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L’État français diagnostique très bien ses crises, mais ne les soigne jamais

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Sous l'uniforme, l'épuisement - dans les réseaux, la prédation. Le rapport 2025 de Cybermalveillance.gouv.fr et la défenestration d'une policière de vingt-deux ans à Caluire-et-Cuire partagent un même marqueur structurel - l'État diagnostique mieux qu'il ne soigne.

Dans la nuit du 10 au 11 août 2026, une policière adjointe de vingt-deux ans a sauté de son appartement à Caluire-et-Cuire lors d'une soirée entre amis. Au même moment, le rapport d'activité 2025 de la plateforme gouvernementale Cybermalveillance.gouv.fr, publié en mars et passé en grande partie inaperçu, documentait un autre basculement - plus de cinq cent mille victimes de cybermalveillance en un an, soit une hausse de vingt pour cent, et des menaces qui franchissent désormais la frontière du monde physique pour venir frapper à domicile. Deux dossiers en apparence sans rapport. Deux révélateurs d'un même modèle de gestion publique - saisir l'urgence sur le papier, différer l'action dans les faits.

La nuit de Caluire-et-Cuire et ce qu'elle rouvre

Peu avant minuit, ce lundi 10 août, les secours sont intervenus grande rue de Saint-Clair à Caluire-et-Cuire. La jeune femme avait sauté par la fenêtre de son appartement au troisième étage. Âgée de vingt-deux ans, elle avait déjà tenté de mettre fin à ses jours environ trois semaines auparavant. Son pronostic vital était engagé à l'admission à l'hôpital Édouard-Herriot, où elle avait été conduite en urgence absolue. Son état s'est depuis stabilisé et une enquête a été ouverte.

La jeune femme est une policière adjointe exerçant au sein de la CRS 45, basée à Chassieu, en métropole de Lyon. Une source policière indique au Figaro qu'elle aurait des « problèmes personnels » et aurait déjà fait une tentative de suicide plusieurs jours auparavant. Le réflexe institutionnel est connu - renvoyer la détresse vers la sphère privée pour éviter que la question ne remonte vers le système. Ce réflexe lui-même est une information.

Ce que la nuit de Caluire-et-Cuire rouvre, ce n'est pas un fait divers isolé. C'est un dossier que le Parlement français a ouvert en 2018, partiellement refermé, et que les chiffres de 2025 obligent à rouvrir entièrement.

Ce que le comptage des morts dit - et ce qu'il cache

Plus de mille cent policiers se sont suicidés au cours des vingt-cinq dernières années, soit quarante-quatre suicides par an en moyenne - un taux supérieur de près de cinquante pour cent à celui de la population française. Ce chiffre, issu du baromètre santé de la Mutuelle générale de la police, ne dit pas grand-chose sur les causes. Il dit en revanche tout sur la durée.

Au 1er juillet 2025, quinze ou seize policiers s'étaient donné la mort depuis le début de l'année, selon les associations Alerte Police en Souffrance et Peps-SOS policiers en détresse, qui tiennent chacune un décompte. Pour l'ensemble de l'année 2024, on comptait vingt-sept suicides. À ce rythme, 2025 se situe dans la continuité directe des années précédentes, sans inflexion notable.

Au 13 août 2026, la liste établie par le site Profession Gendarme recense dix suicides dans la police et la gendarmerie depuis le 1er janvier - un policier de quarante ans délégué syndical à Montpellier en février, un policier de cinquante et un ans à Aubenas en mars, un brigadier-chef formateur à Évreux fin juillet. Dix morts en sept mois et demi - des noms, des grades, des villes. Pas une réforme de structure en réponse.

Le développement du service de soutien psychologique a épousé les vagues médiatiques plutôt qu'une évaluation autonome des besoins réels - c'est ce que démontre la thèse de doctorat de Marguerite Trabut à l'université Paris-Saclay sur le soutien psychologique dans la police nationale. Le drame fait la une, le recrutement suit, l'agenda passe à autre chose.

