clôture.

C'est précisément cet élan de solidarité, massif et sincère, que des escrocs vont choisir de détourner.

Un compte, un lien, un texte presque identique

Quelque temps après le drame, un compte apparaît sur TikTok. Il ne se contente pas de reprendre les noms et les photographies des deux pompiers disparus: il usurpe jusqu'à l'identité de la mère de l'un d'entre eux, et recopie le texte de la cagnotte officielle presque mot pour mot - à un détail près, mais un détail calculé. Wilfried devient Nathan. Anthony devient Lucas. Les prénoms changent; le reste, la douleur affichée, les circonstances du drame, la demande d'aide aux familles, reste identique.

Le procédé va plus loin encore. Selon le témoignage de Célia, l'une des personnes qui ont fini par démasquer l'arnaque, certaines photographies utilisées auraient été retouchées à l'aide de l'intelligence artificielle - parmi lesquelles un cliché censé montrer Wilfried aux côtés de sa mère, alors que la femme qui y apparaît n'est, en réalité, pas la sienne. Un montage conçu pour rendre la fausse cagnotte indiscernable, aux yeux d'un donateur pressé et ému, d'une publication réellement partagée par un proche des victimes.

« Wilfried devient Nathan. Anthony devient Lucas. Les prénoms changent; le reste, la douleur affichée, reste identique. »

Deux femmes qui connaissaient les vrais prénoms

C'est un détail en apparence minime qui a fait s'effondrer toute la mise en scène. Célia et Maëva, conjointes de deux autres pompiers de la même caserne, tombent sur la publication frauduleuse sur TikTok. Elles connaissaient personnellement Anthony et Wilfried - et les prénoms affichés, Nathan et Lucas, ne correspondaient pas aux vrais prénoms qu'elles connaissaient.

Intriguées, elles comparent alors, ligne par ligne, le texte de la fausse cagnotte à celui de la cagnotte officielle: la trame, les tournures de phrase et jusqu'à la structure du récit sont quasiment identiques - seuls les prénoms des victimes ont été substitués. Célia décrira plus tard le dégoût et la colère ressentis à cet instant, à l'idée que des inconnus cherchaient à s'enrichir sur la mort de deux hommes qu'elle connaissait personnellement.

Un compte encore actif, deux femmes qui alertent seules

Au moment où l'affaire a été révélée, le compte TikTok à l'origine de l'arnaque restait actif, même si la vidéo frauduleuse elle-même avait entre-temps été supprimée. Faute de pouvoir la faire disparaître entièrement, Célia et Maëva ont répondu, une à une, à environ deux cents commentaires laissés sous cette publication, pour avertir les internautes de la supercherie avant qu'ils ne versent le moindre euro.

Leurs demandes sont simples et précises: la fermeture définitive du compte, la suppression du lien renvoyant vers la fausse collecte, l'identification du ou des responsables, et enfin leur sanction. À ce stade, aucune information vérifiée ne permet de dire combien d'argent les escrocs sont parvenus à détourner par ce biais - un chiffre qu'il ne faut surtout pas confondre avec les 193 973 euros de la cagnotte officielle, entièrement destinés, eux, aux familles des deux pompiers.

La colère d'un maire confronté à un phénomène récurrent

Le maire de Saint-Médard-en-Jalles, Stéphane Delpeyrat, a lui aussi exprimé sa colère face à cette affaire. Il explique que ce type d'arnaque est devenu suffisamment fréquent pour que des habitants contactent désormais régulièrement la mairie, simplement pour vérifier si un lien de collecte qu'ils viennent de recevoir correspond bien à une démarche officielle. Un réflexe de méfiance devenu nécessaire, qui en dit long sur l'ampleur silencieuse du phénomène.

Un procédé qui dépasse largement Mérignac

L'affaire de Saint-Médard-en-Jalles ne constitue pas un cas isolé: elle s'inscrit dans un phénomène plus large, apparu au fil des incendies qui ont frappé la France durant l'été 2026. Dans le Var, les sapeurs-pompiers ont eux-mêmes alerté fin juillet sur l'existence de fausses collectes de dons liées aux feux de forêt. D'autres individus sont allés jusqu'à se faire passer directement pour des pompiers, se présentant en personne chez des particuliers et des commerçants pour solliciter des dons en espèces.

Face à cette recrudescence, les autorités appellent à la prudence systématique concernant les liens de collecte diffusés sur les réseaux sociaux, et recommandent de toujours vérifier l'identité exacte de l'organisateur ainsi que le bénéficiaire réel des fonds avant d'effectuer le moindre versement.

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Une tragédie réelle, exploitée pour paraître plus vraie encore

Ce qui distingue cette affaire d'une escroquerie ordinaire tient à l'empilement des procédés employés: usurpation d'identité, exploitation directe du décès de deux victimes bien réelles, copie quasi intégrale d'une cagnotte officielle, réutilisation de photographies des disparus, recours présumé à l'intelligence artificielle pour fabriquer de fausses preuves d'authenticité, le tout diffusé via un réseau social taillé pour toucher un public massif en quelques heures.

Le plus troublant n'est pas que des escrocs aient inventé un drame de toutes pièces: c'est qu'ils n'ont eu besoin de rien inventer. La tragédie existait déjà, bien réelle, largement relayée, porteuse d'une émotion collective sincère - il leur a suffi de s'y greffer, de changer deux prénoms et de laisser la douleur authentique des autres faire le travail de persuasion à leur place.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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