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À Planoise, les habitants ne distinguent plus les feux d’artifice des coups de feu

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Trois hommes blessés par balles, dix-neuf douilles au sol: le récit d'une soirée qui a réveillé les souvenirs des guerres de la drogue.

Vingt-trois heures: c'est l'instant où une rafale a transformé la rue du Luxembourg en scène de crime, sous les fenêtres d'habitants qui n'ont pas eu besoin qu'on leur explique ce bruit.

"On ne distingue plus les feux d'artifice des coups de feu"

Une habitante du quartier s'est précipitée à sa fenêtre en entendant les détonations, persuadée d'abord qu'il s'agissait d'un feu d'artifice. Le lendemain matin, elle raconte sa soirée à L'Appel. "Le quartier entier a entendu une rafale de tirs, intense, répétée et d'une puissance impressionnante. C'était si proche de ma fenêtre qu'on aurait dit que ça venait de l'intérieur de l'appartement, alors que la scène se trouvait à plusieurs mètres." Elle n'a d'abord pas compris ce qui se passait, jusqu'à voir des gens courir dans la rue. "Ce n'est pas un événement exceptionnel pour nous, précise-t-elle. Depuis plus de vingt ans que j'habite ici, on entend régulièrement ce genre de détonations depuis que les trafiquants de drogue se sont installés dans le quartier." Une phrase qui résume, à elle seule, ce que Planoise vit par intermittence depuis des années: la difficulté, pour ses habitants, à distinguer une fête d'un règlement de comptes.

« On ne distingue plus les feux d'artifice des coups de feu, ni ce qui rassure de ce qui inquiète. »
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Une rafale devant une épicerie, trois hommes à terre

Les faits se sont déroulés mercredi 12 août, aux alentours de 23 heures, au niveau du 16B avenue de l'Île-de-France, à proximité immédiate d'une épicerie de la rue du Luxembourg. Selon les premiers éléments recueillis par le parquet de Besançon, un véhicule de couleur sombre s'est arrêté devant le commerce avant que plusieurs de ses occupants n'ouvrent le feu en direction d'un groupe d'hommes, avec deux armes distinctes, puis prennent la fuite.

Trois hommes, âgés de 19, 20 et 40 ans, ont été blessés par balles. Les deux premiers ont été pris en charge sur place par les pompiers et le SMUR, avec un pronostic vital initialement engagé, avant de rejoindre le CHU Minjoz. Le troisième, blessé lui aussi, avait quitté les lieux avant l'arrivée des secours et s'est présenté de lui-même à l'hôpital. La victime de 40 ans, selon plusieurs témoignages recueillis sur place, pourrait avoir été touchée de manière collatérale, sans lien direct avec la cible visée - un point que l'enquête devra confirmer ou infirmer. Ce jeudi matin, le parquet indiquait que l'état de santé des trois blessés s'était stabilisé et que leur pronostic vital n'était plus engagé.

Dix-neuf douilles ont été retrouvées sur la chaussée, provenant de deux armes différentes: une arme de type kalachnikov de calibre 7,62, et un fusil chargé de munitions à chevrotine. Aucun suspect n'avait été interpellé au moment de la publication de cet article. Un véhicule incendié, découvert par la gendarmerie du Doubs à Montferrand-le-Château, à quelques kilomètres de Besançon, pourrait correspondre à celui utilisé par les auteurs des tirs; des constatations techniques étaient en cours pour le confirmer.

Un mobile probable, mais pas encore établi

La municipalité de Besançon a affirmé, dans un communiqué publié ce jeudi, qu'"un règlement de comptes lié au trafic de stupéfiants a eu lieu rue du Luxembourg". Le parquet de Besançon, par la voix de la vice-procureure Isabelle Rollet, a nuancé cette version: cette hypothèse reste "probable", mais "rien ne permet pour l'instant de l'affirmer", a-t-elle précisé, ajoutant que toutes les pistes restaient à ce stade ouvertes et seraient exploitées.