Le dispositif de soutien, entre vitrine et sous-dotation

La Direction générale de la police nationale s'est dotée dès 1996 d'un service de soutien psychologique opérationnel à visée psychothérapeutique et préventive. Depuis mai 2018, un nouveau « programme de mobilisation contre le suicide » est mis en œuvre. Trente ans d'existence, huit ans de « programme nouveau » - et une réalité qui résiste à ces trois décennies d'annonces.
Les crédits du programme de mobilisation contre le suicide sont passés de 2,89 millions d'euros en 2024 à 1,6 million en 2025, et il était proposé de maintenir ce niveau alors même que le Gouvernement indique que « les actions de prévention du suicide et des risques psycho-sociaux restent également une priorité du responsable de programme ». La contradiction est textuelle, inscrite dans le même document budgétaire.

Un amendement sénatorial, examiné lors de la loi de finances 2025-2026, proposait d'augmenter le nombre de psychologues à disposition des agents de police au sein du service de soutien psychologique opérationnel pour atteindre quatre cents psychologues. Le point de départ de cet amendement mérite d'être posé clairement - le SSPO comptait, à l'été 2023, cent vingt-deux psychologues cliniciens. Un nouveau plan de renforcement a été confirmé début 2025, avec la création de onze postes - soit huit équivalents temps plein - jusqu'en 2028, à raison de deux ETP par an. Deux recrutements par an pour une institution de cent cinquante mille agents exposés.

Le rapport sénatorial de 2018 avait déjà documenté cette sous-dotation chronique. La commission d'enquête avait constaté l'efficacité des traitements proposés au centre du Courbat, y compris pour les situations de stress post-traumatique, mais relevé que l'établissement ne pouvait prendre en charge les cas les plus graves faute de psychiatre à disposition - il ne disposait que de vacations de quatre heures par mois de psychiatrie alors qu'un mi-temps au minimum aurait été nécessaire. Un psychologue supplémentaire aurait également été souhaitable. Huit ans plus tard, la recommandation reste dans les archives.

L'autre effondrement - quand la menace numérique sort des écrans

Le rapport annuel de Cybermalveillance.gouv.fr, publié en mars 2026, documente un autre type de basculement - structurel lui aussi, annoncé lui aussi, et dont l'ampleur 2025 dépasse ce que les précédents états de la menace avaient projeté.

Le rapport d'activité du GIP ACYMA révèle que plus de cinq cent mille victimes ont sollicité une assistance en 2025, soit une hausse de vingt pour cent par rapport à 2024. L'hameçonnage a bondi de soixante-dix pour cent, alimenté par un doublement des violations de données. La plateforme 17Cyber, lancée en partenariat avec le ministère de l'Intérieur en décembre 2024, a absorbé une partie de ce flux - mais la demande a crû plus vite que le dispositif.

Ce qui est nouveau en 2025 n'est pas la progression des chiffres - c'est la nature de ce qu'ils décrivent. Le contexte géopolitique instable a rendu la frontière entre les mondes cyber et physique très poreuse. Cette formule, prudente dans sa construction, recouvre des réalités concrètes que le rapport détaille.

Ces données volées alimentent un marché souterrain de plus en plus structuré, où les cybercriminels achètent des bases triées et enrichies par croisement de sources. Le rapport relève un nombre croissant de messages d'hameçonnage incluant l'IBAN, le numéro de plaque d'immatriculation ou le numéro client du destinataire, autant d'éléments issus de fuites récentes qui renforcent la crédibilité de l'approche.

Quand la cybermenace frappe à la porte - littéralement

La frontière n'est pas seulement « poreuse » - elle est parfois inexistante. Le rapport 2025 documente des cas qui auraient semblé excessifs il y a trois ans et qui sont aujourd'hui comptabilisés comme des faits récurrents.
Les violations de données dans le secteur des crypto-actifs ont donné lieu à des tentatives d'extorsion physique. Le rapport cite des malfaiteurs allant jusqu'à « menacer et agresser physiquement les victimes ou leur entourage proche afin de les extorquer. Plusieurs situations ont été signalées aux forces de sécurité intérieure en 2025 et début 2026. » La cybermalveillance n'est plus cantonnée à une transaction frauduleuse sur une interface - elle organise désormais des enlèvements.

