Entre 90 et 99,5 % du disque solaire occulté en France, une totalité inédite depuis 1433 en Islande.
Dix-neuf heures vingt: c'est l'instant où, ce mercredi, l'ombre de la Lune a commencé à glisser sur la France entière.
Un voyage de quatre-vingt-dix minutes autour du globe
L'éclipse a débuté ce mercredi en soirée, vers 19h02 heure de Paris, sur la côte nord de la Sibérie, au-dessus de la péninsule de Taïmyr, avant de dessiner une large boucle au-dessus de l'océan Arctique. Le cône d'ombre lunaire est passé à seulement 246 kilomètres du pôle Nord - la trajectoire la plus proche du pôle jamais enregistrée pour une éclipse totale moderne - avant de redescendre vers le sud, de traverser le nord-est du Groenland, puis d'atteindre l'Islande et la péninsule de Snæfellsnes, où la totalité a duré près de deux minutes. Pour Reykjavik, il s'agissait de la première éclipse totale depuis 1433.
L'ombre a ensuite parcouru l'Atlantique Nord jusqu'au nord de l'Espagne, où elle est entrée par la Galice avant de traverser les Asturies, la Cantabrie, l'Aragon et la Catalogne, pour s'achever au coucher du Soleil sur les îles Baléares. En Espagne, c'était la première éclipse solaire totale visible depuis plus d'un siècle - la suivante y reviendra dès 2027, plus au sud. La France métropolitaine, elle, restait hors de la bande de totalité, mais avec une éclipse partielle d'une ampleur exceptionnelle: le phénomène complet - de la première morsure de la Lune sur le disque solaire jusqu'à son retrait total - s'est étalé sur près de deux heures.
Une France coupée en deux par le taux d'occultation
D'une région à l'autre, l'intensité du phénomène a varié fortement. À Paris, l'éclipse partielle a débuté à 19h22, pour un maximum de 92,2 % atteint à 20h17, juste avant le coucher du Soleil à 21h09. Lille, plus au nord, affichait un taux légèrement inférieur, 90,3 %, avec un maximum à 20h14. Lyon a atteint 93,9 % à 20h21, tandis que Marseille culminait à 96,4 % à 20h25 - avec un coucher de soleil dès 20h44, rendant la fin de l'éclipse partielle observable dans une pénombre déjà bien installée.
Le Sud-Ouest a connu les taux les plus spectaculaires du pays: 97,6 % à Bordeaux, 97,9 % à Toulouse, et jusqu'à 99,5 % à Biarritz, où il ne restait, au plus fort du phénomène, qu'un mince croissant de lumière. Dans cette région, le ciel a viré à l'orange sombre, les ombres se sont considérablement allongées et la baisse de luminosité a suffi à perturber le comportement de nombreux oiseaux, un comportement crépusculaire habituellement associé à la tombée de la nuit.
Des parcs bondés et des terrasses prises d'assaut
À Paris, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées au parc André-Citroën, considéré comme l'un des meilleurs points de vue de la capitale grâce à son horizon dégagé vers l'ouest. Les bénévoles de l'Association française d'astronomie y distribuaient du matériel et des explications, débordés par l'affluence.
« On en a déjà distribué plusieurs centaines de milliers, tout le monde en veut » - Leïla, bénévole de l'Association française d'astronomie
Dans le métro parisien, la ligne 8 en direction de Balard affichait complet en fin d'après-midi, la plupart des voyageurs se dirigeant vers l'esplanade des Invalides ou le parc André-Citroën. À Nantes, la pointe de l'île, entre les grues des anciens chantiers navals, s'est remplie dès le milieu de l'après-midi: pique-niques sur les berges de la Loire, groupes installés sur les quais, terrasses de bars prises d'assaut face au Soleil couchant, malgré une brise venue de l'Atlantique qui faisait craindre l'arrivée de nuages au moment critique. Le taux d'occultation attendu dans la cité des ducs frôlait les 96 % à 20h20.
À Biarritz, certaines familles s'étaient installées dès 18 heures sur le Rocher de la Vierge, sur les conseils de l'office du tourisme, pour profiter d'un horizon parfaitement dégagé vers l'ouest entre ce promontoire et la plage de la Côte des Basques. Plus au sud, dans les Hautes-Pyrénées, des randonneurs avaient gravi le Pic du Midi de Bigorre depuis le col du Tourmalet - près de cinq kilomètres et 800 mètres de dénivelé - pour bivouaquer sur place et profiter du meilleur promontoire possible sur la chaîne pyrénéenne.