Le secteur visé par les tirs est identifié de longue date comme un point de deal actif. Reste à établir si cette fusillade s'inscrit dans une rivalité entre réseaux concurrents, un différend personnel, ou une autre dynamique encore inconnue des enquêteurs.

Des renforts de CRS, un maire qui promet la fermeté

Face à cette flambée de violence, la police nationale a sollicité en urgence le déploiement de la compagnie CRS 83, spécialisée dans les troubles urbains et le maintien de l'ordre, arrivée à Besançon dès le soir suivant les faits. Le maire de Besançon, Ludovic Fagaut, a réagi depuis ses congés d'été dans un communiqué puis sur sa page Facebook.

"Planoise n'est pas abandonné et le travail engagé avec les forces de l'ordre avait ramené un calme relatif. La violence d'hier soir reste cependant imprévisible", a-t-il écrit, promettant de "tout mettre en œuvre pour une sérénité retrouvée à Planoise".

Dans l'opposition municipale, l'élue insoumise Séverine Véziès a exprimé son soutien aux habitants et aux familles du quartier, tout en plaidant pour une réponse structurelle plutôt que ponctuelle: renforcer les moyens techniques et d'investigation de la police judiciaire pour démanteler durablement les réseaux et leurs circuits financiers, développer la prévention auprès des jeunes et améliorer la prise en charge des personnes touchées par les addictions. Selon elle, les opérations dites "coups de poing", ciblées et temporaires, ont montré leurs limites face à un phénomène qui se reconstitue sans cesse.

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La "Tour de Fribourg", une guerre déjà jugée

Cette nuit de tirs n'est pas la première que traverse Planoise. Entre novembre 2019 et mars 2020, le quartier avait déjà été le théâtre d'une véritable guerre entre bandes rivales de dealers, concentrée notamment autour de la Tour de Fribourg. Sept hommes avaient comparu en juin 2022 devant le tribunal correctionnel de Besançon pour cette affaire.

Les deux frères présentés comme les chefs de la bande, âgés d'une vingtaine d'années, avaient été condamnés à dix ans de prison ferme chacun pour association de malfaiteurs en vue de trafic de stupéfiants - mais relaxés sur les faits précis de fusillade. C'est un homme venu de la région parisienne pour organiser ces tirs qui avait, lui, été condamné à neuf ans de prison ferme pour ces mêmes fusillades, avec une interdiction de cinq ans de séjour sur le territoire franc-comtois.

Plus récemment encore, un autre volet judiciaire touchant le narcotrafic à Planoise s'est tenu, concernant cette fois les membres du "clan de la Tour": le parquet a requis des peines allant de cinq à quinze ans de prison, la défense contestant pour sa part la solidité de l'enquête. Ces procédures, qui s'étalent sur plusieurs années, donnent la mesure du temps judiciaire face à l'immédiateté de la violence de rue.

Une accalmie fragile, une peur des représailles

Le nombre de points de deal fixes s'est réduit ces dernières années à Planoise, remplacé en grande partie par la livraison à domicile - une évolution qui avait laissé espérer une baisse durable des tensions. Mais des signes de reprise des rivalités circulaient déjà depuis plusieurs semaines dans le quartier, selon des témoignages recueillis sur place, avant que la fusillade de mercredi ne les confirme brutalement.

La crainte, désormais, porte sur d'éventuelles représailles. Les précédents de 2019-2020 avaient montré qu'un affrontement pouvait en appeler un autre, chaque camp cherchant à répondre à l'humiliation ou à la perte subie. C'est cette mécanique, plus que l'incident isolé de mercredi soir, qui inquiète le plus les habitants et les autorités - et qui explique la rapidité du déploiement des CRS, pensé moins comme une réponse à un fait accompli que comme une tentative d'empêcher l'engrenage de recommencer.

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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