Le marché souterrain de la donnée volée est désormais structuré et piloté par des acteurs spécialisés, des plateformes d'échanges dédiées, des kits d'hameçonnage et d'arnaques prêts à l'emploi et même des centres d'appels composés de faux téléconseillers spécialisés en manipulation. Ce modèle n'est plus artisanal - il est industriel. Et cette industrialisation de l'exploitation des données témoigne du niveau de sophistication et de maturité des cybercriminels et explique la facilité avec laquelle ils peuvent élaborer de nouvelles arnaques et piéger des victimes.

Après l'accalmie de 2024, les attaques par rançongiciel repartent à la hausse avec deux mille sept cents demandes d'assistance, soit une progression de dix pour cent, dont mille six cent quatre-vingt-onze pour les seuls professionnels. Le ransomware figure au troisième rang pour les collectivités et au quatrième pour les entreprises. La tentation est grande de lire ces chiffres comme des abstractions. Ce sont des hôpitaux paralysés, des mairies sans accès à leurs fichiers, des TPE détruites en soixante-douze heures.

Le même schéma, appliqué à deux domaines distincts

À ce stade, la question n'est plus sectorielle. Elle est systémique.

Dans les deux dossiers - bien-être des forces de l'ordre d'un côté, cybersécurité des citoyens de l'autre - le même schéma se reproduit avec une régularité qui mérite d'être nommée. L'État commande des rapports qui diagnostiquent avec précision. Ces rapports formulent des recommandations chiffrées. Les recommandations sont partiellement reprises, souvent avec retard et à des niveaux insuffisants. Puis un nouvel événement grave relance le cycle.

Les différentes vagues de suicides de policiers, dont « l'année noire » de 2019 avec cinquante-neuf décès, ont mis en lumière aux yeux de l'institution la nécessité accrue d'un accompagnement des agents. Cinquante-neuf morts en un an, une prise de conscience institutionnelle - et une réponse calibrée sur l'urgence médiatique, jamais sur l'étendue réelle du besoin.
Du côté cyber, le parallèle est saisissant. Jérôme Notin, directeur général du GIP ACYMA, indique que « si 2025 montre que nous avons passé un cap avec plus d'un demi-million de victimes assistées, les conséquences de certaines menaces attestent qu'un seuil a été franchi par les cybercriminels », et que « la perspective de 2026 augure encore de fortes vagues d'hameçonnage de plus en plus personnalisé, de piratages de compte et de violations de données qui vont nourrir des arnaques multiples et variées ». Le diagnostic est posé. Les moyens du GIP ACYMA restent ceux d'une structure de vingt agents pour un périmètre qui couvre l'ensemble des particuliers, entreprises et collectivités françaises.

Ce qui n'est pas dit - et qui est pourtant lisible

Il faut nommer ce que les communiqués officiels taisent systématiquement.

Sur le suicide des policiers, la logique budgétaire révèle l'arbitrage réel. Réduire de presque moitié les crédits du programme de mobilisation contre le suicide - de 2,89 millions à 1,6 million d'euros entre 2024 et 2025 - tout en affirmant que la prévention reste « une priorité » n'est pas une contradiction fortuite. C'est un signal opérationnel. Il indique que la prévention du suicide des agents est traitée comme une charge de communication, non comme une politique de santé publique dotée d'objectifs mesurables et de moyens correspondants.

Sur le cybercrime, le fait que la frontière entre menace numérique et violence physique soit désormais documentée dans un rapport gouvernemental officiel sans qu'aucune réponse de sécurité publique spécifique n'ait été annoncée publiquement constitue lui aussi un signal. Les enlèvements et séquestrations liés à des violations de données crypto-actifs sont recensés - mais ils n'ont pas donné lieu, à la date de publication de ce rapport, à une stratégie de réponse publiquement communiquée.

Le taux de suicide des policiers est supérieur de près de cinquante pour cent à celui de la population française. Ce chiffre couvre vingt-cinq ans. Il traverse tous les plans de prévention, toutes les promesses électorales, tous les gouvernements. Sa persistance est le vrai fait politique de ce dossier.

L'angle mort commun - la résilience individuelle substituée à la protection systémique Les deux crises partagent également un même angle mort rhétorique. Dans chacune, la réponse institutionnelle tend à reporter la charge de la protection sur l'individu exposé.