La chasse aux lunettes, jusqu'à la dernière minute
La pénurie de lunettes certifiées, redoutée depuis plusieurs semaines, s'est confirmée dans de nombreuses régions. À Trégastel, dans les Côtes-d'Armor, une pharmacie ayant reçu une livraison de 450 paires a dû mettre en place un système de tickets face à l'affluence des clients. La SNCF a de son côté distribué des lunettes à ses voyageurs en gare Montparnasse, tandis que plusieurs magazines scientifiques - dont Ciel & Espace et Sciences et Avenir - en avaient inséré directement dans leurs pages pour répondre à la demande.
La question a pris une tournure plus sérieuse avec l'alerte de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF): sur près de 170 professionnels contrôlés dans le cadre d'une campagne nationale de vérifications encore en cours, 20 % présentaient des anomalies sur les lunettes de protection vendues. Interrogé sur la polémique liée aux pénuries, le ministre délégué auprès du ministre de l'Intérieur, Jean-Didier Berger, a estimé que des lunettes restaient trouvables et a rejeté les accusations d'un manque d'anticipation de l'État.
Pour ceux qui n'avaient rien trouvé, des solutions de repli existaient: observer au sol l'ombre projetée par les feuilles d'un arbre, qui dessine de petits croissants lumineux au moment de l'éclipse, utiliser une passoire de cuisine pour le même effet, ou fabriquer une chambre noire avec une simple boîte percée d'un trou d'épingle - à condition, dans tous les cas, de ne jamais regarder directement le Soleil et de n'observer que sa projection. La gendarmerie nationale a par ailleurs rappelé aux automobilistes l'interdiction de conduire avec des lunettes spéciales éclipse, de filmer au volant ou de s'arrêter sur la bande d'arrêt d'urgence pour admirer le phénomène.
En Espagne, un afflux touristique sous surveillance
Sur la bande de totalité espagnole, les villes se sont progressivement remplies au fil de la journée. À Ségovie, à moins d'une heure de Madrid, les visiteurs affluaient dès la fin d'après-midi: certains avaient réservé leurs billets de bus deux semaines à l'avance, d'autres avaient traversé l'Europe - un père hongrois avait organisé tout son voyage pour montrer, pour la première fois, une éclipse totale à son fils de six ans. Dans le champ de Lodoso, près de Burgos, plusieurs centaines de personnes, dont de nombreux étrangers, avaient patienté tout l'après-midi sous une chaleur écrasante en attendant le moment décisif.
La totalité a atteint les grandes villes du nord espagnol entre 20h27 et 20h32 selon les localités: environ une minute quarante-huit à Oviedo, une minute quarante-trois à Burgos, une minute vingt-trois à Saragosse, contre à peine vingt-quatre secondes à Lérida, en marge de la bande la plus favorable. La circulation routière restait globalement fluide en Espagne dans l'après-midi, avec toutefois quelques ralentissements signalés en sortie de Madrid et près de Barcelone. Les récents incendies ayant touché certaines régions du nord du pays ont par ailleurs compliqué l'organisation du voyage de plusieurs "chasseurs d'éclipses" internationaux venus spécialement pour l'occasion, certains ayant traversé la moitié du globe - depuis l'Australie ou les États-Unis - pour cette occasion.
Jusque dans les réseaux électriques
Le phénomène a également eu des répercussions sur la production d'électricité solaire à l'échelle du continent. Au Royaume-Uni, le fournisseur Octopus Energy a demandé à ses clients de réduire leur consommation entre 18 heures et 20 heures, promettant de l'électricité gratuite le week-end suivant à ceux qui joueraient le jeu, alors que le pays reste encore largement dépendant du gaz pour compenser les creux de production solaire. En France, en cas de ciel dégagé, la production photovoltaïque devait chuter d'environ 1 800 mégawatts au plus fort de l'éclipse - l'équivalent de la consommation électrique de près de deux millions de foyers.
Et après l'éclipse, une nuit d'étoiles filantes
Pour ceux qui resteront dehors après le coucher du Soleil, la nuit de mercredi à jeudi coïncide avec le pic des Perséides, la pluie d'étoiles filantes la plus suivie de l'année, avec jusqu'à une centaine de météores par heure attendus dans de bonnes conditions d'observation. Un double rendez-vous astronomique rare, que la France ne reverra pas de sitôt sous cette forme: la prochaine éclipse totale visible depuis le territoire métropolitain n'est attendue que le 3 septembre 2081, tandis qu'une éclipse partielle de moindre ampleur reviendra dès le 2 août 2027.