Le policier en détresse doit appeler un numéro vert. Le citoyen victime d'hameçonnage doit « adopter les bons réflexes ». Les deux injonctions sont légitimes au niveau individuel. Elles sont insuffisantes au niveau systémique, et leur promotion intensive masque l'absence de réponse structurelle.
Jérôme Notin appelle à « démultiplier la sensibilisation de nos publics et à mettre en œuvre les dispositifs permettant de renforcer significativement la protection cyber de tous les Français ». La sensibilisation est nécessaire. Elle est également, seule, insuffisante - le rapport lui-même documente comment des campagnes massives d'information n'ont pas ralenti la fraude au faux conseiller bancaire, qui a bondi de cent cinquante-neuf pour cent pour atteindre quinze mille demandes d'assistance chez les particuliers, malgré la forte médiatisation du phénomène et les nombreuses communications des établissements bancaires.

La sensibilisation ne protège pas contre un système criminel industrialisé qui achète des bases de données personnelles à quelques euros la ligne et qui emploie des centres d'appels spécialisés dans la manipulation psychologique. De même, un numéro vert ne protège pas un agent épuisé qui rentre seul chez lui après une intervention traumatisante et dont le dossier de suivi psychologique n'a pas été ouvert faute de psychologue disponible dans son secteur.

Ce qui pourrait suivre

Le scénario le plus probable est celui d'une répétition du schéma observé depuis 2014 dans les deux domaines - l'événement dramatique relance l'attention, une annonce de renforcement des moyens suit, les crédits réels restent en deçà des besoins documentés, et la prochaine vague confirme la persistance du problème structurel. Pour le suicide des policiers, les indicateurs à surveiller sont le niveau définitif des crédits du programme de mobilisation inscrits dans le budget 2027, et le rythme réel de recrutement au SSPO après les deux ETP annuellement promis. Pour la cybersécurité, le signal sera la trajectoire des violations de données au premier semestre 2026 - que le rapport 2025 lui-même anticipe comme « importantes ».

Un deuxième scénario, moins probable mais non improbable, est celui d'un choc suffisamment médiatisé pour rompre le cycle - une agression physique liée à une violation de données cyber, largement couverte, ou un pic de suicides chez les forces de l'ordre en début d'année qui obligerait un arbitrage budgétaire d'urgence. Ce scénario produirait une réponse plus rapide mais toujours réactive, jamais préventive.

Le troisième scénario, dont aucun indicateur ne signale à ce stade l'émergence, serait celui d'une stratégie de prévention conçue en dehors des cycles médiatiques - avec des objectifs chiffrés, un calendrier contraignant, des crédits pluriannuels sanctuarisés et une évaluation indépendante des résultats. Ce scénario reste théoriquement possible. Il n'a jamais été mis en œuvre dans aucun des deux domaines couverts par ce dossier.

« Les pics de recrutement de psychologues ont coïncidé avec les périodes où la problématique des suicides se trouvait en haut de l'agenda médiatique. »

Marguerite Trabut, chercheuse, université Paris-Saclay, thèse de doctorat sur le soutien psychologique dans la police, décembre 2024

CE QUE DISENT LES CHIFFRES BRUTS

L’APPELCE QUE DISENT LES CHIFFRES BRUTSmorts par suicide dans la police en 202427+ taux de suicide supérieur à celui de la populationfrançaise50%suicides recensés au 13 août 202610psychologues cliniciens du SSPO pour environ 150 000agents122+ETP par an renforcement prévu du SSPO jusqu’en 20282→ 1,6 M€ crédits de prévention du suicide entre 2024 et20252,89 M€demandes d’assistance à Cybermalveillance en 2025504 000+ hausse de l’hameçonnage70%+ hausse des violations de données107%+ hausse de la fraude au faux conseiller bancaire159%demandes d’assistance liées aux rançongiciels en 20252 700+ hausse des demandes d’assistance liées aux rançongiciels10%taux de satisfaction de 17Cyber84,2%agents au GIP ACYMA pour l’ensemble du dispositif national2013 août 2026 · www.lappelfrance.fr

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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